CHAPITRE XVI
Sûreté, avantages et excellences de l'oraison qui se pratique dans le fond de rame.
Saint Augustin, au rapport de dom Barthélémy des Martyrs, s'étant servi de la comparaison d'une montagne fort élevée, pour expliquer l'état de l'homme contemplatif, ce ne sera pas sans fondement que nous nous servirons de la même similitude. Figurezvous donc le mont Olympe, si élevé au-dessus des nuées que les orages ne s'j ressentent jamais, et dont le sommet jouit d'une si continuelle sérénité, que ce que l'on y marque sur la poussière demeure toujours en un même état. Tel est le contemplatif prévenu d'une grâce spéciale ; car c'est ce que nous supposons, qui se repose en Dieu, par l'oraison d'une foi simple, sans images et sans réflexions, dans un entier abandon de ce qu'il voudra de lui, ne voulant rien, et ne désirant rien par lui-môme. Comme sur le faîte de celte montagne, l'on jouit d'un air
très-pur, que la lumière n'y est offusquée d'aucuns nuages ou brouillards: de même le contemplatif dans son fond y respire un air de grâce, qu'aucune tentation ne peut brouiller; il y possède le Dieu de toute lumière que rien ne lui peut (Mer. C'est dans ce fond qu'il goûte cette paix qui surpasse tout sentiment, qui non-seulement s'y rencontre dans quelques moments heureux, mais elle y habite, comme parle l'Apôtre. (Philip., iv, 7.) La demeure du contemplatif est la paix, et la paix demeure continuellement dans la cime de son âme. C'est là que Dieu le tient caché dans la cachette de son divin visage, où les contradictions des langues, les fléaux de la terre, aussi bien que les attaques de l'enfer, et enfin aucun mal, ne peuvent arriver. Son repos est si grand que tous les hommes et tous les diables ensemble, toutes les peines extérieures et intérieures ne peuvent lui ravir, je dis dans le fond de l'âme, parce que ce repos est un consentement de la volonté à Dieu, et du franc arbitre que nulle créature ne peut forcer.
Il est bien vrai que le mont Olympe dont la cime jouit d'une tranquillité continuelle, ne laisse pas d'être battu, en son milieu et en sa racine, des vents, des pluies, des tonnerres et orages, et il en va de même du contemplatif, dont le repos demeurant immuable en sa suprême partie, ne laisse pas pourtant d'être sujet aux troubles des tentations et peines dans la partie inférieure raisonnable, et dans la partie animale; car qui ne sait que les diables peuvent troubler les sens, se mêler dans l'imagination, et nous donner bien de la peine ensuite, empêchant que l'entendement n'ait de claires connaissances ? Qui ne sait que des âmes saintes souffrent quelquefois en leurs membres, pour parler avec saint Paul, une loi qui répugne à la loi de l'esprit? La sensualité afflige quelquefois, et quelquefois l'on est tout rempli des pensées de dépit et de colère. Il y a des temps où l'on est tout dans les ténèbres, il y en a où l'on n'entend que les tonnerres de la justice de Dieu, l'on est accablé de crainte des divins jugements, il semble qu'on soit perdu, et il arrive des tentations horribles contre Dieu même.
Mais que doit-on faire durant toutes ces tempêtes dans la moyenne et plus basse partie de l'âme, sinon de demeurer ferme dans la suprême partie? Représentez-vous encore un homme sur le faîte du mont Olympe, dans la jouissance d'une agréable sérénité, pendant que ce mont serait tout offusqué de brouillards et battu d'orages dans sa basse partie et dans son milieu, ne diriez-vous pas qu'il voudrait se perdre à plaisir, s'il quittait le lieu où il est, pour descendre dans les lieux agités de tempêtes et frappés^ du foudre? Il faut donc bien prendre garde à ne descendre pas dans la partie inférieure raisonnable et dans la partie animale , lorsque l'esprit de Dieu nous tient à lui dans Je profond de notre âme, par le regard simple de la foi; ne quittez pas cette lumière divine qui réside en sa pureté dans votre fond,
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OEEVKES COMPLETES DE BOEDON.
pour venir aux réflexions, aux discours, aux raisonnements, aux connaissances distinctes, aux actes sensibles. Vous perdriez la paix de votre âme, qui est d'autant plus grande qu'elle est moins connue, et d'autant plus assurée qu'elle est moins sensible; car je veux que votre partie inférieure soit dans l'obscurité, que la plus basse partie ne sente rien, sinon des tempêtes, il suffît que la suprême partie jouisse de sa lumière et de son repos. On ne voit rien de cela, me direzvous: 11 est vrai. Si vous étiez dans le milieu, ou au bas du mont Olympe, verriezvous la douceur et la beauté de la cime? mais cela empêcherait-il la sérénité de son air, quoique les brouillards vous en dérobassent la vue? Appliquez-vous ceci, et surtout comme l'esprit veut toujours voir et raisonner, que la curiosité ne vous prenne pas sous prétexte d'examiner vos troubles, Oi de reconnaître vos opérations, de laisser la pure lumière de la foi, pour descendre aux réflexions. Chaque chose a son temps, pour lors il n'est nullement convenable.
Le diable cependant joue de son reste : car, quoiqu'il ne connaisse pas le fond de l'esprit, il ne laisse pas de s'en apercevoir, je veux dire de reconnaître l'opération divine qui s'y fait parles signes qu'il en a : et comme il ne sait pas où nous prendre ni par où nous donner des atteintes, parce qu'ayant renoncé aux sens aux raisons humaines, il ne sait par où nous combattre, d'autant que nous ne donnonsaucun lieu à ses illusions; il entre dans une rage étrange, et se rejette sur la partie où il peut se prendre pour nous y attirer. 11 ne faut pas s'étonner du bruit qu'il fait au dehors, de toutes les tempêtes qu'il y excite, des combats qu'il y livre; au contraire, c'est un signe manifeste qu'il n'a rien au dedans, et ce qui souvent décourage les âmes, les devrait consoler. Quand l'ennemi bat une ville assiégée à grands coups de canon, c'est un signe évident qu'elle n'est pas prise. Si les assiégés étaient dans une forteresse imprenable, inaccessible à l'ennemi, ils n'auraient qu'à y demeurer. En sortir sous prétexte de le combattre, ce serait exposer à la prise et eux et leur forteresse. Si les assiégés dans les places font des sorties, c'est que ces places ne sont pas imprenables, c'est qu'ils ont peur de manquer de munitions, c'est que le siège empêche leur liberté: 11 n'en va pas de même ici, le diable ne peut entrer dans le fond de l'âme, et y troubler ou empêcher 1-a paix divine qu'elle y possède dans la jouissance d'un bien souverain, qui seul lui suffit, et en qui elle trouve toutes choses sans qu'elle ait besoin de se répandre au dehors. Il faut ici remarquer un artifice du démon, comme l'opération qui se fait dans le fond de l'âme est pour lui une chose qui est hors de sa prise, il remplit d images pour en tirer, et mettre quelquefois de bonnes espèces, particulièrement le matin ; ce que plusieurs pourront reconnaître par leur propre expérience, se servant de notre activité qui nous porte à agir par des connaissances distinctes et des
réflexions; car enfin, il n'oublie rien pour empêcher ce repos simple en Dieu seul.
« Hâtez-vous, Théopiste, dit l'éloquent évoque de Bellay, d'entrer dans ce repos par une abstraction mentale de tout ce qui est créé. Heureuse l'âme qui est arrivée à ce degré: car on peut dire que Dieu lui a élevé une corne de salut en sa maison, où, délivrée des mains de ses ennemis, elle peut vivre sans crainte en sainteté et justice. » Un auteur apporte sur ce sujet l'exemple d'un poisson, qui étant tiré de la mer, et mis dans un bassin plein d'eau, est toujours en état d'être repris, d'être blessé et maltraité, mais si on le jette en la mer et qu'il se perde à nos yeux, c'est le mettre en sûreté. 11 en va ainsi de l'âme, dit-il, jamais elle n'est plus éloignée de toute tromperie du démon.
Mais si cette voie est assurée, elle n'est pas moins excellente et avantageuse. Dans d'autres voies, la foi n'est pas nue, mais enveloppée des fantômes des choses créées, et bien particuliers: dans celle-ci, la foi est dénuée de toutes les idées des créatures. Sa lumière est très-simple, parce qu'elle n'est pas reçue, ou communiquée par les spéculations'' de l'esprit. Son amour est nu, parce qu'il est hors de tout le sensible, et détaché de tout objet particulier. Je crois que Dieu tout bon et sa très-sainte Mère seront glorifiés, si je rapporte ici ce que j'en ai lu dans un écrit qui m'est tombé entre les mains. Voici donc comme le digne autour de cet écrit parle.
Dans l'oraison commune, la lumière n'est pas nue ni dépouillée des sens ; de là vient que les sens qui ne peuvent juger, sinon des choses matérielles, corruptibles et transitoires, sont aisément trompés par la grande distance et peu de rapport qu'il y a entre les choses matérielles et spirituelles, d'où vient que l'on estime sainteté une consolation sensible. L'on croit être raisonnable de s'abstenir d'une action louable, d'autant qu'elle distrait le sens imparfait, et qui ne se plaît pas en ce dégoût.
De là vient secondement que le sens étant matériel et corruptible, se lasse bientôt en ses opérations ; de sorte que l'on est tantôt passionnément désireux de l'oraison; puis, quand on y est la tête bandée, l'esprit y demeure distrait et sec, l'on voudrait en être hors. En un mot, par l'opération des sens, il est impossible, voire ruineux à la santé, de continuer longtemps une action intérieure. L'exercice de la foi nue tout au contraire, comme il est fondé sur une lumière infaillible, savoir qu'il faut uniquement aimer et se complaire en l'être divin présent en nous plus que nous-mêm^s, aussi jamais n'est trompé discernant aisément les tromperies et faux objets des sens qui veulent donner vogue et crédit à leurs fantaisies particulières, et faire croire à l'âme que c'e.^t beaucoup faire que de se voir être un grand jeûneur, un grand solitaire, un grand convertisseur d'âmes, un grand factotum pour les nécessités du prochain, et qu'en
LE REGNE DE DiEU EN L'ORAISON MENTALE.— LIY. I".
ce. a consiste loule la perfection. La foi nue dissipe toutes ces ténèbres par cette vraie lumière, que le seul bien est la possession de l'Etre divin, s'unissant à icelui par conformité de volonté, et par conséquent qu'en toutes choses la perfection consiste à faire la volonté de Dieu, selon que fidèlement on la peut reconnaître, car la volonté ne se sent obligée de faire davantage. Aussi celle lumière se contient aisément, n'étant pas dépendante des organes corporels sujets à se lasser, et même n'occupant pas les puissances de l'âme, l'intellect et la volonté, n'empêchant pas les discours et affaires qui se présentent; de sorte que presque en toutes sortes d'occurrences, l'âme est assistée de ce rayon, qui s'offre de soi-même et lui bat devant les yeux, sans empêcher le reste de ses puissances, et même lui donne clarté pour les bien conduire. Comme un homme qui marche durant qu'il fait beau jour ■ en pleine campagne, n'a besoin de prendre autre peine pour bien conduire ses pas, qu'ouvrir les yeux et marcher; mais un homme qui serait en prison sans fenêtre, il lui faudrait bien travailler pour faire quelque trou dans la muraille'; encore si le geôlier l'aperçoit, il le rebouchera. De même celui qui est dans la prison des sentiments, il lui faut employer toutes ses forces et oraisons pour percer ce gros mur, et voir un peu de vrai jour de la lumière intellectuelle ; encore soudain que le geôlier s'en aperçoit, qui est notre amour-propre qui nous tient captifs, il en ferme le trou. Par exemple, une âme aura reconnu qu'une chose est imparfaite, voilà l'ouverture; soudain l'amour-propre tâchera de lui ôter cette vue là, où l'âme qui suit la foi nue ne la perd jamais que par infidélité à quitter cet état. Surtout il faut craindre l'orgueil et les désirs déréglés, qui sont comme autant de brigands qui veulent piller les vertus; le désir même empressé d'être parfait qui ôte la paix, l'impatience de la nature qui fait crier que l'on est misérable : ce qui est bien vrai; mais le dire, et le voir sans y remédier, sert de bien peu. Or tous ces désirs s'en vont par la foi, quoique avecquelque peine, en la partie inférieure. La conformité à la divine volonté garantit de tout désordre, les sens demeurant punis, sans que l'esprit s'en fâche et s'en étonne. La foi nue est comme un vaillant homme qui n'a qu'une brèche à garder, à savoir que sa volonté ne soit en rien discordante de la volonté divine; mais dans l'autre trait l'on est comme un homme de guerre qui a plusieurs brèches à défendre, il ne sait à laquelle entendre, pour vaillant qu'il soit; car il ne peut rendre combat où il n'est pas, et il ne peut pas être partout : c'est pourquoi il court à l'une et à l'autre, et il est plus peiné de courir à tant de lieux, que de combattre l'ennemi. Ainsi est-il de celui qui ne suit pas la foi nue, tant qu'il veille sur toutes les ouvertures par où le péché peut entrer. Tandis qu'il résiste à la paresse, l'orgueil d'avoir vaincu la paresse se présente; ensuite la vaine joie d'avoir résisté à l'or-
gueil ; et comme il veut combattre cette vaine gloire, il est saisi de tristesse et de chagrin, de ce qu'il mi faut tant se défendre et n'avoir plus ni plaisir ni repos, ni nuit, ni jour; et là dessus il se laisse abattre à la paresse qu'il avait vaincue auparavant.
C'est de la sorte que cet auteur écrit. Mais finissons ce chapitre par ce que dit le prélat que nous avons déjà plusieurs fois cité, de l'excellence du fond ou centre de l'âme. « L'entendement, dit-ilr ne peut ni vouloir, ni se souvenir, mais seulement entendre. La volonté ne peut entendre ni avoir souvenance, mais seulement vouloir; et la mémoire ne peut ni entendre ni vouloir, mais seulement conserver les espèces de ce qui est connu par l'un ou résolu par l'autre; mais en l'unité d'esprit tout cela se fait presque en même temps, non point par longs discours comme en l'entendement , non point par résolutions fort balancées, comme ;en la mémoire, mais d'une façon pure, excellente, simple et relevée. Si vous mettez des fleurs de roses, d'œillets et de jasmins dans un alambic, il en sortira une eau qui aura ensemble l'odeur de ces trois choses, eau beaucoup plus excellente que celle qui se tirerait de chacune d'elles séparée. Aussi ce qui procède de l'essence de l'âme est sans doute de plus haute considération que ce qui découle des puissances ou des facultés distinctes et comme séparées. La conjonction de l'esprit de Dieu avec le nôtre se fait par un transport de notre esprit en celui de Dieu dans l'acte de la pure et éminente contemplation. Si vous prenez garde à celui qui veut tirer en un blanc, vous verrez qu'il ramasse tous les rayons de sa vue en un point pour mieux atteindre à son but. » N'est-ce pas là une vive image des facultés d'une âme, et de toutes ses pensées ramassées dans la cime de l'esprit.