CHAPITRE III
Que les attraits divins nous laissent en pleine liberté de les suivre, ou rejeter, et qu'il ne faut pas curieusement examiner les conduites de Dieu.
Ce chapitre qui a pour but de faire connaître que le peu de fidélité aux mouvements de l'Esprit divin est la cause du peu d'avancement dans les voies du divin amour, et que le peu de coopération aux attraits de la grâce, nous prive des biens inestimables d'une inûnité de faveurs précieuses, est entièrement tiré des grands sentiments du grand saint François de Sales, dont nous rapporterons exactement les propres termes, parce qu'il a été un grand maître en la science des saints, parce qu'il a été le disciple des saints, ayant soigneusement étudié leur doctrine, et de telle sorte que pour quelque peu de lignes qu'il a écrites en un certain lieu de son Théotime, il avait lu avec attention dix ou douze cents pages de Saint Augustin, parce que Dieu l'ayant donné en nos jours comme la grande lumière de notre siècle, il semble que sa divine volonté ait dessein de nous éclairer par cet incomparable prélat, qu'il a mis sur le ehande'lier de son Eglise, non pas pour y être caché, mais pour servir d'une grandelumière à ses peuples : aussi l'Eglise dans l'oraison de
OEUVRES COMPL. DE BOUDON. I
l'office de ce saint évêque, composée par le souverain pontife Alexandre VII de sainte mémoire, demande à Dieu non-seulement d'être assistée de ses intercessions, mais d'être conduite par ses avis. Nous ne pouvons donc manquer agissant dans l'esprit de l'Eglise, de suivre les avis de cet homme de Dieu que nous avons tirés de son livre De Camour divin, contre lequel les démons ayant fait tant d'efforts, c'est une marque qu'ils en redoutaient les bénédictions, et qu'ils y voyaient l'esprit de Dieu. On a su cette particularité de ce saint homme, que les diables l'avaient tourmenté pour empêcher qu'il n'achevât cet'e œuvre divine.
Cet homme apostolique enseigne donc au chap. 12 du livre u de son Théotime, que les attraits divins nous laissent en pleine liberté de les suivre ou repousser. Voici ses | ropres termes. Notre franc arbitre n'est nullement forcé ni nécessité par la grâce, ains nonobstant la vigueur toute-puissante de la main miséricordieuse de Dieu, qui touche, environne et lie l'âme de tant d'inspirations, de semonces et d'attraits, cette volonté humaine demeure parfaitement libre, franche et exempte de toute sorte de contrainte et de nécessité. C'est pourquoi, enseigne-t-il encore dans le même chapitre : Si quelqu'un disait que notre franc arbitre ne peut pas rejeter la grâce, et lui refuser son consentement, il contredirait à toute l'Ecriture, à tous les anciens Pères, à l'expérience, et serait excommunié par le sacré concile de Trente.
C'est ce qui nous oblige d'être continuellement sur nos gardes, et de veiller avec attention sur ce qui se passe en notre intérieur, pour ne pas résister au Saint-Esprit, le défaut de coopération à ses sacrées inspirations étant la cause de tout notre malheur. De là vient que ce saint évêque cite sainte Thérèse au chap. 11 du livre u De ï Amour de Dieu, comme nous l'avons fait à la fin du précédent chapitre, pour montrer que plusieurs âmes ne sont pas plus élevées dans l'oraison par l'empêchement qu'elles apportent de leur paît aux attraits de Dieu; car il ne tient pas à la divine bonté, dit ce prélat, que nous n'ayons un très-excellent amour, et il cite saint François d'Assise en ce chapitre parlant de la sorte. Saint François croyait être une vraie vérité, qu'une grâce égale faite avec une pareille miséricorde pouvait être plus utilement employée par l'un des pécheurs que par l'autre. Or je prends pour oracle le sentiment de ce grand docteur en la science des saints. C'est de la manière que cet autre grand maître des voies de Dieu parle, et c'est ce qui nous donne lieu à son imitation de citer ici la divine Catherine de Gênes qui dit : Au temps de la mort, Dieu dira à l'homme : quelle chose t'ai-je pu faire que je ne t'aie laite ? et il verra clairement les grâces- qu'il a méprisées, et dont il rendra compte. L'homme quelque malin qu'il soit ne pourra s'excuser, car avec l'aide de Dieu qui est tout prêt, il peut laisser sa malice et dire : Van» avez, Seigneur,
ŒUVRES COMPLETES DE BOl'DOX.
rompu mes liens, et je cous sacrifierai une hostie de louanges. (Psal. cxv, 17 ) Elle dit encore quand l'homme s'abstient du mal avec la grâce de Dieu, incontinent il répand en lui le bien par une autre grâce, et parlant à Dieu, elle dit ces paroles. Vous trompez toujours l'homme par amour, ne le voulant pas forcer h cause du franc arbitre que vous lui avez donné, vous lirez à vous les hommes, et voulez qu'ils vous contentent par amour.
Amour que non-seulement Dieu tout bon demanJe de nous, mais qu'il nous commande ; et afin que ce commandement puisse être pratiqué, écrit le saint évêque au chapitre 8 du livre n de son Théotime, il ne laisse homme qui vive, auquel il ne fournisse abondamment tous les moyens requis à cet effet. Il ajoute dans le môme chapitre : « Théotime, Dieu ne nous donne pas seulement une simple suffisance de moyen pour l'aimer, et en l'aimant nous sauver; mais c'est une suffisance riche, ample, magnifique, et telle qu'elle doit être attendue d'une si grande bonté comme la sienne. » C'est pourquoi il dit au chapitre 10 du même livre : « Nous dérobons la gloire de notre salut : mais nous déshonorons sa miséricorde si nous disons qu'elle nous a manqué ; nous offensons sa libéralité si nous ne confessons ses bienfaits : mais nous blasphémons sa bonté, si nous nions qu'elle nous ait assisté et secouru. En somme Dieu crie tout haut et clair à nos oreilles : Ta perte vient de toi, 6 Israël, et en moi seul ton secours. (Osée xiii, 9.) Dans le même livre au chapitre 2 : que notre Seigneur est mort pour tous, parce que tous étaient morts; et que sa miséricorde a été plus salutaire pour racheter la race des hommes, que la misère d'Adam n'avait été vénéneuse pour la perdre.
Mais parce que quelques-uns pourraient objecter qu'il semble que les infidèles soient délaissés, -voici ce qu'il en dit au chapitre o du livre iv. Les Japonais se plaignant au B. François-Xavier leur apôtre, de quoi Dieu qui avait eu tant de soin des autres nations semblait avoir oublié leurs prédécesseurs, ne leur ayant point fait avoir sa connaissance par le manquement de laquelle ils avaient été perdus, l'homme de Dieu leur répondit, que la divine lumière naturelle était plantée en l'esprit de tous les mortels laquelle si leurs devanciers eussent observée, la céleste lumière les eût sans doute éclairés, comme au. contraire l'ayant violée, ils méritèrent d'être damnés. Réponse apostolique d'un homme apostolique, t<. toute pareille à la raison que le grand Apôtre rend de la perte des anciens gentils, qu'il dit être inexcusables, d'autant qu'ayant connu le bien, ils suivirent le mal ; car c'est en un mot ce qu'il inculque au premier chapitre de l'Epîrre aux Romains. Malheur sur malheur à ceux qui ne reconnaissent pas que leur malheur provient de leur malice.
11 est vrai qu'il y a un peuple choisi, une nation que Dieu favorise de ses grâces spé-
ciales, ne manifestant pas ses jugements a tout le monde, comme il les découvre à ce peup'ebien-aimé. Notre saint, au chapitre 6 du livre De l'Amour de Dieu, après avoir enseigné que Dieu a donné le bonheur des deux états de la nature humaine à la trèssainte Vierge, puisqu'elle eut l'innocence que le premier Adam avait perdue, et jouit excellemment de la rédemption que le second lui acquit; il soutient au chapitre suivant qu'il y a eu en la Providence éternelle une faveur incomparable pour celte Reine des reines, Mère de très-belle dilection, étant très-uniquement parfaite; mais qu'après cela cette souveraine bonté répandit une abondance de grâces sur toute là race des hommes ; et il l'appelle non-seulement une suffisance de grâces, mais une trèsabondante suffisance, qnoiqu'entre les Chrétiens les moyens du salut sont plus grands qu'entre les barbares ; mais il se faut bien garder de rechercher, dit ce grand homme, pourquoi la suprême Sagesse a départi une grâce à l'un plutôt qu'à l'autre; car en ayant tous suffisamment, mais abondamment ce qui est requis pour le salut, quelle raison peut avoir l'homme du monde de se plaindre, s'il plaît à Dieu de départir ses grâces plus largement aux uns qu'aux autres? Cependant il remarque fort bien au chap. 1 du livre iv, que l'esprit humain est faible, que quand il veut rechercher très-curieusement les causes et raisons de la volonté divine il s'embarrasse dans les filets de mille difficultés, desquelles par après il ne se peut déprendre; et qu'il ressemble à la fumée, car en montant il se subtilise, et en se subtilisant il se dissipe. C'est pourquoi dans le même chapitre , il donne avis que quoique l'on puisse donner des réponses bien solides sur les conduites de la divine Providence en des événements difficiles à entendre, que néanmoins nous ne devons pas nous amuser à ces raisons quoique bonnes , n'étant i as comparables à plusieurs autres que Dieu s'est réservées, et qu'il nous fera connaître en paradis. Finissons ce chapitre avec ces paroles de ce bien-aimé de Dieu au chap. kdu livre vi : « Ne permettons jamai' à nos esprits de voleter par curiosité autour des jugements divins; car comme de petits papillons nous y brûlerons nos ailes, et périrons dans ce feu sacré. »