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CHAPITRE XXII

La solide pratique des vertus, excellente marque de la bonne oraison.

Il n'y a rien qui rende des témoignages plus assurés de la bonne oraison que la bonne vie. Le changement de mœurs et de maximes, l'estime pour les vérités évangéliques, l'amour pour les chères vertus de Jésus-Christ, le dégoût du monde et de ses vanités, l'étude sérieuse de la mortification et du renoncement de soi-même sont de grandes marques que Jésus-Christ est dans la voie de l'oraison que l'on suit. 11 me semble que cela est bien suffisant pour mettre la paix dans l'esprit des directeurs et des personnes dirigées quand l'on reconnaît ces effets de l'esprit de Dieu dans une âme; car enfin ce n'est pas rien faire, mais faire beaucoup en quelque voie d'oraison que l'on marche, soit qu'elle soit avec lumière, ou soit qu'il semble qu'on ne fasse rien à raison que l'oraison est simple et sans actes réfléchis, quand l'effet qui en arrive porte à faire la volonté de Dieu, à embrasser ce qu'il veut, à fuir ce qu'il ne veut pas, car d'où peut venir un effet si bon que de celui qui est l'auteur de tous les biens et de tous les dons? Sainte Thérèse, au chap. 28 de sa Vie, dit que si elle fût venue de quitter quelqu'un, on lui eût bien pu persuader que ce n'était pas la personne qu'elle pensait; mais s'il lui avait laissé des joyaux entre les mains, le moyen de dire

qu'elle n'eût vu personne; de même les vertus et changements de vie montrent bien que le Seigneur est dans une âme. C'est ce qui doit consoler les âmes dont les voies sont obscures ou les états pénibles, car ce soin qu'elles ressentent de servir Dieu malgré leurs peines et ténèbres, la peur qu'elles ont de l'offenser, la persévérance où elles sont dans le désir d'être à Dieu, quoique dans son service elles n'y trouvent que des rebuts et des désolations, sont de bonnes marques que notre bon Sauveur est en elles et les soutient de sa divine grâce, autrement elles succomberaient bientôt sous ces croix et ne les pourraient jamais porter. Il est vrai que les moyens dont Dieu tout bon se sert pour mener ces âmes ne leur sont pas connus et souvent même les bons effets qui en arrivent, l'esprit de Dieu en disposant de la sorte et très-utilement pour elles, pour leur ôter tout lieu de prendre la moindre complaisance et ne sortir pas de Dieu seul.

Saint François de Sales, au chap. 2 du livre vu De Vamour de Dieu, écrit que les nochers qui portent le fer, lorsque sous un vent fort faible ils sentent leurs vaisseaux cingler puissamment, connaissent qu'ils sont proche des montagnes de l'aimant qui les tirent imperceptiblement, et voient en cette sorte un perceptible avancement provenant d'un moyen inconnu et imperceptible. Il y a des personnes qui sont menées à Dieu de la même manière : elles voient bien qu'elles font quelques progrès, mais elles n'en connaissent pas le moyen, leur oraison ne se faisant que par des actes directs qui ne sont pas aperçus. Il y en a d'autres qui ne s'aperçoivent des bons effets que quelque temps après qu'ils sont arrivés. C'est ce qu'écrit encore très-bien le saint évêque que nous venons de citer au chap. 1 du livre vu De Vamour de Dieu. Voici comme il parle : « Le cœur humain , s'il s'exerce en l'oraison , s'unira de plus en plus à la divine bonté, mais par des accroissements imperceptibles, desquels on ne remarque pas bonnement le progrès tandis qu'il se fait, mais quand il est fait; et il apporte l'exemple des arbres qui étendent leurs racines et se fourrent bien avant dans la terre, nul ne s'apercevant de cela tandis qu'il se fait, niais seulement quand il est fait. »

Il faut donc remarquer que les bons effets de l'oraison ne voient pas toujours sitôt, et que non-seulement il ne faut pas se décourager de ne pas ressentir sa volonté émue dans le temps de l'oraison et au sortir do l'oraison, mais même de ne pas remarquer de grands avantages après s'y être appliqué quelque temps. Le laboureur ayant semé au mois d'octobre, dit un serviteur de Dieu, ne recueille qu'au mois d'août, où il moissonne le fruit de ses labeurs, et il attend avec plaisir ce temps destiné de Dieu pour la moisson sans s'inquiéter durant l'hiver de voir la semence qu'il a jetée en terre comme perdue sous les glaces et sous las neiges; il faut faire de même dans la

nioisson spirituelle, attendre en paix les jours et les moments que Dieu a destinés pour faire voir l'avancement de nos âmes dans ses voies, et ne pas s'imaginer que ce que l'on sème dans l'oraison soit sans effet, parce que cela ne se découvre pas sitôt. Ce n'est pas chose aisée, dit encore le même serviteur de Dieu, de connaître qu'on fasse progrès en la vertu, ni plus ni moins qu'on ne peut pas s'apercevoir quand un jeune enfant croit; mais cela seulement se découvre après quelque temps notable. Il ajoute de plus que c'est toujours un grand avantage de l'oraison de ne pas retourner en arrière, et que l'on évite quantité de péchés que l'on ferait sans cela, comme c'est un grand bien pour un malade que les aliments ne le pouvant engraisser, au moins ils lui conservent la vie. J'ai lu la même remarque dans le pieux Grenade.

Enfin disons ici que deux sortes de personnes doivent s'adonner à la sainte oraison et ne la pas quitter : les bons, pour se sanctifier de plus en plus; les méchants, pour devenir bons. Je ne vois pas, dit sainte Thérèse, au chap. 8 de sa Vie, comme quoi tout le monde ne doive faire l'oraison mentale : les méchants la doivent faire, afin que Dieu les fasse bons ; et ce qui est bien à considérer, c'est que cette sainte au même lieu enseigne qu'ils en- recevront de grands avantages, encore qu'ils ne soient avec Dieu, mais avec les pensées du monde (ce sont ses propres termes), parce que s'etforçant d'être en si bonne compagnie, Dieu emoèche les malins esprits d'agir contre eux.

Disons encore que le premier signe du progrès que quelqu'un fait en l'oraison et du proQt qu'il y fera avec le temps est s'il y est ponctuel et assidu chaque jour, et les autres marques sont des fruits de celle-ci.

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