CHAPITRE XVIII
De Vétal passif.
L'oraison passive est une élévation de l'esprit vers Dieu avec un très-grand amour, ce qui arrive par une infusion de lumières extraordinaires , ou de nouvelles espèces. Cette oraison est une faveur spéciale de Dieu, qui ne se donne pas à tous, c'est pourquoi elle n'est pas en notre pouvoir , à Ja différence de la contemplation active que l'on peut pratiquer avec la grâce ordinaire. Dans la contemplation active on voit les choses avec soin et avec des lumières qui ne sont pas si grandes, dans la passive 1 âme les regarde avec facilité , elle n'a qu'à ouvrir les yeux comme une personne qui marche en plein jour. Dans l'active on découvre les objets, comme un homme qui les regarde la nuit avec la lumière de quelques chandelles , ou flambeaux : dans la
passive on les connaît comme celui qui les voit en plein midi à la faveur des clartés du soleil. Dans l'active il y a toujours quelques espèces quoique très-déliées, et quelquefois si délicates que l'on ne s'en aperçoit pas. Il est vrai qu'elle peut bien n'en avoir pas du côté de l'objet qui est Dieu, ne concevant rien en lui de matériel, mais plutôt l'éloignant et l'écartant. Mais touchant sa manière de connaître, il y a toujours une association de fantaisie et conversion vers les fantômes, comme on parle dans l'école, quoique souvent l'on pense être dénué de toutes formes imaginaires, la représentation en étant imperceptible. Pour ce qui regarde la connaissance du côté de l'objet-, elle est enseignée par le grand saint Denis, et nous en avons beaucoup parlé dans les chapitres précédents. Dans la passive saint Thomas dit expressément , que quelquefois les espèces intelligibles sont infuses sans l'entremise de l'imagination , et il y a un dénûment de toutes formes imaginaires ; d'autres fois s'il n'y a point d'infusion de nouvelles espèces, celles de l'imagination sont éclairées extraordinairement. Dans l'active les motions sont plus médiocres et il y a plus de nous ; dans la passive les attraits sont plus puissants , qui attirent nos industries , et opérations. Dieu y verse en abondance ses grâces, le Saint-Esprit s'y communique avec des effusions d'un amour surabondant, consommant saintement l'âme dans l'ardeur de ses divines flammes. L'oraison passive qui se fait par une infusion d'espèces nouvelles est plus rare, celle où les espèces de l'imagination sont extraordinairement éclairées est plus commune.
Dans cet état les opérations de bien différentes aussi bien que dans Jes au très. Quelquefois l'âme s'y trouve investie de grandes lumières, et quelquefois elle est toute plongée dans les obscurités et ténèbres. L'on abonde en consolations, l'on y est sevré de toutes douceurs. La facilité y est admirable, les peines et difficultés surprenantes. En de certains temps l'on n'y souffre aucune distraction, en d'autres l'imagination en est toute pleine. En diverses occasions l'on y connaît bien son état, en d'autres l'on rien a aucune lumière, l'on ne fait pas même réflexion où l'on est, et ce que l'on est. Quelquefois les puissances sont toutes liées avec les sens intérieurs et extérieurs, et quelquefois il n'y a que quelques-unes des puissances , ou une partie des sens. Il arrive des extases, des ravissements, et autres effets de l'opération de l'esprit de Dieu, selon ce qu'il lui plaît. Dans cet état passif l'on n'y demeure pas toujours en la même manière, il y a des temps où la lumière est très-simple, la foi toute nue, l'on n'y découvre rien de distinct. H y a des temps où les mystères de Jésus-Christ sont manifestés, ou d'autres grandes vérités découvertes. Tantôt les âmes sont arrêtées par la vue d'une image, par la lecture de quelque, bon livre, tantôt -Sotre-Seigneur les touche immédiatement. 11 les tient dans un profond repos, il
a grâce sont
les fait agir, enfin il est le maître, c'est à lui d'ordonner de toutes choses.
Saint François de Sales, au chapitre 8 du livre De l'amour de Dieu, dit que les amants humains se contentent parfois d'être auprès ou à la vue de la personne qu'ils aiment sans parler à elle, sans discourir à part eux, ni d'elle ni de ses perfections, assouvis, ce semble, et satisfaits de savourer cette bien-aimée présence. 11 rapporte cela pour montrer le repos de l'âme en l'oraison, et dit que l'âme et foutes ses puissances demeurent comme endormies sans faire aucune action, sinon la volonté, laquelle ne fait autre chose, sinon recevoir la satisfaction que la présence du bien-aimé lui donne, et ce qui est encore plus admirable, c'est que la volonté n'apergoit pas cet asile, qu'elle reçoit jouissant insensiblement. Au chapitre 11e du même livre il écrit, que quelquefois la quiétude est dans toutes les puissances de l'âme unies à la volonté, quelquefois seulement en la volonté, en laquelle elle est quelquefois perceptiblement et d'autres fois imperceptiblement quand elle ne sent aucun signe de la présence de Dieu. II ajoute dans le même chapitre qu'il y a une oraison en laquelle les facultés de l'âme ne prennent aucun contentement, ni même la volonté, sinon en sa suprême pointe, en la- . quelle elle se contente de n'avoir aucun autre contentement, sinon celui d'être sans aucun contentement pour l'amour du conten- \ tement, et bon plaisir divin.
Le saint homme, le bienheureux P. Jean de la Croix, en sa vive flamme d'amour, enseigne que l'âme s'avance d'autant pius , qu'elle s'éloigne de toute connaissance distincte, parce que Dieu est incompréhensible et qu'elle s'approche plus de Dieu en n'entendant pas qu'en entendant, que l'entendement ne pouvant comprendre Dieu, il va à lui sans aucune notice distincte, et que c'est marcher en foi.
Sainte Thérèse, au chap. 17 de sa fie, dit que l'âme a quelquefois sa volonté unie, quoique l'entendement et la mémoire soient libres,, en sorte que l'on peut bien s'occuper dans des actions extérieures, comme la lecture et choses semblables , joignant avec l'exercice de Marie celui de Marthe; néanmoins elle dit que la liberté n'est pas tout entière, que c'est comme si on parlait àquelqu'un, et que d'autre part un autre nous parlât. L'on sent un je ne sais quoi qui tient toujours l'âme, quoique cela n'empêche pas les occupations nécessaires. Il faut cependant que l'entendement concoure avec la volonté pour lui montrer l'objet auquel elle prend son repos; mais comme cela se fait par des actes directs, l'on ne s'en aperçoit pas. Enfin la contemplation passive se donna à l'âme au dessus des puissances et des sens tant intérieurs qu'extérieurs. Dans cet état elle est libre des empêchements qui lui peuvent venir tant de la part de ses sens et puissances que de la part du diable. La communication spirituelle y est plus abondante, la partie sensible n'y ayant point de part , l'u-
OEUYRES COMPL. DE BOUDOfl. I.
nionavec Dieu plus pure et plus sainte. Ensuite si l'âme est fidèle, elle est mue de l'esprit divin en toutes ses actions, en sorte qua Dieu agit en elle et par elle, comme dans un instrument vivant.
Elle n'opère plus pour lors comme d'ellemême, c'est l'adorable Jésus qui opère en elle et par elle, ce qui a fait dire à quelques théologiens quelle arrive à un non opérer, et une inaction sacrée, un non voir, un non sentir, un non entendre. Saint Paul était dans ce divin état, lorsqu'il disait qu'il ne vivait plus, qu'il n'y avait que Jésus-Christ qui vécût en lui. [Galat. h, 20.)
On entre diversement dans l'état passif, selon le sentiment du bienheureux P. Jean de la Croix. Lorsque la lumière est pure, elle cause des ténèbres, éloignant l'entendement de ses propres lumières des formes et des fantômes ; alors on s'aperçoit bien do l'obscurité; mais parfois cette divine lumière investit l'âme avec tant de force qu'elle ne sent point de ténèbres ni de lumières ; la cause de cet oubli est la pureté et simplicité de connaissance. Quelques-uns y entrent avec douceur et facilité, les autres par do grandes peines.
On n'entre pas tout d'un coup dans la perfection de l'état passif, il a ses commencements, et ses progrès, et il arrive souvent de prime abord, que l'âme n'est pas tout employée dans le repos de la contemplation, et qu'elle est laissée en partie à ses industries. Plusieurs demeurent dans l'oraison de quiétude sans passer à l'oraison d'union. Il est rare d'en posséder la perfection qui cunsiste à être mu de l'esprit de Dieu en toutes choses, comme il a été dit, et à souffrir les choses divines indépendamment des sens et des opérations même de la partie inférieure raisonnable, en sorte qu'en ce divin état l'on s'acquitte de toutes les obligations que la divine Providence nous impose avec des bénédictions très-particulières: il n'empêche rien de ce que nous devons faire dans Tordre de Dieu, et il nous fait faire toutes choses par esprit de grâce. Au reste, plusieurs se trompent prenant la contemplation active, pour la passive, et quelquefois les directeurs y sont trompés eux-mêmes. A la vérité saint François de Sales avait grand raison de dire qu'il fallait aller à Dieu à la bonne foit et tout simplement. Souvent l'application que l'on apporte à discerner les espèces do l'oraison ou les degrés, vient de pure curiosité, et même d'une secrète superbe, et il en arrivera une grande perte de temps. L'avis que je donne n'est pas pour porter les âmes à ces discernements vains et dangereux, mais pour les retirer d'une élévation secrète qui les fait marcher en des choses grandes et au-dessus de leurs forces. L'habitude de la contemplation active a bien du rapport avec la passive, et il serait à souhaiter que quelques-uns, même de ceux qui en écrivent, y fissent réilexion, eela servirait beaucoup à détruire un abus qui est fort ordinaire et très-commun parmi un grand nombre d'âmes qui, étant attirées par la
Srâce ordinaire ^'imaginent
à la contemplation active, être fort élevées dans un état extraordinaire, ne considérant pas que toute Contemplation sans discours, et toute oraison de foi simple, ne sont pas des oraisons passives, mais actives. Le défaut de ce discernement fait que Ton crie, et que l'on s'étonne sans sujet de ce que ces oraisons ne sont pas suivies de ces grands effets que Ton remarque dans l'état passif : il ne faut être surpris si ces âmes n'en ont pas les bénédictions puisqu'elles n'en possèdent pasl'état. CHAPITRE XIX.
Ce qu'il faut faire dans l'état passif. Il y a des âmes qui sont élevées en passant à la contemplation passive ; mais il faut que le trait intérieur dure pour l'avoir par état, et c'est ce qui est h remarquer. De plus> il faut savoir que dans les commencements elle est bien mêlée de petits raisonnements, qui peu à peu s'en vont pour donner lieu au repos sacré de la contemplation. Dans ce temps, il faut encore se servir du discours, et agir selon son attrait, tantôt d'une manière, et tantôt de l'autre, contemplant et méditant, jusqu'à ce qu'on ait acquis l'habitude de la contemplation.
De plus, il faut encore remarquer qu'il y a des âmes qui sont laissées en partie à leurs industries. Ces personnes doivent se comporter comme ceux qui font voyage sur la mer, qui font beaucoup de chemin et en peu de temps, laissant aller leurs vaisseaux tant que le vent dure, quand il manque ils ontrecouFS à la rame. Elles n'ont donc qu'à s'abandonner à l'opération divine autant de temps qu'elles en sont attirées, et quand elles ne le sont plus, avoir recours à leurs propres opérations, bien qu'ordinairement leur manière d'agir soit plus simple en cet état, et qu'elles agissent par elles-mêmes avec le secours de la grâce ordinaire tout d'une autre façon qu'elles ne faisaient lorsqu'elles n'avaient pas encore été introduites dans l'état passif.
Il faut bien prendre garde à ne pas étouffer l'esprit intérieur par le peu de fidélité que l'on apporte à suivre ses divins mouvements. La résistance que l'on fait à ses attraits, l'oblige de se retirer, et de ne plus donner ses plus saintes grâces au cœur qui ne les reçoit pas : c'est un grand mal, et qui est suivi d'effets très-fâcheux de ne pas faire usage des dons de Dieu, qui étant notre Souverain, doit être sans réserve obéi. Vouloir entrer dans des états où il ne nous met pas, c'est bien se tromper. Vouloir se retirer de ceux où il nous attire, c'est une grande infidélité.Ohl qu'heureuse est l'âme prévenue des grandes miséricordes du Seigneur, mais quelle extrême ingratitude de les refuser et de n'y pas correspondre. Une personne me disait que Dieu tout bon l'avait mise dans l'oraison de quiétude, et son âme en recevait de grandes bénédictions; mais s'en étant relirée pour retourner à l'oraison du raisonnement, c'était une grande pitié de voir le changement que l'on remarquait en elle, et Uont peut-être elle nes'appercevaitpas. Oh!
quelle différence entre la vie humaine, quoique exempte de grandes fautes, et la vie surhumaine, qui n'a plus d'autres maximes et d'autres inclinations, que les sentiments et mouvements de l'adorable Jésus. Que de créatures, de propre intérêt, d'inquiétudes en l'une, que de Dieu, et de paix en l'autre. Le spirituel, dit le bienheureux Jean de la Croix, doit apprendre à se tenir en tranquillité d'esprit dans la contemplation passive, encore qu'il ne pense rien faire, et à quitter toutes ses opérations ordinaires. En cet état, dit saint Bonaventure, en sa Théologie mystique, les opérations intellectuelles et images doivent passer pour taches et empêchements. Que fait ici, dit Richard de Saint-Victor au livre m De la contemplation^ chapitre 1, l'imagination créatrice, lormatrice et réparatrice des fantômes corporels ? Que l'imagination formatrice de tant de fantaisie se retire d'ici ! Et il ajoute : Cette grande multitude de ces images ne sert ici de rien, voire même nuit beaucoup.
Albert le grand est dans le même sentiment, au livre De l'adhérence à Dieu, chap. h: « Heureux celui, assure-t-il, qui par i'abstersion continuelle des fantômes et images, et par l'introversion et élévation de l'esprit en Dieu, enfin s'oublie des fantômes ! Puis il ajoute : Rejetez de votre esprit toutes les espèces et formes de toutes choses. Denys le Chartreux est dans la même pensée, et dans ses Commentaires sur la Théologie mystique, art. ii, il dit ces paroles : Si l'esprit humain ne peut rien connaître sans fantômes, comment sont véritables les choses que les saints ont dites et écrites de la contemplation purement mentale. L'âme donc en cet état doit quitter toutes les propres opérations. Nos actes et pensées sont un grand empêchemen; à la sainte union avec Dieu dans cette oraison, et les vues que l'on avait autrefois, ci qui étaient si utiles, non-seulement ne servent pas, mais nuisent beaucoup.
11 est vrai que l'âme demeurant passive., comme l'enseigne le bienheureux Jean de là Croix, sans faire de soi aucune diligence et demeurant dans une parfaite indifférence, peut être attirée par Notre-Seigneur à produire quelques actes des puissances, et qui sont sensibles. Cela ne la fait pas sortir de sa passiveté, ne faisant rien par elle-même, mais suivant le trait et la pure motion divine. Elle doit, dans une entière mort de ses propres opérations recevoir les opérations divines en la manière qu'il plaira à son bon maître, soit que ces opérations soient avec lumières, ou sans lumières, douces ou pénibles ce qu'elle a à prendre garde, est de n'agir pas par elle-même, et ne prendre aucunes vues ou affections, se laissant absolument au mouvement de l'esprit divin.
11 faut renouveler l'opération, dit le P. Canfeld, quand par faute d'attrait ou de vigueur, ou cause de la tépiditéde la nature, l'âme s'abaisse et devient comme assoupie, prenant garde de reprendre ses propres actes sous ce prétexte par défaut de consolation ou d'union perceptible; car pour lors c'est
LE REGNfc DE DIEU EN L'ORAISON MENTALE. - LIV. I".
un effet de l'amour-propre. Or, pour renouveler l'opération dans cet état, il ne faut m'un pur et simple ressouvenir de Dieu, ait et pratiqué par pure et nue foi ; car d'un côté, il s'oppose à 1 oisiveté, et de l'autre il combat contrela dommageable activité. Sainte Thérèse au chap. m du Chemin de la perfection, marque que quelquefois on peut dire quelques petites paroles, comme celui qui donne un souille à la chandelle, s'il l'avait éteinte, afin de la rallumer, mais si elle est allumée, ce souille ne sert qu'à l'éteindre. 11 faut de plus remarquer que les actes que l'on fait en cet état, soit pour renouveler l'opération, soit par un attrait de Dieu, sont bien plus spirituels que ]es ordinaires.
Davantage, ce qui est bien à considérer, est qu'il y a une grande différence entre l'élévation de l'âme à l'oraison passive, ou à la perfection de l'état passif. 11 s'en rencontre plusieurs qui dans leurs oraisons n'agissent plus par leurs propres opérations ; mais à peine s'en trouve-t-il qui dans leurs actions ordinaires ne soient mus que de l'esprit de Dieu. L'âme est ravie par le trait de Dieu audessus d'elle-même dans la contemplation, mais dans l'opération souvent elle est toute dans elle-même: Elle est tout angélique et céleste dans l'oraison, mais fort imparfaite et terrestre dans l'action. Oh ! combien il est rare de mener une vie extatique et surhumaine, n'agissant que par mouvement de la grâce, par un entier renoncement à la nature. Oh ! qu'une personne de grâce est une chose précieuse, mais extraordinaire 1 Hélas le vieil Adam se trouve presque partout, partout l'on ne voit que des gens de nature. 11 ne faut donc pas s'y tromper, ce n'est pas être dans la perfection de l'état passif que d'avoir l'oraison passive, qui est même quelquefois donnée aux personnes fort imparfaites, et qui sont encore éloignées du règne de Dieu. Il y en a même qui ont presque un continuel souvenir de la présence de Dieu, dont l'entendement n'est pas entièrement uni, n'étant pas encore totalement purgé de l'estime des choses terrestres, non plus que la volonté qui n'est pas aussi déprise de plusieurs imperfections. 11 y a delà grâce dans ce souvenir, mais cela peut arriver par unefacilité de nature qui en est aidée. La perfection ne consiste pas dans l'oraison que l'on appelle d'union, mais dans l'union de la volonté humaine avec la volonté divine.
« C'est cette union, disait sainte Thérèse, que je souhaiterai toujours. Un acte de vertu est plus à estimer que les oraisons les plus sublimes. » Jl y a toujours plus d'assurance, dit encore notre incomparable sainte dans le chap. 17 ôaChemin de la perfection, dans l'humilité, dans la mortification, dans le détachement et la pratique des autres vertus.
Heureuse l'âme qui est arrivée à la perfection de l'état d'union, état surnaturel, qui est appelé par le grand docteur des voies de l'esprit, le bienheureux Jean de la Croix, l'habitude d'union. Etat tout divin et vériritablement chrétien, dans lequel l'adorahle Jésus continue sa vie par ses opérations
divines dans l'âme, qui demeure toujours, soit dans le temps de l'oraison actuelle ou hors ce temps, en toutes ses actions dans un anéantissement perpétuel de tout ce qu elle est et de tout ce qu'elle fait devant l'être infini de Dieu.
C'est pourquoi il faut poser, pour fondement de la vie spirituelle, ces deux grands principes : tout et rien. Dieu seul tout, tout l'être créé rien. L'âme qui s'appuiera sur ces fondements sera inébranlable, elle possédera un repos que tous les hommes et tous les diables ne pourront troubler. Sa paix perpétuelle au moins dans son fond sera au-dessus de tous les accidents qui peuvent arriver en cette vie. Sainte Thérèse au chap. 22 de sa fie assure que , quand l'âme aura assez de force, Dieu Ja conduira au désert. Mais ne pouvons-nous pas dire que ce rien de l'être créé, devant le grand tout de l'être divin, est un désert, une solitude admirable, puisque toutes les créatures y disparaissent, puisque tout l'être créé n'y est que dans son néant. 0 glorieux désert rempli des grandeurs de l'être infini d'un Dieu 1 0 aimable solitude où l'imperfection de la créature n'a plus d'entrée ! 0 image parfaite des beautés du paradis dont les douceurs sont toutes pures, parce que Dien seul y est tout en toutes choses.
Or, cet état n'est sujet ni aux différences des temps et des lieux, ni aux différences des personnes. On ne voit que Dieu seul en tout et partout, et on le voit dans la récréation aussi bien que dans la retraite. Les compagnies et les conversations n'empêchent point cette divine solitude, on trouve le désert dans les villes les plus peuplées.
Les actions les plus basses de la vie comme le boire et le manger u'ôtent rien de sa sairfteté. Les jours d'affaires sont des jours de désoccupation; l'on fait en tout temps une grande fête solennelle au Seigneur par la cessation des oeuvres serviles de la nature. On a beau changer de lieu on ne change jamais de place, je veux dire de la demeure en Dieu seul, qui est le même partout. L'on n'est touché ni" d'en haut, ni d'en bas, et comme c'est Dieu seul que l'âme veut uniquement, qu'elle peut toujours avoir, pourvu qu'elle ne soit pas infidèle, la joie ni la tristesse d'aucune chose ne lui font plus d'impression. Elle est contente également dans la privation et la jouissance, dans le délaissement et la possession, en la vie et en la mort ; car qui la peut séparer de son tout ? 0 tout qui êtes bien véritablement le tout et dans le temps, et dans l'éternité, car tout ce qui n'est pas vous n'est qu'un véritable rien.
Mais, ô malheur de cette vie périssable ! l'on dit assez Dieu seul, mais il n'en va pas de même de la pratique. Celui-là disait bien qui assurait qu'entre mille spirituels à peine y en avait-il deux qui fussent dans la pratique sincère de ces vérités, qu'il n'y a que Dieu seul, et que tout le reste n'est rien. Ah ! oui, dans l'anéantissement passif de l'o-* raison, où il n'y a plus d'images ni de sca-