CHAPITRE X
De la prudence humaine.
Après avoir traité du point d'honneur et du respect humain, il est bien nécessaire de parlerdela prudence humaine, la grande
amie du respect humain et du point d'honneur; car c'est cette prudence qui trouve des raisons pour les excuser favorablement, qui les appuie de spécieux prétextes , colorés même de l'intérêt de Dieu , qui les soutient par les apparences d'une vaine nécessité qu'elle tâche de persuader : c'est cette prudence qui leur donne entrée dans les lieux où ils ne devraient jamais paraître, comme dans les cloîtres ; c'est elle qui les fait revivre dans des âmes d'élite, où la grâce les avait anéantis. vdl y a de certaines personnes,» dit sainte Thérèse au chapitre 21 de sa Vie, « qui sont en estime de vertu , et qui font encore cas de certains points d'honneur : mais c'est parce qu'elles disent que c'est prudence, et que c'est pour conserver leur autorité afin de faire plus de profit. L'âme éclairée, dit encore la sainte , se rit de ces personnes , et sait bien qu'elles profiteraient davantage en foulant aux pieds cette autorité d'état pour l'amour de Jésus-Christ,» et au chapitre 27 de sa même Vie, elle s'écrie : « 0 monde , ô monde , comment ton honneur prend accroissement, parce qu'il y en a bien peu qui te connaissent, et combien empièterat-il davantage si nous pensons que nous servirons mieux a Dieu étant tenus pour discrets. Il semble à présent que l'on ne donne pas bonne édification, de n'aller pas en bonne conçue, et avec autorité; » et au même chapitre elle ajoute : « 11 n'y a pas même jusqu'au prêtre , au religieux, à la religieuse qui n'estime donner du scandale aux faibles, et qui ne tienne pour une nouveauté blâmable de porter des bardes rapetassées. » Elle assure au chapitre 13 de sa dite VU, que par nos péchés il y a peu de personnes qui n'aient trop de discrétion , et c'est ce qui empêche les âmes d'avancer. Au chapitre 16 , demandant pourquoi si peu de personnes se convertissent aux sermons, elle répond que c'est que les prédicateurs ont trop de prudence, et qu'ils disposent leurs sermons en sorte qu'ils ne déplaisent à personne; qu'ils pourraient avoir bonne intention en cela, mais qu'ils feront peu de fruit tenant ce procédé; que ce qui leur donne celte tépidité, est qu'ils n'ont pas Ja vie en horreur, et qu'ils font cas de l'honneur; que les bons prédicateurs ne se soucient non plus de gagner tout comme de perdre; que c'est une grande liberté de tenir en captivité le désir de vivre selon les lois du monde. Elle rapporte en un autre lieu que l'on allègue pour excuse que notre siècle est différent des précédents.
Cependant cette prudence de la chair est appelée par l'Esprit de Dieu une mort (Rom. vin, 6), quoiqu'en disent les sages du monde, et le grand Apôtre ne se contente pas de la condamner ; mais ce qui n'est pas ordinaire en l'Ecriture, il cite sur ce sujet des autorités pour soutenir ce qui était déjà assez' autorisé, puisqu'il n'écrivait que par le mouvement du Saint-Esprit, car il est écrit, dit cet homme apostolique, jeperdrai la sagesse des sages , et je réprouverai la prudence des prudents (I Cor. i, 19 ) ; mais
ne s'écrie-t-il pas encore : Si quelqu'un de vous paraît sage , qu'il devienne fou (I Cor. m, 18); il entend de cette folie qui est une plus grande sagesse que toute la prudence des hommes; ne proteste-t-il pas qu'il est luimême de ces fous pour Jésus-Christ? Si nous en voulons croire au livre de V Imitation de Jésus-Christ, il faut embrasser cette folie pour mener une vie sainte et religieuse.
Oh 1 combien d'actions les saints ont faites qui ont paru une pure folie à la prudence humaine , qui s'en est ri , qui les a blâmés durant leur vie, qui les a contredits ; combien de pratiques usitées parmi ces anciens Pères du désert pour mortifier le jugement et la raison de leurs disciples, qui selon Ja prudence-humaine sont ridiculesln'était-ce pas une chose digne de risée aux yeux des sages du monde, de voir sainte Thérèse se traîner par t^rre couverte d'un bât chargé de pierres comme une bête ? de voir les disciples du P. Balthazar Alvarès de la Compagnie de Jésus, et l'un des directeurs de cette sainte , courir par les rues traînant publiquement des charognes puantes? éiait-ce un excellent conseil selon la prudence humaine de saint Dominique, aux prélats qui travaillaient à Ja conversion des hérétiques du Languedoc, de n'avoir plus de carrosses, plus de tables magnifiques et somptueuses, pas même de valets, et de vivreen une trèsgrande pauvreté ? mais que la prudence humaine pourra-t-elle dire à ce que Jésus- Christ a conseillé et à ce qu'il a l'ait? mais ces choses lui sont cachées, la manifestation n'en est donnée qu'aux petits. (Matth. xi, 25.) Ces sages, ces prudents ne voient, dit un serviteur de Dieu, qu'absurdité et ténèbres , où les saints ne croient qu'une grande sagesse et lumière divine, parce qu'ils sont destitués [de la lumière de piété qui est la science des saints qui est donnée aux saints docteurs.