CHAPITRE XXIII
De la différence qui se rencontre souvent entre les personnes qui marchent par la voie de la contemplation et celles qui cheminent par la voie de la méditation.
On ne peut pas donner des bornes à l'esprit de Dieu, qui n'en a point, qui souffle où il veut, pour me servir des termes de l'Ecriture, et qui donne libéralement quand il lui plaît aux âmes qui sont dans les voies les plus basses de l'oraison ce qu'il accorde à celles qui marchent dans les plus élevées, soit pour ce qui regarde les plus pures lumières, soit pour ce qui touche la pratique la plus solide des vertus. Nous devons toujours nous en tenir à l'Apôtre (Rom. xivx 3-6), et dire avec lui que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas, et celui qui ne mange point celui qui mange; celui qui a le véritable esprit d'un Dieu anéanti dans les dernières humiliations honore toutes sortes de personnes et a respect pour toutes les voies différentes de la grâce. Je suis donc bien éloigné de ne pas faire état de toutes les voies des serviteurs de Dieu. Il n'y en a pas une que je n'estime au delà de tout ce que je puis dire, et je
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
roo
suis entièrement convaincu qu'il y a des personnes conduites par les voies ordinaires de la méditation qui sont incomparablement plus élevées dans la sainteté que d'autres qui sont dans les états les plus éminents,qui ont des extases et des ravissements, des visions et révélations.
Je veux seulement faire remarquer ici la différence qui arrive ordinairement, c'est pourquoi j'ai mis au titre de ce chapitre, qui se rencontre souvent, pour ne pas dire toujours, ce qui ne serait pas vrai, entre les
Iier'sonnes dont les unes sont conduites par a contemplation, et les autres par la méditation. Et afin de ne rien dire de moi-même en ce sujet, je n'y avancerai rien qui ne soit tiré de la doctrine de sainte Thérèse, que l'Eglise qualifie de doctrine du ciel.
Cette séraphique sainte au chap. 1" du Château intérieur, enseigne que ceux qui rentrent en eux-mêmes par la voie de la considération, entrent dans la première chambre du château avec quantité de reptiles et autres bêtes. Ordinairement l'on est sujet encore à bien des fautes, et quelquefois même l'on commet des pécliés véniels avec une entière vue, et l'on ne s'en met pas trop en peine.
Au chap. 19 du Chemin de la perfection, elle écrit : « Je n'appelle point eau vive l'oraison qui discourt avec l'entendement, parce que l'eau qui court par cette voie, court par la terre, et il s'attache toujours quelque chose en passant des ordures de la terre. Ah 1 qu'ii est vrai, qu'il est facile de mêler la nature avec la grâce, et qu'il est vrai qu'il est difficile que ce mélange n'arrive. La corruption de la nature est plus grande que nous ne pouvons penser, et elle infecte la plupart de nos œuvres les plus spirituelles. Notre propre esprit glisse imperceptiblement l'impureté des lumières divines; ainsi il est rare de le voir bien purgé de toutes les maximes du monde, de l'estime de la créature ; il est rare de le voir vivement pénétré du néant de toutes choses quand il est laissé à ses propres opérations ; il est rare de voir la volonté dans un parfait dénûment de tous désirs, dans une mort grande de tout ce qui plaît au monde. Lorsque l'eau court par notre terre, il s'y attache toujours, dit notre sainte, quelque ordure.» C'est pourquoi pour ôter toute cette souillure, Dieu ôte les réflexions et les connaissances des actes, et fait porter des peines surnaturelles, à la vérité bien terribles, mais aussi bien purifiantes et bien heureuses, puisqu'elles conduisent à l'union divine.
La sainte, au chapitre 12 de sa Vie, dit : « Dieu dans l'oraison de quiétude fait plus entendre en l'espace d'un Credo qu'on ne pourrait faire en plusieurs années avec toutes ses diligences : Oh! que bienheureux est l'homme, chante le Psalmiste, que vous enseignez, vous-même, ô Seigneur! » (Psal. xciu, 12.) « Que Moïse, dit le saint livre de 1 Imitation de Jésus-Christ, ne me parle pas, ni aucun des prophètes; mais parlez, ô vous, mon Seigneur et mon Dieu, parlez, vous seul. » Qui pourrait dire la différence
des vues d'une âme qui découvre ses choses dans celte pure lumière, ou de celles qu'elle a, quand elles sont mêlées avec les connaissances qu'elle tire de ses raisonnements. Oh 1 que le monde paraît bien encore être quelque chose dans ces vues mêlées de ces lumières du ciel et de la terre! Oh ! qu'il n'est que trop vrai qui paraît encore quelque fois être bien grand, et que l'on est touché de son honneur, de son estime et de son amitié, ce qui fait que l'on en craint la contradiction et le mépris, que l'on a pour lui des complaisances bien basses. Dans la pure lumière de Dieu on découvre d'une manière admirable qu'il n'y a que Dieu seul qui est. En cet état tout le monde ensemble paraît bien petit, hélas 1 il ne paraît rien. Il ne faut pas s'en étonner, dit le grand saint Grégoire; à celui qui voit Dieu dans ces lumières pures et divines, le monde, pour grand qu'il soit, disparaît et n'est plus rien. C'est ce qui fait cette grande différence que l'on remarque entre les pensées et sentiments des saints, et les pensées des autres serviteurs de Dieu, qui ne sont pas dans cette pureté de lumière, entre la vie de ceux qui agissent par des lumières infuses, et la vie de ceux qui opèrent le bien par les connaissances ordinaires.
Notre grande maîtresse de l'oraison, assure que ce que l'âme n'a pu obtenir en cinq ans par tout son travail, elle l'obtient dans l'oraison passive en un instant. Cela en doit bien faire reconnaître la force. Aussi elle assure encore au chap. 14 de sa fie, que les vertus y croissent davantage sans comparaison, que dans la méditation. Enfin elle écrit au chap. 16 du Chemin de la perfection, que Notre-Seigneur visite les méditatifs comme des ouvriers qui travaillent à sa vigne ; mais que les contemplatifs sont les enfants chéris que Notre-Seigneur tient toujours auprès de soi, et qu'il ne voudrait point écarter ne son amoureuse présence, qu'il les fait asseoir à sa table, et leur fait part des viandes qu'il mange jusqu'à s'ôter le morceau de la bouche pour leur donner. O bienheureux chemin, mes filles, écrit la sainte; ô très-heureux dénûment de choses si viles qui nous élèvent à un si haut état 1
Oraison à la très-sacrée Vierge.
Je vous salue, ô Marie, la fille bien-aimée de Dieu le Père ; je vous salue, ô Marie Mère de Dieu le Fils ; je vous salue, ô Marie, la très-digne épouse du Saint-Esprit Dieu; je vous salue, ô Marie, Je divin temple de toute la très-sainte et adorable Trinité. O ti ès-sacrée Vierge 1 abîmée dans mon néant, je vous demande en toute humilité par toutes ces divines qualités qui vous unissent d'une manière ineffable avec toute la tnès-sainte Trinité, que mon esprit et mon cœur soient entièrement purifiés par la grâce de votre fils, l'adorable Jésus, afin que mon âme n'apporte plus d'obstacle à tout ce que les trois personnes divines voudront opérer dedans elle , alin qu'étant net de cœur je
les puisse voir partout où elles sont plus véritablement qu'aucune des choses visibles qui y sont. Que je puisse voir en toutes choses le Père éternel engendrant son Fils, et le Père et le Fils produisant le Saint- Esprit. Que. comme il est vrai que nous marchons, que nous nous reposons, que nous touchons, que nous voyons, que nous entendons, que nous pensons, que nous parlons, voufons et faisons tout dans l'être
infini de Dieu, dedans les trois personnes adorables de la très-glorieuse Trinité. Ah l qu'il puisse aussi être vrai qu'en toutes choses sans réserve adorant, bénissant, aimant et glorifiant cette Trinité suradorable, nous accomplissions avec une parfaite soumission ses ordres, à ce que son règne soit établi au dedans de nous, et par tous les siècles des siècles. Amen, amen, fiât, fiât, ô Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul