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CHAPITRE IX

Du respect humain.

Je puis bien dire en cette rencontre ce qu'autrefois a dit un Père de l'Eglise, quoique dans un sujet différent, que quand toutes les parties de mon corps seraient changées en autant de langues , il ne me serait pas possible d'exprimer tous les maux dont le respect humain est cause , et tous les biens qu'il empêche. C'est le respect humain qui laisse l'impunité aux crimes, qui soutient les plus vicieux et coupables, qui abandonne les indéfendus, qui condamne les innocents , qui renverse toutes choses et met tout dans le désordre. C'est le respect humain qui rend coupables de mille crimes des personnes d'autre part exemptes de vices, par une molle complaisance aux passions d'autrui. C'est le respect humain qui porte la créature jusqu'à un tel excès que de fouler aux pieds les intérêts d'un Dieu pour les intérêts des hommes, qui reûd souvent inutile le prix de son sang , qui fait quelquefois dissimuler les plus horribles attentats contre sa divine Majesté et garder le silence en des sujets où toutes les créatures doivent crier pour venger l'offsnse du Créateur. C'est le respect humain qui fait recevoir à l'état ecclésiastique sans vocation, aux ordres sacrés ceux qui n'y ont pas les dispositions requises, à la qualité de confesseur et de juge des consciences ceux qui n'y sont pas propres, aux bénéfices ceux qui en sont indignes , et qui, par suite , est la cause de tous les crimes qui en arrivent, de tous les sacri'£ges qui se commettent, des profanations épouvantables de nos plus saints mystères, de la perte des pauvres âmes, du mauvais usage des biens ecclésiastiques, de grands scandales que l'on voit et d'une infinité de désordres et de malheurs qui , comme un déluge terrible, vont inondant presque toute la terre. C'est le respect humain qui empêche un grand nombre d'âmes de se convertir ou de faire profession de la dévotion , qui empêche la fréquentation des sacrements, la pratique des bonnes œuvres, et mille biens que l'on ferait sans les vues malheureuses qu'il donne. C'est le respect humain qui fait des dégâts étranges dans les communautés et ordres, qui a été cause en bien des rencontres du relâchement des maisons les plus rég-lé,3s , qui sert d'obstacle à la réforme de celles qui sont en désordre, qui ruine la discipline ecclésiastique dans les diocèses où elle est plus fortement établie, qui em-

pêche son rétablissement dans ceux où elle n'est plus en vigueur. C'est le respect humain qui tient captives de belles âmes appelées puissamment aux plus saints états de la perfection; la peur de déplaire à quelques personnes, de mécontenter, d'en recevoir des reproches, d'en souffrir quelque chose, les arrête, et elles n'arrivent jamais où Dieu les veut.

Voici comme en parle une excellente fille, recluse en Flandre, dans son livre de la Ruine de l 'amour-propre : « S'H se présente quelque occasion de secourir le prochain en quelque nécessité que ce soit, corporelle ou spirituelle, et que pour ce on en pourrait faire quelque soupçon , encore qu'en notre action il n'y ait que du bien et nul indice de mal , on laisse son prochain en danger, pour crainte qu'on ne dise ou pense ceci ou cela, crainte qui, à la vérité, donne un grand empêchement à parvenir au pur amour de Dieu. » Ce sont les paroles de cette grande âme. A la vérité, qui voudrait s'amuser au qu'en dira t-on, il faudrait laisser la plupart des bonnes œuvres. Les âmes quitteraient leurs directeurs, quoique donnés par l'esprit de Dieu , et se priveraient des bénédictions qu'il plaît à Notre-Seigneur leur donner par ces personnes ; les directeurs abandonneraient les âmes que Dieu leur adresse , les missionnaires leurs missions , les supérieurs les plus saints leurs charges ; car 1 on peut bien s'attendre à quantité de contradictions quand on agit par l'esprit de Jésus-Christ. Combien de calomnies l'enfer a-t-il suscitées, combien de médisances a-t-il fait publier contre les plusgrands saints de l'Eglise, combien de murmures, de bruits, d'orages, de tempêtes contre ceux qui lui ont fait plus fortement la guerre? A tout cela il faut mettre bas le respect humain, faire le bien, ne donner aucune véritable occasion de médisance , et laisser dire. Nous en avons l'exemple en notre divin exemplaire l'adorable Jésus. Les scribes et les pharisiens se scandalisaient beaucoup de sa fréquentation avec les pécheurs ; ils en murmuraient hautement, ils en faisaient des reproches à ses disciples; cependant ce débonnaire Sauveur n'en fréquentait pas moins les pécheurs : le respect humain et le scandale que l'on en prenait ne le détournait en rien ue sa divine charité. Il laissait dire et murmurer, et pratiquait toujours des actions d'un amour vraiment miséricordieux pour les plus misérables. Mais ne savait-il pas bien que les ignominies de sa croix devaient être un scandale aux Juifs ; cela l'a-t-il empêché de porter les opprobres de sa douloureuse passion ? Si l'on objecte que son Apôtre dit [1 Cor. vm , 13) qu'il ne mangerait pas d'une viande, quoique permise , s'il savait que ses frères en fussent scandalisés , il est aisé de voir qu# le disciple ne peut pas être contraire au maître, et qu'ainsi, comme il est clair par les paroles de cet Apôtre, H parle d'actions indifférentes qu'il n'est pas nécessaire défaire ( et que l'on peut omettre , comme par

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l'exemple qu'il apporte de manger d'une certaine viande, il est très-facile de reconnaître) ; mais quand il s'agit de ne pas faire le bien où l'on est appelé, où Dieu est glorifié, que le monde crie et tempête tant qu'il voudra, il faut demeurer ferme dans l'ordre de Dieu, autrement tous les plus grands biens qui ont été faits dans le cours des siècles dans l'Eglise auraient été délaissés. Un seul exemple de notre temps le peut bien faire voir. Si saint François de Sales avait quitté le soin des religieuses de la Visitation pour tous les murmures que l'on a faits contre lui dans les commencements de ce saint institut, pour tous les reproches qu'il en a soufferts, même des serviteurs de Dieu (et j'ai appris de la propre bouche de l'un de ces grands serviteurs de Dieu de notre temps que lui-même en avait fait reproche au saint) ; car on ne manquait pas de bien trouver à redire qu'un homme et un évoque chargé d'un diocèse fût si souvent avec des fdles. Que n'a-t-on pas dit pour le même sujet contre saint Jérôme ? on alla même jusque-là que de rendre témoignage contre lui, l'accusant d'impureté avec sainte Pauie. Apres tout cela, disrje , si saint François de Sales, sous prétexte d'empêcher le monde de parler, eût quitté le dessein et le soin de l'institut de la Visitation , il est vrai que Je monde eût cessé de parler; mais le diable aurait eu son compte, et l'Eglise serait privée d'un ordre très-florissant, et Dieu de la très-grande gloire qu'il en tire.

« C'est un abus, » dit encore la recluse, «de différer à mettre à exécution quelque acte de vertu, pensant que si je fais ceci ou cela, on pensera que je le fais pour être tenu et dit vertueux, ou pour quelque autre respect humain , comme craignant de déplaire \ quelque personne. On doit faire toutes ses actions sans jamais regarder à la créature; c'est le vrai moyen de parvenir au pur amour de Dieu. »

«C'estencoreun respect humain, écrit «cette vertueuse âme dans son excellent livre, « quand nos amis sont éprouvés, les quitter craignant la honte, et de recevoir quelque tache en notre réputation. Notre-Seigneur, qui savait le murmure des pharisiens, laissa-t -il la Madeleine ; et toi, petit vermisseau de terre, tu seras honteux de ton frère ou de ta sœur affligée? » Ce sont ses termes. Mais où trouvera-t-on des personnes qui ne soient sujettes à ce respect humain? L'on s'aime trop, on se recherche trop pour participer aux cioix des personnes humiliées. La prudence humaine règne trop, la sagesse de la chair est trop considérée. Hélas! cela s'est bien vu dans les opprobres de la passion du Fils de Dieu : tous ses disciples le quittent; celui qui était le plus fervent d'entre eux n'oserait pas dire devant une simple servante qu'il le connaît, il jure et déteste qu'il ne sait qui il est; dans leur esprit même, ces pauvres disciples ne savaient qu'en penser sur les miracles qu'ils lui avaient vu faire, toutes les actions les plus saintes de sa vie ne leur faisaient plus d'impression. Grande

consolation pour les Chrétiens qui sont à la suite du Fils de Dieu, car il est écrit que le disciple n'est pas au-dessus du maître. Cependant cet état de délaissement et -d'opprobres n'est pas non-seulement goûté en là pratique que l'on en pourrait faire, mais à peine le peut-on goûter dans les autres que l'on estime malheureux d'y avoir quelque part, tant il est vrai que le pur esprit du christianisme est rare , et l'on n'oserait quasi approcher de ces personnes crucifiées, dans la grande peur où l'on est de gagner quelque chose de leurs croix. Chose étonnante 1 l'on n'entend parler, parmi les personnes spirituelles que de la croix et du bonheur ûes croix, et à peine en trouve-t-on qui ne les refuient. J'ai remarqué que la vue humaine est si ordinaire dans ce qui est même plus éloigné ce semble de la nature, comme dans les mépris, opprobres et délaissements, qu'elle s'y rencontre quasi toujours ; et c'est ce qui fait que l'on applaudit facilement, que l'on fait cas , que l'on soutient des gens fort crucifiés, quand ils ont quelques créatures considérables, qui sont encore pour eux ; mais lorsque ces gens se trouvent dans un délaissement presque universel, et particulièrement des personnes de dévotion, en même temps on les quitte, on en a honte, on n'oserait plus parler d'eux • c'est que la vue de la créature cesse ; quand il y avait des gens de bien qui les soutenaient, qui en parlaient hautement, on faisait Je même , la créature agit facilement avec la créature , parle aisément et pense comme la créature. Mais lorsqu'on ne la voit plus, on manque, marque que l'on y était appuyé , quoique l'on s'imaginât avoir des vues bien pures. Hélas ! il y a peu d'âmes qui ne veulent que Dieu seul, et comme dans ces grands délaissements il n'y a plus que lui seul, on ne s'y arrête plus ; l'amour-propre que l'on porte partout craignant de n'avoir pas son compte au milieu de ces abandonnements , et ayant peur d'en recevoir quelque mauvais traitement, approuvant des gens que les créatures n'approuvent pas, fait que l'on se retire, que l'on se cache, que l'on dissimule, que l'on garde Je silence; et cela arrive à des personnes qui d'autre part sont très-vertueuses, mais le vieil Adam n'y est pas encore entièrement mort.

O respect humain , ô respect.humain , que tu es cause de maux, et que tu empêches de biens ! N'attendez jamais une haute perfection des personnes qui sont faciles à s'y laisser aller, quelque vertu qu'elles aient; car celui qui se met encore en peine de l'estime de la créature ne connaît pas véritablement son néant, et est dans une grande ignorance de la vérité fondamentale des voies divines, dont nous avons dit, qu'à proprement parier, il n'y a que Dieu qui est.

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