CHAPITRE II
Des dispositions à la sainte oraison.
L'on peut se disposer à la sainte oraison par deux sortes de préparations, l'une prochaine et immédiate, l'autre éloignée. La prochaine consiste dans le choix du temps, du lieu, de la matière ou sujet pour ceux qui en ont besoin, de la récollection ou rentrée en soi-même pour bien penser à ce que l'on va faire, à la majesté infinie d'un Dieu,
devant lequel on se va présenter , et pour tâcher tout doucemontde retirer sespensées des choses de la terre, et mettre son esprit en repos. Le grand saint François Xavier avec toutes ses occupations donnait toujours un peu de temps pour se préparer à la prière, et il invoquait l'assistance du Saint-Esprit pour ce sujet. Pour le temps qu'il faut prendre, il semble que le matin est le plus propre, comme nous l'avons déjà remarqué > et pour le soir quelque heure éloignée du repas. Pour les lieux, les solitaires ont de grands avantages pour vaquer à Dieu. Or il est nécessaire de bien choisir les lieux et le temps, car il ne faut pas tenter Dieu. Celui qui leprie et fait oraison dans un temps ou il a l'esprit accablé par les occupations qu'il a prises, ou l'imagination toute remplie des images de mille discours inutiles qu'il vient d'entendre, oulatête tout assoupie par le sommeil dont il a besoin, ou parce qu'il y a peu qu'il a mangé, ou celui qui vaque à l'oraison dans des lieux proches du monde qui parle, qui fait bruit, s'expose manifestement à la distraction, et ne fait pas ce que Dieu, tout bon , demande de lui de son côté, pour se disposer à recevoir les grâces qu'il donne dans ce saint exercice, et souvent même il y pèche par négligence et sa faute. Saint Ignace de Loyola avait le privilège spécial de n'avoir pas de distractions, au moins durant quelque temps dans ses prières ; mais s'il manquait le moins du monde à apporter ce qu'il devait de son côté, soit pour le temps et pour le lieu, aussitôt le privilège cessait; tant il est vrai que, de notre part avec le secours de la grâce, il faut apporter les diligences nécessaires, car enfir* il faut bien faire ce que l'on fait. L'on peut se tenir en la posture qui contribue davantage à la récollection intérieure, sans se gêner par trop, cependant il est bon de se tenir à genoux. Si l'on marche, et que l'on soit en chemin, il faut aller lentement, car les actions extérieures violentes ôtent la liberté requise pour le repos de l'oraison. Le trop d'occupation est beaucoup nuisible ; l'on doit avoir du temps à soi pour servir à Dieu dans la tranquillité de son âme. Hélas 1 l'on prend bien son temps pour nourrir son misérable corps, et pour entretenir les personnes de la terre. Les personnes les plus occupées donnent des heures d'audience à ceux qui doivent leur parler, et durant le temps, soit du repas, soit de la conversation, l'on prend quelque repos; le voyageur quelque pressé qu'il soit s'arrête. 0 mon Dieu 1 il n'y a que vous à qui les hommes pensent bien peu, et quand ils y pensent, quelle misère de voirie peu de soin qu'ils prennent pour avoir l'honneur inestimable de votre conversation divine !
La disposition ou préparation éloignée est la plus nécessaire, et elle consiste dans l'anéantissement de tout ce qui peut déplaire à Dieu, et dans la pratique de tout ce qui lui est agréable. Quelle apparence de paraître devant Dieu, avec les laideurs et difformités du péché 1 quelle hardiesse d'oser l'entretenir
dsns un état si hideux 1 Oh ! qu'il est juste que nous soyons lavés de nos taches, et parés et o.*nés des vertus qui lui plaisent. Pour ce sujet, il est absolument nécessaire de beaucoup s'humilier, car il est écrit que Dieu ne regarde les choses hautes que de loin, il résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles. Si nous voulons que ce Dieu, d'infinie majesté , s'approche de nous , il faut nous éloigner de toute hauteur, et nous tenir bien bas dans le rien, qui est notre place. C'est pourquoi souvent les savants sont moins propres à l'oraison, que les gens simples et idiots, à raison que la science enfle. Gerson enseigne en la théologie mystique, que les idiots contemplatifs goûtent et reçoivent plus parfaitement les choses divines que les doctes ; saint Grégoire , que les doctes qui se connaissent pour tels , c'est-à-dire, avec quelque complaisance, ne
Çeuvent pas être contemplatifs ; et saint homas, que la science est une occasion aux hommes de n'être pas dévots. O mon frère , qui que yous soyez, sans science, mais simple et humble, pauvre et simple femme, réjouissez-vous, vous êtes bien en état de ravir et d'emporter le ciel, pendant que plusieurs savants s'évanouissant dans leurs pensées en sont bien éloignés.
La résolution et grand courage sont trèsnécessaires dans les voies de l'oraison. Sa majesté, dit sainte Thérèse, au chap. 13 , de sa lie, aime les âmes courageuses et elle assure qu'elle n'a pas vu faire grand profit aux âmes timides, quoiqu'elles fussent humbles. Ceci est bien à remarquer. Outre donc l'humilité, il est nécessaire d'avoir du courage. Notre sainte se ressouvenait de saint Paul, qui dit que tout est possible avec Dieu (Philip, iv, 13) ; elle pensait à saint Pierre qui n'avait rien perdu pour s'être jeté à la mer. Au chap. 21 du Chemin de la perfection, elle enseigne que le diable redoute lésâmes résolues , et qu'il n'a pas tant de forces pour les tenter. Résistez au diable, est-il écrit, et il s'enfuira de vous. (Jac. iv, 7.) Les personnes naturellement timides doivent s'encourager en la vertu de Jésus-Christ, et se tirer généreusement de toutes leurs craintes, la timidité étant l'un des plus grands obstacles du service de Dieu. Sainte Thérèse, au lieu sus allégué, ne fait difficulté de soutenir , que de là dépend tout notre bonheur. Paroles bien remarquables.
L'âme humble et courageuse ne s'arrête plus à la consolation. « Qui peut gagner sur soi, écrit notre sainte au chap. 11 de sa Vie, de ne pas faire grand cas de se consoler, ni affliger beaucoup, d'avoir des goûts ou tendresses, ou d'en être privé ; cette âme a fait un grand progrès et qu'elle n'ait point de peur de retourner en arrière, quoiqu'elle trébuche souvent, d'autant qu'elle bâtit son édifice sur un solide fondement. Pour des femmelettes faibles, comme moi, il me semble qu'il est à propos (comme Dieu le iait à cette heure) de me conduire par caresses, afin de pouvoir supporter quelques
travaux ; mais pour des serviteurs de Dieu, hommes de mérite, capables et bien sensés, qui s'affligent tant de ce que Dieu ne leur donne pas de dévotion, ce m'est une chose déplaisante de l'entendre. Je ne dis pas qu'ilsne lareçoivent si Dieuleurveutdonner, et qu'ils en fassent grand état, car alors sa majesté voit qu'il est à propos. » Elle s'écrie dans le même chapitre, que votre amour, souveraine majesté, soit donné, cet amour qui est une chose si précieuse, aux personnes qui ne vous servent que pour les goûts ; c'est ce que cette âme généreuse ne peut souffrir : aussi elle dit au chap. 9 de sa même fie, qu'elle n'a jamais demandé de goût et de consolations, qu'en ayant une seule fois demandé et s'en apercevant, elle se trouva toute en confusion.
Il faut donc aller à l'oraison pour le bon plaisir divin, et non pas pour le nôtre, pour le satisfaire, et non pas pour notre satisfaction. Notre sainte dans la V demeure du Château intérieur, dit que les âmes les plus disposées à l'oraison sont celles qui aiment Dieu sans intérêt, qui veulent pâtir et n'avoir point de goût, et au chap. 15, de sa Vie, qu'il faut seulement aller à l'oraison, pour aider à Notre-Seigneur à porter sa croix. Cette disposition fait qu'on ne se soucie ni de lumières, ni de ferveurs, ni de peines ; que l'on ne désire pas de faire son oraison, comme on l'entend ; que l'on e^t aussi content à la fin quand elle s'est passée dans les sécheresses, distractions involontaires, comme lorsqu'elle a été dans la lumière, et la jouissance, que l'on y persévère avec force, que l'on ne se décourage jamais; car enfin n'y désirant pas sa satisfaction, on ne se soucie pas de ne l'y point trouver; et si l'on n'y rencontre que des peines, l'on est content, puisqu'on est résolu d'y pâtir et d'y souffrir; ceux qui quittent ou qui s'affligent; c'est qu'ils n'y trouvent pas ce qu'ils y veulent, leur satisfaction. Il suffit à l'âme d'y accomplir la volonté de Dieu, soit dans la jouissance, soit dans la privation. Saint François de Sales au chap. 3, du livre vu, de 1' Amour divin, enseigne que la très-saint'e Vierge cherchai! Notre-Seigneur auprès de la croix pour être auprèsde Jui, quoique parmi les tristesses de la mort, car ce n'était pas les allégresses qu'elle cherchait, mais Dieu. Le véritable amour est donc la grande disposition pour l'oraison, qui ne cherche que les intérêts du bien-aimé ; aussi notre sainte dit, au chap. 7 de sa Vie, que pour faire l'oraison, les forces corporelles ne sont pas nécessaires, mais l'amour. Ajoutons ici ce qui fait que les saints faisaient tant d'oraisons, c'est qu'ils aimaient, et que la cause du peu qu'en font les gens du monde, c'est qu'ils n'aiment pas. Hélas 1 on converge avec facilité avec des personnes qui nous sont chères ; le dégoût de la conversation d'une personne est une marque qu'on l'aime peu.
Mais l'on demande si l'on peut se disposer à la contemplation passive, car pour l ac-
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
tive qui est en notre pouvoir, il n'v a nul doute. Un très-grand serviteur de Dieu de notre siècle, le P. Surin, répond qu'il y a deux voies pour arriver à la contemplation. L'une est de pure prévention de grâce, l'autre dépend en quelque manière de nous; non pas qu'on s'y élève directement, mais en n'y faisant point d'bbslacle, par la pratique de la mortification. Quantité de gens n'y sont pas élevés, parce qu'ils ont encore beaucoup de vues humaines, de soins de leurs intérêts, peu amoureux du mépris, fort soigneux de maintenir leur crédit, craignant fort les mauvais succès en leurs emplois, les reproches de ceux dont ils dépendent, non pas tant de peur que Dieu ne soit déshonoré, que dans Ja vue d'eux-mêmes, ne sachant quel est !e vrai amour de Jésus crucifié, méprisé, délaissé et angoissé ; et ne s'étant jamais attachés à vouloir porter ses livrées qui sont les rebuts et les mépris. Or, dit encore ce même Père, il ne suffit pas d'avoir une certaine innocence qui nous préserve des fautes, et qui même nous fait mener une vie d'édification et réglée ; mais il ne faut plus chercher ses intérêts soit au sens, soit à l'esprit. Le livre de Y Imitation de Jésus- Christ nous apprend que la raison pour laquelle il se trouve peu de contemplatifs, est parce qu'il se trouve peu de personnes qui aient la vraie mortification ; il nous enseigne encore que plusieurs paraissent fort désirer la contemplation, mais que peu font leurs efforts d'avoir ce qui est nécessaire pour l'obtenir. Sainte Thérèse, au chap. Il de sa Vie, écrit que si nous faisions tout notre possible pour nous détacher de toutes les choses de la terre, qu'elle croit sans doute que ce bien nous serait donné en peu de temps. Au chap. 40 de la même Vie, elle rapporte que Notre-Seigneur lui dit. a Ah I ma fille 1 qu'il y en a peu qui m'aiment avec vérité 1 que s'ils m'aimaient, je ne leur cacherais pas mes vérités. » Un serviteur de Dieu a fort bien dit. Une infinité d'âmes passeraient à la contemplation, si elles savaient bien marcher par la mortification.
Notre sainte au chap. 31, du Chemin de la perfection, reconnaît bien que l'oraison surnaturelle ne se peut acquérir ; mais à même temps elle donne avis qu'il faut procurer de la solitude pour donner lieu à Dieu. Mais pourquoi se retirer en solitude, si ce n'est pour y écouler le divin époux de nos âmes, et comment l'écouter sinon en faisant taire toutes nos pensées? Ce divin époux manifeste sa présence quand il lui plaît sans qu'il y ait aucune recherche de notre part ; mais il est bon de s'y disposer par une recherche amoureuse , car il est écrit que ceux qui le cherchent le trouveront. La présence de Dieu passive se donne souvent après la présence de Dieu active. C'est donc une excellente pratique de se mettre en la présence de Dieu, qui est très-véritablement par tout en exerçant un acte de foi de cette divine présence, toutes les fois par exemple que l'on : entend sonner l'horloge, que l'on va en de •' certains lieux, que l'on fait de certaines
choses. 0 mon Seigneur et mon Dieu, que mon âme vous voie partout, puisque partout vous êtes très-présent.
Sainte Thérèse qui marque la solitude comme un des moyens les plus propres pour l'oraison, donne aussi avis dans les commencements du livre de sa Vie, qu'il est bon que les personnes d'oraison s'entretiennent, et que c'est une ruse du diable, de faire en sorte que ceux qui veulent bien faire se cachent, pendant que les mondains s'entresoutiennent; et que si Notre-Seigneur n'eût disposé les moyens pour traiter ordinairement avec les personnes bien versées en l'oraison, qu'elle s'en allait en enfer. Elle rapporte au chap. 3i, de sa même Vie, que parlant de Notre-Seigneur avec un serviteur de Dieu, elle vit ce divin Seigneur qui lui dit qu'il prenait un grand contentement en ce qui se passait; voulant de plus que je visse clairement qu'il se trouvait toujours présent à de semblables propos, et quel grand service on lui rend quand l'on est ainsi à parler de lui. Elle déclare autre part, combien les personnes qui s'assemblent pour traiter des choses divines, souffrent des contradictions de la part des hommes, et des diables ; et s'en étonne beaucoup parlant des oppositions des hommes ; car si trois ou quatre personnes s'unissent pour Dieu, il semble que tout soit perdu pendant que l'on se tait, et qu'on ne dit rien de toutes les assemblées que l'amour du siècle, la vanité, et l'esprit malin font faire tous les jours. Il faut sur ce sujet prendre garde à une chose, que les entretiens de Dieu, qui sont pour remplir de bonnes images et s'enflammer en son amour, doivent être modérés autrement ils empêcheraient la pratique de l'oraison, au lieu d'y contribuer, et amuseraient beaucoup auprès de la créature. L'on doit aussi savoir qu'il y a des âmes appelées à une entière solitude.
L'on peut donc se disposer à la contemplation passive par une voie indirecte, en éloignant les obstacles, et pratiquant les vertus que Dieu demande de nous. Suarès^ au livre ii De V oraison, dit que l'oraison n'est pas tellement le propre des parfaits, qu'elle ne puisse être goûtée des imparfaits, voire même des commençants, ce qui a déjà été remarqué en un autre lieu; et il ajoute que parfois est donné aux commençants quelque communication de cette contemplatiou par une grâce spéciale, ordinaire néanmoins comme je pense, dit encore ce grand homme, s'ils font ce qui est en eux. Notre sainte, au chap. 19 de sa Vie, assure, qu'il semblait que Notre-Seigneur ne faisait qu'attendre la bonne disposition, l'abondance des grâces lui étant donnée, aussitôt qu'elle se fut corrigée de ses défauts.
C'est donc une grande tromperie de s'imaginer que tout vienne tellement de Dieu, que souvent il ne tienne pas à nous d'être d'une autre manière en l'oraison que nous n'y sommes. J'ai dit que cela arrive bien quelquefois par une pure prévention de
grâces, mais très-souvent Dieu veut que nous nous disposions comme H a été dit, soit en éloignant les obstacles, soit en no résistant pas à ses affaires, car plusieurs y résistant, soit pardes craintes peu fondées, soit par le peu de conduite de leurs directeurs, perdent cette grâce sans jamais plus la recouvrer. J'en ai connu h qui cela est arrivé, €t ensuite bien du relAchement.
Sainte Thérèse recherchant la raison pourquoi plusieurs demeurent dans l'oraison de quiétude sans arriver à l'oraison d'union, soutient que pour certain la faute n'est pas delà part de Dieu; car puisque, dit la sainte, Dieu nous fait cette grâce que nous arrivions jusqu'à ce point, je crois qu'il ne manquerait pas de nous faire encore davantage, si ce n'était notre faute, et l'empêchement que nous y mettons de notre part. C'est ce qui fait qu'elle crie encore contre ceux qui attendent le secours du ciel sans agir de leur côté, que la volonté de Dieu est que nous nous aidions en tout ce que nous pourrons, et que cela est nécessaire jusqu'à la mort, pour sublime que soit l'oraison , quoiqu'il soit vrai que les âmes qui sont en Ja septième demeure n'ont pas besoin de faire des dïKgences que rarement ou presque jamais. ^Soyons donc attentifs/fhéotime, dit le grand saint François de Sales, à notre avancement en l'amour de Dieu, car celui qui nous porte ne nous manquera jamais. » Nous avons bien à nous humilier devant Dieu, notre perle vient de nous-mêmes, et de la résistance que nous apportons à ses divines inspirations; c'est ce qui me presse de faire le chapitre suivant pour considérer avec attention, et sérieusement cette vérité.