‹ Œuvres complétesChapitre 180 sur 397 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Du point d'honneur.

Sainte Thérèse au chap. 3 de sa Vie, déclare que le point d'honneur fait des ravages dans le chemin de l'oraison ; elle ajoute : je vois des personnes qui font des œuvres merveilleuses pour Dieu, et qui rampent encore sur la terre parce qu'elles ont encore un point d'honneur ; et le pis est que le diable leur fait croire qu'elles sont obligées de l'avoir. Elle dit encore que le point d'honneur, et le plus petit, est la peste de l'oraison ; elle dit de plus ces belles paroles : Vous pensez vous conjoindre avec Jésus-Christ par l'union, et il a été outragé d'injures et faux témoignages ; cependant nous voulons conserver notre honneur, et maintenir notre crédit, cela est impossible; davantage, elle enseigne qu'il se faut mortifier même en petites choses qui regardent l'honneur peu a. peu, et elle apporte pour exemple que, n'étant pas instruite des rubriques du bréviaire, elle n'osait s'en faire instruire par des novices qui les savaient, craignant deleur donner mauvais exemple ; mais qu'ayant rejeté ce faux point d'honneur, elle édifiait beaucoup en les demandant. Elle dit au chap. 27 de sa Vie, nous penserons imiter le mépris de Notre-Seigneur, dans la poursuite de l'honneur, c'est un chemin égaré ; que celui-là se trouvera honoré, qui aura rejeté l'honneur pour son amour, que celui-là se verra muni de sagesse, qui s'est réjoui d'être tenu pour fou. Au chap. 12 du Chemin de la perfection : Dieu nous garde par sa sainte passion de dire ni de penser, je suis plus ancienne dans l'ordre, je suis âgée, j'ai plus travaillé, celle-là est mieux traitée que moi. Dieu nous délivre de ces personnes qui veulent servir Dieu et avoir soin de leur honneur craignant l'infamie. Il n'y a point de venin qui donne la mort si irrémissiblement, comme ces choses détruisent Ja perfection ; au chapitre 27 du même livre, que la rcli-

"ôfi

gieuse qui sera Je plus noble extraction ait moins en bouche le nom de son père quand il y auraquelque contention d'honneur parmi vous autres, qu'on y apporte remède prompte ment ; que celle-là craigne d*ôtre un Judas, qu'on lui donne des pénitences : on se doit contenter duPèredu ciel qui nousestdonné; au chapitre 28, tel croit qu'il en se soucie point d'honneurs, ou qu'il est pauvre, et néanmoins il ne rejette point l'honneur, ni les richesses ; au chapitre 29, qu'il se faut peu soucier de la faveur des supérieures. « 0 Monseigneur, s'écrie cette sainte, si nous vous connaissions bien, nous ne nous soucirions d'autres choses. »

Celte grande amie du Fils de Dieu pratiquait ce qu'elle disait avec une fidélité admirable, avant en horreur cet honneur, et mettant la joie dans les mépris et opprobres. L'on rapporte sur ce sujet, que comme un jour le Père Jérôme Gratien faisait recherche de la noblesse de la sainte, elle lui dit, offensée de ce procédé :«Mon Père, il me suffit d'être fille de l'Eglise, le roi ne s'appelle pas seigneur d'un petit village.» Son divin Maître l'avait bien voulu lui-même instruire sur ce sujet ; car comme on lui conseillait de ne donner la qualité de fondateur du monastère des carmélites de Tolède qu'à un grand seigneur, il lui dit : «Ma fille, vous vous trompez lourdement, si vous voulez avoir égard aux lois et aux coutumes du siècle, tournez les yeux sur moi, et vous verrez que je suis pauvre et méprisé ; croyez-vous que les grands de la terre soient grands devant moi pour leurs qualités, ce doit être de votre vertu, et non pas de votre extraction que ceux, qui me suivent doivent tirer toute leur gloire. «Notre-Seigneur l'ayant toute remplie de ces sentiments, elle les inspirait puissamment à ceux qui l'approchaient ; comme il se voit au Père Antoine de Jésus, le second Carme déchaussé' à qui la sainte demandant, le voyant balayer au milieu de la rue devant la porte du monastère de Durvèle : «Mon Père, où est l'honneur?» il lui répliqua : « Je maudis le temps où j'ai tait état de l'honneur. » Une parole sortie de sa bouche éta't quelquefois capable de détruire ce maudit point d'honneur ; comme il arriva à un grand jirédicateur qui se plaignant du refus qu'on lui avait fait d'une chaire, elle ne lui fit que dire, mon Père, et à cette seule parole il reconnut sa vanité.

L'on doit ici remarquer avec bien de l'attention ce que cette sainte dont la doctrine est une doctrine du ciel selon le témoignage île l'Eglise, dit du point d'honneur: qu'il fait des ravages, qu'il n'y a point de venin qui donne la mort si irrémissiblement, comme il détruit la perfection ; que le moindre petit point de ce maudit honneur est une peste, que la personne qui va par là tient un chemin égaré, qu'il lui est impossible, remarquez ce terme, impossible d'être unie à Jésus-Christ; qu'elle a sujet de craindre d'être un Judas, et qu'enfin elle prie Dieu de la vouloir délivrer de ces gensqui le veulent servir, et avoir soin de leur honneur, craignant l'infamie. Je n'a-

joute rien en cela aux sentiments et termes de la sainte ; mais ce qu'il faut encore bien peser, est l'avis qu'elle donne que le pis est que le diable fait croire que l'on est obligé d'avoir de l'honneur ; il est vrai que c'est une grande tromperie aux disciples d'un Dieu crucifié; car quel moyen de le considérer et le voir l'opprobre des hommes, et vouloir être en quelque estime? Je ne prétends pas par là soutenir en rien ces gens qui, s'abandonnant au péché, ne se soucient pas de leur honneur; mais seulement je veux dire que, s'abstenant du mal, et marchant dans le service de Dieu, il faut bien se donner de garde de se mettre en peine du point d'honneur, qui fait ramper sur la terre, comme le remarque la sainte, des personnes qui d'autre part l'ont des œuvres merveilleuses pour la gloire de Dieu.

Plusieurs et même de ceux qui sont grandement à Dieu tombent ici dans une certaine tromperie, s'imaginant qu'il faut apporter quelque réserve à l'égard de certaines infamies ; par exemple ils mépriseront facilement tout le mal que l'on dit d'eux ; mais si l'on parle contre leur chasteté, ils ne le peuvent souffrir, ne prenant pas garde à la doctrine du Fils de Dieu sur ce sujet, lequel parlant à ses disciples, leur dit : Vousêtes bien heureux lorsque les hommes auront dit toute sorte de mal contre vous (Matth. v, 11); et ce qui est à peser, est qu'il leur avait dit auparavant, lorsqu'ils auront mal parlé de vous; mais comme cet adorable maître prévoyait bien que l'enferet ses suppôts n'oublieraient rien pour décrier ses serviteurs, il ajoute : et quils auront dit toute sorte de mal. Il est vrai qu'il faut être tendre au sujet de la chasteté pour conserver cette vertu, mais c'est un abus que de n'être pas prêt de souffrir la calomnie en cette matière aussi bien que dans les autres. Je sais que l'adorable Jésus n'a jamais voulu être soupçonné du vice contraire, mais je sais que la Vierge des vierges, et qui est appelée par l'Eglise il virginité même, a été soupçonnée d'adultère par le plus saint homme qui fût sur la terre. Je sais que des fondateurs d'ordres, et do très-grands saints, des Pères de l'Eglise, de très-pures vierges en ont été accusés et décriés publiquement. L'âme n'est pas entièrement à Dieu, qui n'y est pas abandonnée pour toutes les infamies qui peuvent arriver, veillant de sa part à n'en pas donner de véritable sujet, je dis véritable. O mon Dieu, que ce point d'honneur arrête d'âmes qui d'autre part sont dans une grande mortification d'elles-mêmes 1 C'est le ve." qui s'engendre dans les plus beaux fruits, qui les gâte entièrement au dedans.

Voilà pourquoi, dit un grand serviteur de Dieu, le P. Surin de la compagnie de Jésus, saint Ignace en ses Constitutions a recommandé à ses enfants de mépriser tout ce que le monde aime, c'est-à-dire la réputation, et de désirer de tout son cœur le contraire jusqu'à être tenu pour fou, s'il se peut faire sans en donner l'occasion; qu'il a enseigné celte doctrine pour ôter aux siens un des

plus gramis empêchements qui soit, qui est cette sagesse humaine désireuse de sa répit" tation; et pour ôter un tel ohstacle, il a proposé le jeu si haut, que de leur mettre devant les yeux comme un degré précieux le désir du mépris, jusqu'à être rendu méprisable en ce qui est de plus cher à la nature raisonnable. Il est vrai, ajoute ce Père, que celui qui a ôtécet empêchement marche avec une grande liberté, et ne trouve rien de difficile en la voie de l'esprit.

Page 1