‹ Œuvres complétesChapitre 178 sur 397 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des défauts de ceux qui tendent à Dieu.

Après avoir fait voir en général queja moindre imperfection est un obstacle à l'union divine, il est nécessaire de descendre dans le particulier,et de remarquerde certains défauts qui arrivent souvent aux personnes qui ont quelque désir de servir Dieu. Or un des défauts des plus grands que commettent ceux qui tendent à Dieu, est de manquer dès le commencement en une chose qui-doit être l'un des fondements de la vie spirituelle : savoir est de ne pas prendre une bonne fois une résolution ferme et généreuse de servir Dieu de la bonne manière ,

se donnant bien de garde de mettre de soimême des bornes à l'amour et au service que nous devons à Dieu, disant par exemple : je suis résolu de ne pas commettre de péché mortel , et de me sauver ; mais je ne prétends pas devenir saint et servir Dieu comme les saints ont fait. Je ne me soucie pas d'être si élevé dans le ciel , je suis content d'être en la dernière place. Jl est bien vrai que c'est encore trop de. faveur et d'honneur pour nous ; mais en cela il ne nous faut pas regarder , mais l'intérêt de Dieu qui est plus glorifié dans les âmes qui sont les plus élevées dans la gloire : et puis n'est-ce pas une chose insupportable, de vouloir agir avec Dieu d'une manière qu'une créature mortelle ne pourrait pas souffrir? Voudriez-vous bien vous-mêmes, qui n'êtes qu'ordure, puanteur et un chétif néant, faire amitié avec quelque personne à ces conditions ? c'est-à-dire que cette personne serait en résolution de ne vous ôter jamais la vie, de ne vous pas offenser de telle sorte qu'elle se rendît indigne des biens que vous lui pourriez faire ; mais au reste , elle se mettrait peu en peine de vous contenter , et de vous servir comme un bon ami doit faire. Pensez un peu sérieusement à cette vérité, et considérez que vous voulez que Dieu, qu'un Dieu, je le répète , pour vous y faire penser avec plus d'attention, souffre de vous ce que vous ne voudriez pas supporter, vous qui n'êtes qu'un rien. Un cœur qui est avare à un Dieu, qui, après lui avoir tout donné, se donne encore soi-même , ne sera jamais grand'chose. 11 faut donc prendre une forte et généreuse résolution d'être à Dieu de la belle manière, et pour cela n'avoir pas tant en vue son salut que sa divine gloire. Feriez-vous grande estime de l'amitié d'un homme qui ne rechercherait que son intérêt et plaisir? Servez Dieu pour Dieu. Le petit livre de Dieu seul qu'il a plu à la divine bonté de nous faire la grâce de donner au public, pourra servir pour ce sujet. Dans cette vue, il faut croire, dit sainte Thérèse au chap. 13 de sa Vie , que nous pourrons arriver où les saints sont venus , c'est-àdire, chacun selon l'étendue de sa grâce, et ne pas faire comme plusieurs, pour excuser leur peu de courage, lorsqu'on apporte l'exemple des saints. Ils allèguent, dit Grenade, que ce sont des prodiges dont Dieu a voulu honorer les siècles passés, comme si le Dieu d'aujourd'hui n'était pas le Dieu de tous les siècles, et s'il ne voulait pas en nous la même perfection qui s'est vue dans les grands hommes du temps passé. C'est de la sorte que [tarie ce pieux auteur, je ne dis pas qu'on s'imagine arriver sitôt à la perfection, mais je dis qu'il faut y aspirer, y prétendre, et espérer avec la divine miséricorde que nous pourrons être à Dieu de la belle manière.

Cette généreuse résolution conçue, il faut se donner de garde d'une activité naturelle, qui donne un empressement pour être à Dieu, qui ne vient pas de la grâce, mais de notre amour-propre, qui nous rend impa-

tients dans le service de Dieu, voulant tout à coup la perfection, et se mettant dans le chagrin quand on n'y réussit pas comme on le pense. L'ouvrage de la perfection, dit le livre de V Imitation de Jésus-Christ , n'est pas d'un jour. Un enfant ne serait-il pas ridicule, qui se peinerait de n'avoir pas la grandeur et la perfection de corps , qu'il verrait eu une personne âgée de vingt-cinq ans? En attendant j'ai attendu, dit le Psalmiste (Psal. xxxix, 1); ce qui nous marque que non-seulement nous devons attendre paisiblement notre avancement, mais qu'il le faut beaucoup attendre, et ne s'en pas lasser. Hâtez-vous tout bellement, dit le grand saint François de Sales. Point de précipitation et d'empressement; il faut tout faire avec une grande douceur d'esprit, dans la paix, sans se troubler ni se peiner. Pour ce sujet, dit le saint que je viens de citer, il ne faut pas affectionner les exercices de dévotion, ni en revêtir notre cœur, sinon à mesure que nous savons que c'est le bon plaisir de Dieu. On s'attache à de certaines pratiques trop et mal à propos, et l'on s'en embarrasse, il faut bien savoir qu'il y a bien des moyens qui conduisent à Dieu, et qu'il n'importe guère d'y aller par celui-ci ou par celui-là, pourvu qu'on y aille. L'on ne doit pas trop entreprendre de bonnes choses, tant d'exercices qui surchargent, on est accablé et on n'achève rien, ou l'on fait les choses imparfaitement. On a trop d'emplois, et on ne fait que passer légèrement sur les choses. Surtout, il faut faire les choses avec douceur et tranquillité.

11 y a des personnes qui, au contraire, n'ont pas assez de vigueur pour la perfection, qui s'assoupissent dans les voies intérieures , se relâchant insensiblement par une trop grande liberté qu'elles donnent à leurs sens, prenant trop leurs aises , et sous prétexte au commencement de quelque nécessité, se donnant trop à !a conversation , s'accommodant aux façons de faire du monde, en prenant l'air dans leur manière d'agir, dans leurs habits, dans leurs meubles, et insensiblement en prenant aussi les maximes, ne trouvant presque plus rien à redire quand on n'est pas dans le péché mortel, et n'étant plus pénétrées des sentiments de la pauvreté, du mépris et de la douleur. L'amour-propre , très-cher Théotime, dit saint François de Sales , trouvant notre foi hors d'attention et sommeillante , il nous présente des biens vains mais apparents , séduit nos sens, notre imagination, et les facultés de nos âmes. Ces personnes sont comme ces gens qui sont en vie à la vérité, mais c'est une vie languissante et mourante. C'est une santé si faible , qu'à peine la peut-on jamais rétablir. Il est certain que ces personnes ne reviennent presque jamais à leur premier état quand elles en sont déchues, et n'avancent pas, mais sont en grand danger, quand elles n'ont- pas fait encore de grands progrès. Ceux qui auront de l'expérience de ces tiédeurs, sauront bien le pitoyable état cù elles s'enga-

Page 1