‹ Œuvres complétesChapitre 165 sur 397 · CHAPITRE XV1L · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV1L

De V oraison dans l'état de peine.

Entre les grands biens et avantages que l'oraison de pure foi produit dans une âmer l'un des plus considérables est le secoursquelle en reçoit dans les plus pénibles états qu'elle porte. Ecoulons encore parler le prélat tant de fois cité en sa Lutte spirituelle, écrivant à une personne grandement tourmentée par des tentations d'infidélité et de blasphèmes, et d'autres peines fâcheuses.. « Ayez recours, dit-il, Théopiste, à la contemplation, acte très-simple et sans composition de discours et idées, ou, si elle en a, elles sont si subtiles et délicates, qu'elles ne sont presque pas aperçues. Car il arrive assez souvent que les mêmes actes que l'on veut employer pour repousser les traits de la tentation", embrouillent plus l'esprit qu'ils ne l'éclaircissent. Soit qu'ils soient clouxr soit qu'ils soient véhéments, ils nuisent quelquefois également. Tâter et gratter un ulcère, l'envenime. Disputer contre une tentation, c'est l'irriter; la vouloir chasser parla violence, c'est l'arrêter; la désire?

675 ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

écarter de sa mémoire, c'est l'y graver. Béelzébuth, prince ?des mouches, ne revenant si souvent que quand on le re-

jamais pousse. »

Les anciens athlètes voulant s exercer à la lutte, paraissaient tout nus sur la place, pour ne donner aucune prise à leur adversaire; puisqu'il est ici question d'une lutte spirituelle contre l'ange de ténèbres, plus l'âme sera dénuée de figures et d' actes, et recueillie en elle-même, ramassant ses puissances dans l'unité de son esprit, plus aura-t-elle de vigueur, et moins donnera-telle de prise à son ennemi. C'est là la haute et impénétrable cachette où vous devez prendre votre refuge, si vous voulez vous sauver de la tentation d'infidélité que vous me représentez si furieuse. V'ous la rencontrerez si, durant cet orage, renonçant à toutes les opérations de vos sens et de votre esprit, de la partie inférieure et supérieure de votre âme, sensitive et raisonnable, vous vous retirez et enfoncez tout à fait dans son intime. Le Sage dit fort bien, que : C'est en vain que l'on tend des filets pour prendre des oiseaux qui ont le vol élevé {Prov. i, 17), de même doit-on dire de ces âmes qui s'élèvent vers Dieu par-dessus toutes les choses sensibles et intelligibles, et par-dessus ellesmêmes. Quand tous vos sens, vos passions, vos puissances seraient en trouble et en désordre par la tentation, et comme dans une espèce d'impiété et d'idolâtrie; quand vous penseriez être abandonné de Dieu en cette croix, et que la malice serait consommée en vous, c'est-à-dire accomplie à son plus haut point, pourvu que vous teniez Dieu par la cime de l'esprit, c'est assez pour vous garantir de son courroux et de sa justice. Quoiqu'il vous semble que la portion inférieure de ia partie raisonnable de votre âme soit infidèle et impie, ne craignez point la suprême pointe de votre esp Moïse est avec Dieu dans haut de la montagne, de cet acte très-simple, il jeter par terre, ou plutôt pousser dehors toute lumière naturelle, après s'être dépouillé l'imagination de toutes images des choses créées, après s'être dénuj la mémoire de toutes idées des créatures et des siennes, après avoir ôté tous les discours de l'entendement, après avoir apaisé les bouillonnements de la volonté , sans admettre, dans le sanctuaire du fond de l'âme, que le simple rayon d'une foi vive, abstraite, pure, universelle, exempte de discours, d'images et d'actes, et là se tenir auprès de Dieu.

Celui qui aura passé par ces états crucifiants et le directeur expérimenté en la conduite de ces voies, n'auront nulle peine .à entrer dans les sentiments de ce prélat, qui avait appris cette science d'un autre évêque, le grand maître de la vie spirituelle de nos jours, le grand saint François de Sales, qui enseigne qu'il faut s'enfuir par la porte de la volonté quand on est poursuivi parles pensées d'infidélité; et de vrai, c'est se

prit, comme un le brouillard au Fntin ce prélat parlant assure que c'est

perdre que de s'arrêter à l'entendement, de vouloir chercher des raisons pour combattre ces sortes de tentations. Quelque science que l'on puisse avoir, avec toutes les plus fortes lumières , il n'y a point d'homme qui ne courre risque de se perdre s'il vient aux prises avec l'esprit malin, dont les subtilités et ruses artificieuses surpassent toute la force des plus grands esprits. Or, vouloir raisonner et disputer avec ces tentations , c'est venir aux mains avec cet esprit de malice qui ne manque pas de se mêler dans tous ces raisonnements. C'est pourquoi il fait tous ses etforts afin que l'on regarde la tentation, que l'on y réfléchisse, que l'on y pense , et ne redoute rien tant que la pure foi , abstraite, dénuée d'espèces et d'actes sensibles. Oh 1 qu'il est vrai que la pure désoccupation des choses créées est un remède merveilleux et efficace contre tout le mal qui nous peut arriver de nos passions 1

Par exemple, si vous êtes ému par la passion de la colère , à l'occasion d'une offense que vous avez reçue, ou si vous^êtes touché de quelque objet qui vous aura laissé des pensées peu honnêtes , si doucement vous tâchez de vous désoccûper du souvenir de cette offense, de la pensée de cet objet, vos passions seront tranquilles, et non-seulement avec le secours de la grâce vous en sortirez victorieux , ce que vous pourriez faire par quelque autre voie ; mais vous en serez en paix, ce qui n'arrive pas que par l'abstraction , car quelque résistance que vous apportiez pourcombaltre vos tentations , je veux même que vous en triomphiez glorieusement , toujours est-il vrai que pendant que vous en aurez la pensée r elle vous causera de l'émotion et du trouble. C'est le privilège d'une entière abstraction par une foi toute nue, de -Jonner non-seulement la victoire , mais le calme et la paix. Comment serais-je troublé d'une chose dont je n'ai aucune pensée?

Mais il faut avouer que cette pratique est grandement nécessaire dans les tentations d'infidélité et de blasphème : et comment une âme pourra-t-elle faire oraison , non-seulement par discours , mais encore par vues distinctes sur les vérités, ou mystères, son imagination ne lui en donnant que des pensées terribles et affreuses? N'est-ce pas l'exposer au danger de sa'perte , que de la mettre en cet état? D'autre part de Jui faire quitter l'oraison, c'est la priver de toute sa force. Il ne lui reste donc que cette oraison de simple foi pour se tenir par une abstraction de toutes pensées dans son intime auprès de Dieu. C'est le souverain remède de ces voies pénibles, et l'expérience, dans la suite des temps, fera connaître les grands biens qui en arrivent. Au reste, quand on conseille de quitter toutes pensées et vues réfléchies, l'on entend toujours l'application volontaire à ces vues et connaissances; pour celles qui viennent contre la volonté de celui qui les souffre, il ne.faut pas s'en mettre en peine. Cela nous donne Jieu d'avertir que la volonté attaquée non-seule-

ment de tentations de pensées qui arrivent a l'esprit hors de temps, mais encore des plus méchantes, n'v consentant pas, ne duit pas s'en inquiéter, mais les mépriser. C'est de la manière qu'il faut expliquer ce que nous avons rapporté du prélat cité ci-dessus , lorsqu'il dit que quand la malice serait consommée et accomplie, qu'il suffit de tenir à Dieu par la cime de l'esprit : il veut dire que l'âme demeurant fidèle à Dieu par sa volonté , quoique souvent cette fidélité ne soit pas aperçue dans ces états de trouble, mais qu'au contraire il semble que l'on est tout plongé dans le péché , et que la malice domine entièrement, il ne faut pas s'en inquiéter. Nous écrivons ceci pour la consolation de plusieurs bonnes âmes peinées, à qui il semble qu'elles sont continuellement dans le péché, quoique dans la vérité elles soient toujours dans la grâce. La peine qu'elles en ont, la crainte le tourment qu'elles en souffrent en sont de bonnes marques ; mais cela sert de peu à celles qui sont crucifiées par ces voies. Leurs obscurités sont impénétrables et ordinairement les lumières des autres ne leur donnent aucune clarté.

L'oraison de foi est encore nécessaire aux personnes qui, par des sécheresses, et privations de lumières et actes sensibles, sont incapables d'une autre oraison. Si Dieu ne permet pas, dit le grand cardinal de Richelieu, en son livre De la perfection, que l'âme puisse agir en l'oraison, elle doit demeurer en la présence de son Créateur pour l'amour de lui. Dans cet état il se faut considérer comme les courtisans en présence du roi , ils ne disent mot et \'honorent. Il se faut regarder comme ces pauvres mendiants qui sont muets , et ont perdu l'usage de la parole, sans dire mot ils prient, et souvent leur impuissance de parler touche plus fortement que tous les cris des autres. Quand même les distractions nous pressent, dit un serviteur de Dieu, il faut faire l'oraison de patience ; mais l'âme étant accablée pour les sécheresses et impuissances d'agir, doit souffrant d'une manière plus haute, faire l'oraison de révérence et de conformité à la volonté de Dieu : se tenant en sa présence , comme un pauvre devant son souverain. Je dirai ici ce que j'en ai lu dans les écrits d'une personne fort spirituelle. Cet auteur remarque fort bien que cette oraison est plus méritoire ordinairement que les oraisons de goût et de lumières, car il y a moins d'amou^-propre et plus de l'amour de Dieu. Comme cette oraison se pratique sans aucune satisfaction, mais avec peine , c'est donc, Dieu que l'on y cherche et sa gloire, et c'est ce qui la rend d'un prix merveilleux. Une âme qui était dans un semblable état, écrivant sur ce sujet à saint François de Sales, il lui répondit : « Jamais, ma tille, vous n'avez fait une meilleure oraison, et de vrai quelle meilleure oraison , que de s'unir à la volonté de Dieu très-purement dans les souffrances, et n'avoir autre intention que de faire ce qu'iljeut? » Nous

faisons oraison en faisant des actes, le pouvant, parce que telle est la volonté de Dieu ; mais pourquoi ne ferions-nous pas oraison , lorsqu'il ne veut pas que nous en fassions , demeurant en sa présence en la manière qu'il lui plaît. C'est ce qui doit mettre l'âme dans un entier repos, car ce qui nous doit contenter en l'oraison est de la faire en la manière qu'il plaît à notre Souverain. Eh bien, doit-on dire, si je ne suis rien, dois-je m'étonner si je ne puis rien, ô mon Dieu J Je veux tout ce que vous voulez, et rien de tout ce que vous ne voulez pas. Au reste on n'y est pas inutile , puisque l'on y souffre pour Dieu , qu'on y est résigné à sa divine volonté , qu'on y exerce la patience ; et Dieu qui répute une bonne et sincère volonté pour l'effet, voit bien le désir que l'on a de faire oraison ; et la peine que l'on souffre do ne pas pouvoir agir autrement est un signe véritable du désir que l'on en a, désir qu'il faut modérer, car autrement ne serait-ce pas aller contre l'ordre de Dieu, de vouloir ce que l'on ne peut pas? Mais s'il arrive des doutes que ces sécheresses et impuissances viennent de notre faute, après y avoi r apporté 'une diligence morale , il ne faut pas vouloir trop curieusement, ou scrupuleusement en examiner la cause, une assurance morale suffit, aussi bien qu'au sujet des craintes de ne pas faire ce que l'on peut pour produire des actes. Cette assurance doit suffire aussi bien que toutes les autres bonnes œuvres : eh ! que savons-nous si nous sommes agréables à Dieu ou non et si nous agissons comme il faut ? Quand on a volonté d'avoir une intention perceptible, si on ne l'a pas, et qu'on en soit même fâché , c'est bien un signe qu'on ne la peut avoir; mais on a de la peine à croire que l'on agit bien quand on ne sent rien : c'est là l'abus ordinaire. Une âme qui ne veut faire oraison que par actes perceptibles , ne la pourra toujours faire , car cela n'est pas en son pouvoir; mais il est bien en notre pouvoir d'agir par la foi nue en quelque état que nous puissions être. L'on a sujet , dira quelqu'un, de craindre toujours„qu'il n'y ait de notre faute : j'ai déjà dit qu'il y faut apporter le remède par une diligence morale ; et si enfin il y avait véritablement de notre faute, par exemple dans la négligence à rejeter les distractions, il faut en avoir regret, et puis se tenir en repos , et prendre garde à ne se pas bander la tête pour les rejeter. « Les mépriser, dit sainte Thérèse , c'est le meilleur remède, et ne s'y pas laisser aller volontairement. » L'on craint la paresse, en ne faisant pas d'actes, et l'on n'a pas peur de se mettre en état de quitter entièrement l'oraison en voulant toujours faire, et ne le pouvant pas. Il s'y peut glisser de l'abus, mais ne s'en peut-il pas glisser partout? La grande tromperie serait de se mettre en danger de quitter l'oraison par l'abattement et le découragement. Il y a des personnes qui y sont oisives, cela doit-il empêcher les autres d'y demeurer dans l'ordre de Dieu? 11 semble que ce n'est pas un moyen d'aller à la pra-

ŒUVRES COMPLETES DE, BOL DON

Fiqu'j les vertus : cette oraison de patience en es. une des plus belles pratiques, et puis elle attirera les plus saintes grâces du ciel pour en avoir l'exercice le plus solide. Que faut-il donc faire? Demeurer ferme dans ces pensées. Je ne saurais faire davantage ; donc Dieu ne demande rien de plus de moi. Les autres quittent leur oraison par leurs craintes, mes sens me tourmentent ne trouvant pas leur satisfaction, de fortes pensées viennent qui me disent que c'est pour mes fautes, il me suffit que Dieu en ordonne de la sorte. Les sentiments, consolations, assurances perceptibles que nous recherchons viennent de notre amour-propre. 11 faut ensuite rejeter les doutes, car par quel motif se tiendra-t-on en l'oraison et en patience si on perd la croyance que l'on y est pour le bon plaisir de Dieu et qu'on y fait jl'oraison. Il faut bannir la crainte, car elle va à tout faire quitter, aussi bien que la tristesse et l'abattement, il n'y a rien de plus nuisible ; mais demeurer tranquilles pour faire ce qu'il plaira à Dieu, et produire des actes quand il le demandera de nous. C'est pourquoi il ne se faut pas laisser aller à un certain assoupissement de foi, qui nous tient dans une lâcheté et paresse de nature. Enfin il faut y être entièrement résigné au bon plaisir divin , car si l'on se résigne clans des maladies et autres peines, pourquoi ne le ferait-on pas dans ces impuissances? Après tout l'on ne souffre guère de choses avec une intention plus formelle de plaire à Dieu et de faire sa volonté que les sécheresses de l'oraison, car pour les autres choses souvent s'il était en notre^pouvoir l'on s'en déferait ; mais ici l'on demeure ferme dans l'oraison que l'on pourrait bien quitter si on voulait. L'on doit dune demeurer paisible dans l'union de la volonté de Dieu; mais il faut remarquer que cette paix est dans la suprême partie, quoique le trouble souvent soit dans la partie inférieure: aussi la lumière de foi n'est | as même dans le bas étage de la partie raisonnable, mais dans la plus élevée

Page 1