‹ Œuvres complétesChapitre 168 sur 397 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Des imperfections que ion doit éviter dans Vétat passif.

Tout ce que l'âme a à faire est de ne rien faire que dans l'ordre de Dieu: se servir de ses propres industries et opérations quand Dieu le demande , souffrir en repos l'opération divine quand il plaît à Dieu d'en disposer de la sorte; c'est pourquoi, c'est une imperfection dans l'état passif d'agir par soi-même. « Au sortir de la communion , dit la vénérable mère de Chantai, m'étant voulu mouvoir à faire des actes plus spécifiés que ceux de mon simple regard , remise et anéantissement en Dieu, sa bonté m'en a reprise , et fait entendre que ce n'est que par amour de moi-même, et que je fais en cela autant de tort à mon âme, que l'on fait à une personne faible et languissante à laquelle on rompt le sommeil qui ne peut pas après trouver son repos.» C'est un malheur que souvent nous voulons spéculer, et Dieu veut que nous ne fassions qu'aimer. Sainte Thérèse au chap. 15 de sa lie, dit que la volonté ne doit pas courir après les autres puissances égarées; que ce serait comme si quelques abeilles n'entrant pasdans la ruche, elles sortaient les unes après les autres pour se ramener elles n'y feraient pas du miel. Que si la personne a l'entendement vif, elle doit prendre garde qu'il ne s'emporte aux considérations, qui pourlors sont moins que pailles si on les y met soi-même. Mais si Dieu donne quelque lumière ou connaissance sans que l'âme se la procure, elle ne doit pas refuser cetie grâce sous prétexte de crainte, de multiplicité, ou de propre satisfaction. Une autre imperfection est de vouloir sentir son opération, et chercher quelque assurance expérimentale que l'on est uni à Dieu. Saint François de Sales, au chap. 10 du livre vi De Vamour de Dieu, écrit, qu'il y a des esprits qui veulent sentir ce qu'ils font, qui veulent tout voir et éplucher ce qui se" passe en eux, retournant perpétuellement

leur vue sur eux-mêmes pour reconnaître leur avancement, qu'ils ne sont pas contents, s'ils ne sentent leur contentement , et sont semblables à ceux qui étant bien vêtus contre le froid, ne penseraient pas l'être s'ils ne savaient combien de robes ils portent. Et ces esprits, au lieu de s'occuper de Dieu emploient leur entendement à discourir sur les sentiments qu'ils ont, comme une épouse qui s'amuserait à regarder la bague avec laquelle elle aurait été épousée sans voir l'époux même qui la lui aurait donnée. C'est donc une imperfection de vouloir sentir ce que l'on fait, comme nous avons dit, mais il ne faut non plus s'arrêter ni réfléchir sur ce que l'on sent. Quand l'union est imperceptible , il ne faut pas la vouloir connaître; quand elle est connue, l'on ne doit pas s'en occuper. 11 ne faut pas trop voir ce que l'on voit, il y a danger d'y prendre une secrète complaisance ou satisfaction. J'ai dit qu'il ne fallait pas refuser les lumières infuses; mais ici je dis qu'il ne nous y faut pas arrêter. On doit dire la même chose Je l'amour, soit qu'il soit sensible ou non , car tout cela n'est pas Dieu. C'est donc l'amour-propre qui nous porte à rechercher quelque assurance , expérience, et lumière de l'union avec Dieu, et qui rend l'âme mécontente sans cette assurance. Cela empêche, dit le P. Canfeld, qu'on ne soit jamais hors de soi. Il ne faut vouloir rien dans le sens ni chercher même aucune connaissance perceptible par l'esprit, mais s'unir à Dieu par une foi simple, par un amour nu, et par l'acte direct, et non par le réfléchi. Si Dieu ne nous donne pas même le sentiment spirituel et intellectuel de sa divine présence, et qu'il nous laisse dans les distractions et délaissements, ne réfléchissons pas sur nous, tenons-nous toujours à lui par la cime de l'esprit en pureté de foi et amour, et que son saint nom soit béni en tout temps, et que sa louange ne parte jamais de nos bouches. Dieu n'est pas plus au milieu de tous les sentiments, que dans la privation du sentiment.

C'est une imperfection que de s'occuper des distractions qui arrivent sous prétexte de les combattre. La mémoire et l'imagination , enseigne sainte Thérèse au chap. 17 de sa Fie, donne bien de la peine quelquefois , quoiqu'elles ne puissent faire de mal. Elle les compare à ces papillons qui voltigent la nuit, qui ne font pas de inaJ, mais qui sont importuns. Elle ajoute que le dernier remède après y avoir bien pensé, est de n'en faire non plus de c;is que d'une personne folle. Saint François de Sales enseigne aussi que le repos sacré de l'oraison ne se perd pas par les distractions involontaires, non plus que par les actions du corps nécessaires, comme le tousser, le cracher et le respirer.

« Quelques-uns, dit Canfeld, tombent dans l'imperfection qui cherchent Dieu bien loin, et il est au dedans de nous; on doit le regarder partout et, non-seulement au dedans de nous, ce qui serait un autre abus, comme s'il y était renfermé, mais, comme il est en

toutes choses, il l'y faut voir et l'y aimer. C'est une autre imperfection que les désirs trop actifs, quoique bons. »

Mais une grande tromperie dans l'état passif serait de ne pas s'acquitter des devoirs de sa vocation, sous prétexte du repos de la contemplation, ou de peur de tomber en quelque faute. Premièrement, parce que l'union à Dieu étant le véritable effet de l'état passif il ne pourrait pas subsister et il en faudrait sortir, si on ne faisait pas ce que Dieu demande de nous. Si celui, par exemple, qui est appelé à la prédication ne prêchait pas, un homme de famille ne prenait pas soin de ses affaires et de son ménage, ces personnes n'agiraient plus par l'esprit de Dieu, puisqu'elles ne seraient pas ce qu'il voudrait d'elles. Secondement, parce que ce serait une grande erreur, car il semblerait qu'on ne pourrait pas être uni à Dieu dans de certaines œuvres, ce qui est très-faux et d'une suite pernicieuse, puisque toutes les œuvres qui sont dans l'ordre de la divine volonté, telles qu'elles puissent être, nonseulement ne sont pas un empêchement à l'union divine, mais y sont nécessaires, et que ce serait rendre la dévotion impossible, si on la réduisait seulement à de certaines actions, et en cela, on servirait beaucoup au diable, qui tâche de mettre dans l'esprit des gens du monde qu'elle ne peut être pratiquée que dans les cloîtres ou dans une vie retirée. C'est pourquoi une personne véritablement unie à Dieu n'a point de réserve jiour toutes les occupations de sa vocation, et ne met aucunes bornes à la volonté de Dieu, ce que plusieurs font se retirant de certaines choses qui sont dans son ordre par timidité, ou faute de courage. En troisième lieu, ce serait sortir hors du néant de l'être créé et penser qu'il est quelque chose, car si nous croyons que tout l'être créé n'est rien, nous n'en serions pas embarrassés, puisque le rien ne doit pas empêcher. Le P. Canfeld remarque sur ce sujet l'erreur de quelques-uns qui, ayant quelque chose à faire, attendent à s'unir à Dieu quand la chose sera achevée comme s'il y avait quel-

3 ue temps ou quelque œuvre, comme il a été it, ou l'on ne pût pas être uni à Dieu. Il faut, dit un auteur spirituel, se rendre maître de l'action et se mettre au-dessus, et non pas au-dessous, en étant maîtrisé par les sentiments de fuite ou d'affection. Il ne faut ni la fuir ni s'y complaire quand il se présente une occasion raisonnable de charité, bienséance, obéissance et devoir honnête, toutes les fois que l'âme fuit et craint quelque chose, elle craint et s'enfuit de la volonté de Dieu pour embrasser la sienne, et ensuite ordinairement l'on n'est pas content. L'on doit donc en cette action embrasser la divine volonté qui l'a ordonnée ou permise, et pour lors, l'esprit d'oraison doit commander à l'esprit naturel de s'employer fidèlement à sa pratique, veillant à ce que l'esprit naturel ne s'avance ou se retire par trop. Faute de cela on ne fait jamais bien ni l'oraison ni faction,

Un autre abus contraire au précédent, est de se laisser aller à quantité d'actions inutiles ou bonnes, mais que nous entreprenons par un secret mouvement de la nature, sous prétexte de voir Dieu en toutes choses et que toutes choses ne sont rien. « C'est ouvrir la porte, dit le P. Canfeld, à toutes les passions et se donner une pernicieuse liberté. » L'âme donc, doit bien veiller sur ce que Dieu demande d'elle. Ne craindre aucune action de celles qu'elle doit faire en l'ordre de Dieu, n'en faire jamais aucune, quelque bonne qu'elle soit, hors de cet ordre, l'on peut remarquer ici, que plusieurs personnes d'oraison, souvent se répandent trop au dehors par trop de conversation, sans j être attirées par l'esprit de Dieu, mais par l'esprit de nature, qui aime à voir, à parler, à avoir des connaissances. L'on ne manque pas pourtant de prétextes spécieux de spiritualité, du bien des âmes, de son propre avancement. L'on doit garder une certaine, mesure en toutes choses : ce qui doit bien avoir lieu dans les personnes zélées et en estime, qui se laissent accabler d'occupations, ne font que voir et être vues, parler et entendre parler. Le feu P. Coton de la Compagnie de Jésus, personnage d'une grande sainteté, et grandement persécuté par les libelles diffamatoires , par des accusations atroces et par des conspirations contre sa propre vie, étant dans des emplois où. il pouvait faire de grandes choses pour la gloire de Dieu dans le service du prochain, ne laissait pas de prendre des temps considérables tous les jours pour se retirer et parler à Dieu : et comme on lui remontrait qu'il eût pu faire de grandes choses durant ce ce temps, il répondit : « Une heure employée dans l'esprit de Dieu pour le prochain, sera plus utile que beaucoup de temps où il y aurait moins de cet esprit. Le tout consiste,, non pas à faire beaucoup, ni peu, mais ce oue Dieu veut et rien plus.

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