LIV. II
gent; el si c'est une personne en charge, c'est une extrême pitié ; car non-seulement elle est bien éloignée du royaume de Dieu, mais elle sera cause que les autres n'en approcheront pas ; mal qui est encore plus dangereux quand ces personnes ont été fort spirituelles ; car elles ne s'aperçoivent pas de leur relâchement, et les âmes qui s'y confient en faisant estime s'arrêtent à leurs sentiments. Comme il leur reste un souvenir des choses qu'autrefois elles ont pu expérimenter, elles en parent toujours assez bien ; mais hélas, ce n'en est plus que le souvenir ; et encore souvent, comme elles sont devenues fort naturelles, ce n'est plus dans la pureté des maximes du Fils de Dieu.
Le découragement est un défaut qui fait des ravages étranges dans les âmes qui s'y laissent aller. Je ne sais guère de choses qui aient des effets plus funestes en matière de dévotion. Grenade , qui est un auteur, comme chacun sait, très-savant dans les voies spirituelles, assure que la peine excessive que quelques-uns se donnent, et le découragement où ils sont à cause de leurs défauts et péchés, ne leur causent pas moins de dommage que ces péchés ; et qu'il n'y a rien de plus nécessaire pour la dévotion que la vigueur de cœur, rien de plus contraire que la timidité et le découragement ; et il cite saint Augustin, qui enseigne {Livre de la nature et de la grâce), que les hommes lès plus saints ont toujours en eux des choses qu'ils doivent expier par leurs larmes, et avec cela ils ne laissent pas d'être saints ; parce qu'ils sont toujours dans un dessein véritable et sincère atfection de faire toujours ce qui est nécessaire pour arriver à une haute sainteté. Ce sentiment de ce Père de l'Eglise nous donne lieu de remarquer qu'il y a des saints qui ne laissent pas de commettre beaucoup de fautes, et quelquefois même davantage que d'autres personnes qui n'ont qu'une vertu fort médiocre , et qu'ainsi il ne faut pas précisément mesurer la sainteté des âmes par là: mais cependant il y a bien de la différence entre ces âmes ; car les unes, quoiqu'elles aient plusieurs défauts, n'en ont aucun volontaire , et elles aimeraient mieux mourir que de commettre la moindre impeifection, avec une entière advertance, et sont dans un dessein véritable, comme parle saint Augustin, de faire toutes choses pour arriver à une haute sainteté, pratiquant des vertus héroïques et admirables ; et les autres, quoique plus exemptes de fautes, sont bien éloignées de la vigueur de l'amour de celles-ci. C'est à quoi les directeurs doivent prendre garde.
C'est donc un des plus grands secrets de la vie spirituelle, que de bien savoir que le découragement ne vaut rien à rien, quoiqu'il soit prétexté des fautes où l'on tombe. Que diriez-vous d'un homme qui s'étant laissé tomber dans la boue , y demeurerait par découragement? mais me direz-vous, ce n'est pas pour une ou plusieurs choses que je me décourage, c'est que malgré toutes
mes résolutions, et depuis tant d'années, je retombe toujours.
A cela je vous réponds, demeurant dans l'exemple dont je viens de me servir. Si un homme qui fait voyage s'était laissé tomber plusieurs fois tous les jours, cela empêcherait-il (ju'il ne se relevât toujours, et ne le trouvenez-vouspas bien ridicule et insensé, si vous le voyiez couché dans la boue et la fange par découragement, alléguant qu'il n'a pas le courage de se relever à raison du trop grand nombre de ses chutes? Mais n'est-il pas vrai qu'au contraire se relevant, il arriverait, quoiqu'avec peine, au lieu où il va? C'est une chose aussi ridicule de se décourager dans les chutes spirituelles, cela ne servant à autre chose qu'à nous faire demeurer dans nos imperfections.
11 est vrai que nous devons grandement nous humilier de nos fautes, en avoir un très-grand regret, les détester pour Dieu autant qu'il nous sera possible ; mais de s'en décourager, cela ne vaut rien; je dis même quand ce seraient des péchés mortels; puisque ce n'est pas remédier à une faute que d'en commettre une autre. Si vous aviez reçu quelque blessure, soit qu'elle fût grande ou légère, serait-ce un bon remède que de vous en faire une nouvelle en quelque autre partie de votre corps ? C'est donc une maxime qu'il faut tenir que l'on ne doit jamais s'inquiéter, se chagriner pour ses défauts. Il faut, comme nous l'avons dit, faire tout avec esprit de douceur ; cela n'empêche en rien la véritable contrition : mais cela en ôte ce qui pourrait se mêler de la nature ou du diable. Si vous tombez cent fois par jour, relevez-vous courageusement cent fois par jour, car comme il a été remarqué, en se relavant et tombant, on ne laisse pas d'avancer; puisque on fait toujours quelque peu de chemin entre deux chutes. Il ne faut pas s'étonner de ses fautes, cela vient d'orgueil. Hélas que peuvent faire de misérables aveugles et estropiés , tout languissant de maladies, que de broncher souvent et de tomber? On uoit aussi bien prendre garde à attendre à se relever après une bonne confession» comme font quelques-uns qui disent : je me confesserai à tel jour, et ensuite je me remettrai à bien faire. Cela ne se doit souffrir. Dieu est toujours le même Dieu, il n'y a point de moment auquel il ne mérite d'être servi. Hélas 1 quelle apparence de dire, je ne servirai Dieu que dans un tel teujps. Ces pensées font trembler. Ne vous mettez pas en peine si vous n'avez aucun sentiment de dévotion dans les résolutions que vous prenez de mieux faire ; il suffit que vous en ayez une sincère volonté, quoique la partie inférieure n'y ait aucune part. Prenez encore garde qu'il n'est pas nécessaire, pour avoir une volonté sincère de se corriger, de croire qu'on ne retombera plus; il faut bien en prendre le dessein ; mais notre expérience nous fait assez voir qu'après toutes nos résolutions nous donnons souvent du nez en terre. 11 est expédient que Ton tombe, dit sainte Thérèse ; cela nous aide à connaître
nos misères. « Connaissez, dit saint François de Sales, que votre chemin au retardement des vertus est provenu de votre coulpe ; or donc humiliez-vous devant Dien, et demeurez en paix. » Ce saint homme enseigne que non-seulement il faut supporter les défauts des autres, mais les nôtres propres, et ne pas se laisser aller ensuite du péché à des austérités excessives et immodérées que l'amour de soi-même et la passion fait quelquefois entreprendre. On s'accable l'esprit et le corps, et l'on se met dans un état, où l'on ne peut presque rien faire de bien. Le P. Balthazar Alvarez, disait que depuis son grand don d'oraison ses fautes l'humiliaient, sans amertume. Tant s'en faut, disait-il, elles me réjouissent en certaine manière; c'est-à-dire dans l'effet, parce qu'elles découvrent ce qu'il y a, et me servent à faire que je me défie de moi, me remettant en Dieu. Il me semble que ce sont comme des fenêtres de l'âme, par où la lumière deDieu entre, et je vois que les fautes inopinées, où l'on tombe sans y penser n'ôtent pas des voies de Dieu. Remarquez que ce grand serviteur de Dieu, et un des plus saints hommes qui fût au monde de son temps, comme sainte Thérèse assure l'avoir appris par révélation, après son grand don d'oraison, ne se troublait plus pour ses fautes, et qu'il en voyait les bons effets qui en arrivent lorsque l'on en fait un bon usage, ce qu'il ne faisait pas auparavant étant moins éclairé.
Les scrupules mettent bien de l'empêchement dans les voies de Dieu. Ils rendent les personnes attachées à leur propre jugement ; ils les mettent dans l'erreur, voyant des fautes où il n'y en a point, n'en connaissant pas Où il yen a; par exemple à suivre leurs pensées, à réitérer des confessions générales ou particulières par amour-propre, à s'accuser de fautes dans la confession dont elles ne devraient pas parler; soit parce qu'elles les répètent, soit parce qu'elles sont imaginaires, soit parce que ce ne sont que des doutes; ou [tarée que leurs directeurs jugent qu'il n'est pas h propos. Leur esprit est toujours gêné, leur mémoire accablée, et après tout elles ne veulent pas croire qu'elles agissent par scrupule, mais qu'elles sont bien fondées; que c'est que les directeurs ne connaissent pas leur état ; qu'elles ne s'expliquent pas bien ; ces gens ne doivent pas pourtant perdre courage, mais ils devraient se soumettre et obéir.
L'abattement et la tristesse sont un grand mal dans la vie dévote. Le diable pêche en eau trouble, dit saint François de Sales, l'ennui et la mélancolie sont de grands obstacles au service de Dieu. Les gens qui en sont atteints ne font pas grand progrès, et comme ils n'ont pas leur esprit tout à fait à eux, ils ne font guères bien leurs actions. Jiéjouissez-vous donc , dit l'Apôtre, encore une fois réjouissez-vous au Seigneur. (Philip. iv, i.) Que le cœur de ceux qui cherchent le Seigneur, dit le Psalmiste, se rejouisse (Psat. civ, 3), et toute l'Kcritureest pleine d'exhor-
tations à une sainte joie. Il est certain que l'on en fait mieux toutee que l'on fait. Pour ce sujet, dit sainte Thérèse, il faut se donner de garde d'une trop grande crainte et trop grande retenue, et il faut prendre de la récréation : il faut se débander l'esprit, dit encore la même sainte autre part, et se divertir par des promenades et récréations. Oh 1 que la dévotion a été nuisible à plusieurs, dit le livre de Y Imitation de Jésus-Christ, c'est-à-dire la dévotion mal prise par des personnes qui se gâtent la santé, qui se ruinent la tête, qui rendent la dévotion odieuse aux autres; il faut faire le bien, mais le bien faire.
L'examen de conscience est une des pratiques des plus recommandées par les Pères spirituels; mais il en faut éviter l'excès. Il y a des âmes qui passent des temps si notables dans ces examens, qu'au lieu de s'éclairer sur leurs fautes, elles s'aveuglent. Souvent ce n'est qu'amour-propre qui nous porte à ces longueurs excessives ; c'est que l'on veut voir si on a manqué, non pas par amour de Dieu comme il semblequelquefois, mais par amour de soi même. Il ne faut pas aussi faire trop d'examen sur quantité de menues actions, ou sur de bonnes actions qui ne sont pas commandées, comme d'aller à un lieu de dévotion par exemple ou à un autre. Ne pas employer autant de temps à considérer ce qu'il faut faire, comme à faire ce qui est requis; mais, comme dit saint Basile,agir librement pour ne point lasser notre esprit, perdre le temps et nous mettre eu danger d'inquiétude, de scrupule et de superstition, c'est comme parle saint François de Sales.
Grenade donne avis de s'éloigner avec beaucoup de soin de toute présomption.
Sainte Thérèse, au chapitre 19 de sa Vie, dit que l'âme ne doit pas s'exposer aux occasions, quoiqu'elle reçoive les plus hautes communications divines, parce qu'elle tombe encore comme l'expérience le fait voir. Jamais donc on ne doit se confier ni sur les victoires que l'on a pu remporter sur les vices, ni sur les bonnes habitudes, ni sur l'éloignement où l'on est de tout mal, ni sur la mortification de ses passions ; mais craindre toujours, et se souvenir de ce qui est écrit, que celui qui aime le péril y trouvera sa perte. On a vu des saints qui, après avoir remporté de glorieux triomphes dans leur jeunesse de la sensualité, se sont misérablement perdus dans leur vieillesse : que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber.
Les desseins qui occupent le cœur sont un très-grand empêchement dans le service de Dieu; comme par exemple de devenir savant, d'avoir une charge, de se procurer quelque emploi, de travailler en de certains lieux, d'avoir de certaines habitudes. Quand Dieu demande cela de nous, l'on peut y penser dans son ordre, mais n'en avoir pas Je cœur occupé. Il est bon de donner son attention aux choses autant qu'il est nécessaire, mais il n'est pas bon d'y donner son cœur ; je dis de donner son attention autant
LE REGNE DE DIEU EN L'OllAlSON MENTALE.— LIV. I!.
qu'il est nécessaire, pour obvier à un trèsgrand abus des personnes qui donneront des heures, ou des jours, ou des semaines à penser à des choses qui ne demandent que très-peu d'attention, ou qui y pensent hors de temps; par exemp e quand elles travaillent à d'autres choses, ou qui s'en occuj ent longtemps avant qu'il soit nécessaire. Pour bien faire ce que l'on fait, il ne faut point donner son attention à ce que l'on ne fait pas : chaque moment a sa bénédiction, et il le faut bien remplir. Vous voyez des gens qui faisant une action pensent à une autre qu'ils doivent faire, et quand ils font celle autre ils songent encore à quelque autre qu'ils ne font pas, et ainsi jamais iis ne s'acquittent bien de ce qu'ils font : ils rêvent toujours au futur qui n'est pas encore, ou au passé qui n'est plus, et laissent perdre les précieux moments du temps présent qu'ils devraient ménager avec beaucoup de soin.
Saint François de Sales avertit que le démon fait entreprendre quelque chose d'excellent, prévoyant qu'on ne l'achèvera pas, pour détourner d'en poursuivre une moins excellente que l'on aurait achevée; qu'il donne le change, proposant, pour empêcher un bien, un autre qui semble meilleur, lequel après que nous l'avons commencé, il en propose un troisième, se contentant que nous fassions plusieurs commencements, pourvu que nous ne fassions pas de fin.
La bienheureuse Catherine de Gênes, assurait que si on lui eût demandé ce qu'elle voulait, qu'elle n'eût jamais pu répondre autre chose, sinon je veux ce que j'ai en ce moment et rien autre chose : souvent l'on a de certaines prétentions fort subtiles et occultes dont à peine l'on s'aperçoit, qui empêchent la pleine liberté de l'âme, et tout cela couvert du zèle de la gloire de Dieu. Oh! qu'il fait bon s'abandonner à la divine conduite, et se contenter de ce qui nous arrive I Il y a des gens qui auront des desseins cachés durant bien des années dans le fond de leur âme, sans les reconnaître ; cependant c'est ce qui les prive de la bénédiction entière attachée à leurs occupations présentes.
S'attacher trop à l'événement des choses quoique saintes est un grand défaut; car Dieu souvent en inspire les desseins quoiqu'il n'en veuille pas l'accomplissement : comme l'événement n'est pas en notre pouvoir, il faut le laisser entre les mains de Dieu pour en disposer selon son bon
plaisir.
Ne pas assez Providence, est bénédictions de
s'abandonner à la divine un très-grand obstacle aux Dieu, comme de ne la pas regarder en toutes choses. Si c'est une vérité de foi qu'une feuille d'arbre ne tombe pas sans ses ordres, et un cheveu de notre tête; à plus forte raison une peine d'esprit qui nous arrivera, ou une affliction corporelle, ou la perte de notre temporel, ou le délaissement de nos amis, ou quelque contradiction d'autres personnes. C'est une chose
étonnante, on trouve peu de Chrétiens qui ne se confient en Dieu pour leur salut éternel ; et cependant c'est une chose très-ordinaire d'en rencontrer qui n'y mettent pas leur confiance pour les choses temporelles. Si pour une éternité on s'y confie bien, à plus forte raison pour ce qui arrive dans une vie présente, et que la mort enlève bientôt. Sainte Thérèse remarque une tentation qui arrive à plusieurs au chap. 13 de sa Vie, qui est de vouloir trop tôt instruire les autres, et elle assure que souvent cela a peu d'effet, rapportant que, pendant plusieurs années de son imperfection, il n'y eut que trois âmes qui firent profit de l'oraison par son moyen; et que de plus cela apporte dommage à l'âme, en ce temps-là. Je ne veux point, disait saint Bernard à un certain qui se mêlait trop tôtde travailler pour le prochain, être riche de votre pauvreté, il faut se remplir auparavant que de donner aux autres. Il est même arrivé à plusieurs de s'être perdus pour avoir voulu inconsidérément vaquer au salut des autres