CHAPITRE XL
Du désir déréglé des sciences.
Le désir déréglé des sciences est un des plus grands obstacles à l'union de Dieu, parce que la science donne, si l'on n'y prend Lien garde, une certaine suffisance d'esprit qui déplaît grandement à notre divin Sauveur. Les sciences sont les richesses de l'esprit, mais incomparablement plus dangereuses que les richesses extérieures : et l'on peut dire de ces richesses spirituelles, encore bien mieux quedes autres, que quoiqu'elles soient bonnes en elles-mêmes, cependant dans la corruption de la nature , elles mettent en un très-grand péril ceux qui les possèdent ; en sorte que si notre divin Maître a marqué dans l'Evangile comme une impossibilité morale aux riches des biens de ce monde d'entrer dans le royaume des cieux (Matth. xix, 23) , c'est-à-dire une extrême dilficulté, et bien plus grande qu'on ne pense, comme les paroles de notre Sauveur l'enseignent clairement, il faut dire la même choseavec pi us forte raison des riches d'esprit; comme au contraire Bienheureux
les pauvres d'esprit, car c'est à eux qu appartient le royaume des deux (Matth. v, 3'; ceux donc qui désirent d'êlre riches d'esprit, aussi bien que ceux qui veulent les richesses extérieures tombent dans les tentations et les filets du diable (/ Tim. vi, 9), en plusieurs désirs inutiles et pernicieux qui les mènent à la mort et la perdition : c'est pourquoi l'angélique docteur enseigne que la science est une occasion aux hommes de n'être pas dévots comme il a déjà été remarqué; et saint François de Sales cite en son livre de Y Amour de Dieu ce saint docteur disant qu'il assure que souvent les plus simples et les femmes abondent en dévotion , et sont ordinairement plus capables de l'amour divin, que les habiles gens et savants; car enfin le grand Apôtre d it nettement que la science enfle (I Cor. vin, 1) ; or il n'y a rien de plus opposé aux grâces et communications de Dieu, que cette entlure d'esprit, rien qui l'oblige davantage non-seulement de ne se pas communiquer, mais même de se retirer des âmes qui lui sont plus chères et agréables quand elles tombent en ce malheur.
Les savants souvent ne s'humilient pas assez, ils laissent aller leur esprit à une secrète élévation qui leur donne bonne estime de leur suffisance, de leurs lumières, qui les fait appuyer sur leur capacité, et ne pas faire grand cas des autres qu'ils méprisent facilement quand ils ne remarquent pas en eux les talents d'esprit et de doctrine qu'ils ont, ils sont fort naturels, se confiant beaucoup en leurs talents, et croyant par là faire beaucoup, ils n'anéantissent pas leur esprit par une profonde humilité devant Dieu, mesurant ses conduites à leurs pensées, décidant de choses qu'ils n'entendent pas, improuvant des voies intérieures très-saintes dont ils n'ont pas de lumières, demeurant secs et froids dans le chemin de la perfection, quoiqu'ils en parlent et prêchent à merveille. INous en avons un illustre exemple en la personne de Tauler, il parlait, il prêchait, il disait des merveilles des états parfaits du christianisme, mais il en était bien éloigné pour la pratique; et, Dieu tout bon, voulut se servir d'un pauvre ignorant pour le tirer de ce bel état aux yeux des hommes, mais bien pitoyable aux yeux de Dieu. Héiasl qu'il serait à souhaiter que Dieu fit cette grâce à tant de prédicateurs qui agissent comme il faisait. 11 fallut donc que notre Maître, et si grand Maître devant le monde, devint le disciple d'un ignorant, et il fallut qu'il passât pour insensé pour devenir sage de la sagesse évangélique, Dieu le conduisant par des humiliations qui firent croire qu'il avait perdu l'esprit. L'histoire de saint François d'Assise rapporte que c'étaient les savants de son Ordre qui s'opposaient à ce que Dieu y voulait établir ; c'était les suffisants et grands prédicateurs.
Grenade déplore le malheur de ceux qui s'attachent aux sciences pour ces raisons-là; et cependant, dit-il, combien voyons-nous peu de disciples de Jésus-Christ; hélas!
combien d'application, combien d'années employées pour entendre un peu quelques sulitilùés de l'école! C'est une chose merveilleuse de voir que l'on passera des six à sept années pour apprendre un peu de latin, un peu de rhétorique, ensuite, plusieurs années dans l'étude de la philosophie, trois ou quatre années [tour savoir quelque chose de la théologie et, si l'on veut avoir des degrés, combien de temps. faut-il de plus donner à l'étude? Je ne blâme pas ces choses étant nécessaires dans l'ordre de Dieu, mais je déplore que tant d'années soient employées à l'étude des sciences, et que l'on donne si peu de temps à la science des saints, qui ne s'acquiert pas par la lecture des livres et par la force de l'esprit humain, mais que l'on apprend aux pieds de Jésus-Christ crucifié, par l'oraison qui se donne aux esprits bien anéantis à eux-mêmes, que l'on n'entend bien que parla pratique; car, pour être bien savants dans l'école de Jésus-Christ, il faut plus faire que dire; ce divin Maître nous en ayant donné l'exemple, qui a été trente années dans le silence et la retraite, et n'a été que trois ans et demi, convertissant, prêchant et instruisant publiquement. Pour devenir" donc bien savant en la science des saints, il faut beaucoup étudier à l'imitation de la vie des saints. Pour dignement prêcher de la pauvreté, du mépris, du renoncement de soi-même, de l'amour de la croix, il faut pratiquer la pauvreté, il faut chérir le mépris, il faut renoncer à soi-même et aimer les souffrances. Tous ceux qui aspirent à (a science et amour de Jésus-Christ crucifié, qui est la seule science dont se glorifiait le Docteur des nations et l'un des plus grands prédicateurs qui fût jamais, doivent aussi bien que lui se plaire dans les opprobres, nécessités de la vie et dans toutes sortes de maux, ne se glorifiant que dans la croix : étant crucifiés au monde, et le monde leur étant crucifié. C'est dans l'étude de ce crucifiement qu'il faut employer les années de notre vie, c'est pour cette étude que l'on doit faire des retraites, que l'on doit ménager de la solitude pour y vaquer plus à loisir, que Ton doit se donner à l'oraison pour en obtenir la grâce, que l'on doit accepter avec joie les occasions de souffrances que la divine Providence nous envoie, et même faire plusieurs saintes pratiques à l'imitation des saints, d'abjection, de mépris de nousmêmes, de mépris du monde, de pauvreté, de mortification. Ce sont, là les actes des disciples du Fils du Dieu que l'on soutient dans son école pour y avoir en vérité le degré de docteur : mais hélas 1 ordinairement, on n'examine guère sur cette matière d'une telle importance ceux que l'on emploie dans des états qui cependant demandent bien de l'expériencedans ces pratiques évangéliques. On en demeure dans l'examen des sciences humaines qui sont nécessaires , mais qui sont bien peu de chose sans la science de la croix de Jésus-Christ, et le désir des hommes va à Gette science humaine dont Grenade remarque plusieurs
choses dignes de considération : car, premièrement, il dit qne la tentation du désir excessif des sciences est violente ; ce qui a été aussi bien remarqué par le P. Surin de la Compagnie de Jésus, en voici les paroles : Il y en a qui se portent à l'étude des lettres avec autant de captivité et d'attache que les hommes en ont pour l'avarice et pour les plaisirs sensuels, et cela apporte de grands maux. Premièrement les forces souvent s'y 'consument; secondement, le cœur devient captif et inhabile aux choses spirituelles, aux maximes évangéliques. On verra parfois un homme ami de l'étude, quoiqu'il soit d'une profession sainte, aller avec grande ardeur vers sa chambre, marcher avec précipitation, fermer sa porte sur soi, puis s'en aller vers son cahier ouvert et se plonger dans la lecture avec une merveilleuse effusion. Vous diriez que c'est un animal quand il a aperçu l'abreuvoir, il redouble le pas, et y étant arrivé, il se plonge dedans jusqu'aux yeux. Secondement, Grenade avertit que cette tentation est difficile à vaincre, l'expérience en est une fort bonne preuve. Troisièmement, qu'elle se couvre de mille prétextes spécieux, qui nous dérobent d'autant plus dangereusement à nous-mêmes, qu'ils ont pour objet, en apparence, le bien public et notre propre utilité; aussi, ces gens, dit un autre grand serviteuF de Dieu, qui sont toujours retirés pour étudier, sont loués, et cependant, devant Dieu, c'est quelquefois une pitié, et sont plus dans rattache du cœur en cela, qu'un avare qui court et agit pour avoir de l'argent. Ces gens, dans leur retraite, conversent peu avec Dieu, sont toujours sur les livres ; aussi, on ne voit pas qu'ils soient personnes de grande oraison. Ils ne laissent pas de passer pour spirituels à raison de leur retraite, spécialement quand ils mènent une vie austère pour le boire et manger; ils sont idolâtres de belles pensées, de choses curieuses, de subtibilités d'esprit, de beaux mots, d'éloquence, choses qui font grande pitié aux esprits qui sont éclairés des pures lumières de Dieu, qui découvrent bien dans ces attaches une extrême vanité, et que tout cela n'est qu'une source d'orgueil et de ténèbres. En quatrième lieu, Grenade assure que, par un malheur déplorable, tout le monde est infecté de cette erreur, et que ce qu'il trouve de plus déplorable, est la conduite que l'on tient envers la plupart de ceux qui quittent le monde pour embrasser la vie religieuse, que l'on engage aussitôt dans l'étude des sciences humaines.
Cet auteur, très-spirituel et qui était religieux, n'ignorait pas les grands maux qui arrivent dans les ordres réguliers par l'attache aux sciences. Je le répète, je ne blâme pas l'étude des sciences, mais les défauts qui s'y rencontrent. 11 y a des ordres qui se sont perdus par l'abondance des richesses de la terre ; les richesses de l'esprit sont bien capables de mettre un très-grand relâchement dans les ordres les plus austères, qui doivent grandement prendre garde à ne laisser pas perdre l'esprit intérieur, l'esprit d'orai- JjAVflfcs cour-!., y.y. Ro'dpos. I.
son, de simplicité, de mépris et d'éloiguement du monde et de ses maximes, et de mettre des supérieurs savants dans la science des saints pour y soutenir l'esprit de Jésus- Christ; autrement, l'attache aux sciences peu è peu les privera de l'intelligence pratique des voies de Dieu, infectera la pureté des maximes de la croix, et on fera plus d'état d'un savant religieux dans l'ordre, d'un hommed'intrigues,qui saura bien lesaffaires, qui soutiendra bien le temporel, qui gagnera l'esprit des personnes utiles, que non pas d'un bon religieux, bien mortifie, bien dans le pur amour du Fils de Dieu.
S'il arrive de si grands maux par l'attacha aux sciences parmi les hommes, dont plusieurs sont obligés dans l'ordre de Dieu, d'étudier et d'acquérir les sciences, si faisant ce qu'ils doivent faire et ce que Dieu veut d'eux, ils tombent en tant de fautes parleur mortification, que doit-on dire et que doiton penser quand la curiosité des sciences se glisse dans les maisons des filles, à qui nonseulement elles sont dangereuses, mais dont l'application qui s'y en fait e^t contre la volonté deDieu?Oh! qu'heureuses sont les maisons des religieuses dans lesquelles tous les livres curieux n'ont aucune entrée, où l'on n'y étudie qu'à l'imitation de Jésus-Christ et de sa très-sacrée Mère! et pour ce sujet, on n'y admet point d'autres livres que ceux, qui traitent des moyens de la perfection evangélique; et au contraire, quelle épouvantable malédiction à ces maisons dans lesquelles on y fait toutes sortes de lectures! C'est l'entrée à l'esprit du monde que plusieurs de ces livres inspirent, à la superbe, à la vanité et à l'erreur.
Vous verrez de ces filles, après avoir lu, quelques livres de théologie ou quelques imprimés touchant la grâce et la prédestination, imprimés qui, par un malheur déplorable de notre siècle, sont entre les mains des femmes aussi bien que des docteurs, prononcer hardiment sur ces matières, et s'élever quelquefois, par un orgueil diabolique, au-dessus de toutes les puissances que Dieu a mises dans son Eglise. Souvent ces lectures sont suiyiesde grandes peines d'esprit, de doutes et tentations contre la foi, d'abattement, de relâchement dans les observances, de disputes et de contentions, de partialités et d'un si grand nombre de désordres, qu'il serait bien difficile de les marquer. Les supérieurs rendront un compte terrible au jugement de Dieu, s'ils ne remédient à ce mal, ôtant tous les livres des monastères qui ne sont point nécessaires ou utiles pour s'acheminer à la perfection.
Sainte Thérèse, écrivant à la prieure du couvent de Séville et lui parlant d'une lettre qu'elle avait reçue, elle dit :<> Elle serait assez bien faite s'il n'y avait pas du latin. Dieu garde toutes mes filles de prétendre savoir le latin, et que cela ne vous arrive jamais, et ne le permettez pas à aucune religieuse 1 » Et comme une fille de grand esprit avait été reçue au couvent dé Tolède, sur ce qu'elle dit, la veiljg
ŒUVRES COMPLETES DE BOIÎDON
dcson entrée :« J'apporterai aussi ma bible,? la sainte lui répondit : « Nous n'avons que faire de vous, car nous sommes ùqs filles grossières et ignorantes. » Ce n'est pas que la sainte n'eût tout le respect possible pour les livres sacrés, elle qui aurait voulu mourir pour la moindre cérémonie de l'Eglise ; mais elle ne pouvait souffrir le vain usage que l'esprit d'une tille en pouvait faire. La très-vertueuse mère de Chantai ayant appris qu'une supérieure avait bel esprit, et que son monastère en était en haute réputation, elle dit : « Je ne suis jamais si contente de nos maisons que lorsque l'amour de la solitude y règne, et que l'esprit qui y domine ne reluit qu'en simplicité, pauvreté et mépris du monde. «Sainte Thérèse, que nousnepouvons nous lasser de citer, voulait que ses filles fussent pauvres eh leurs paroles. Mais l'un des plus savants hommes de notre siècle, le V. Petau, de la Compagnie de Jésus, ht une excellente réponse aux grandes louanges qu'on lui donnait de son bel esprit et de sa haute capacité : « 11 n'y a point de diable en enfer, répondit-il, qui n'ait incomparablement plus d'esprit que moi et plus de science.); De vrai, c'est un grand aveuglement de s'attacher à une chose°dont Dieu fait si peu d'état, qu'il la laisse à ses ennemis éternels, «;t qui sert de si peu, qu'elle n'empêche point qu'ils ne soient infiniment malheureux ; et puis attachez-vous au bel esprit et à la curiosité des sciences. Oh! que le moindre petit degré de mortification vaut bien mieux, puisque c'est le don précieux que Dieu fait à ses umisi Remarquez aussi que les diables ne craignent pas les beaux et savants esprits, car il les surpassent en cela, mais les esprits humbles et mortifiés, car ils ne peuvent avoir une véritable mortification et une sincère humilité : de là vient que les hérétiques, qui sont mus de l'esprit du démon, s'attachent fort aux questions spéculatives, et, si vous y prenez garde, presque tous les livres qu'ils font ne sont que des controverses. Vous trouverez peu de livres qui sortent de leurs mains qui traitent du renoncement de soi-même, de l'amour de la croix et de la pratique des autres vertus évangéliques. Que les femmes et filles catholiques veillent à ne point tomber dans ce désordre; car, lorsqu'une fois elles se mêlent de doctrine, leur esprit en demeure tout occupé, et leur cœur bien froid et bien sec pour les voies anéantissantes du Fils de Dieu.
On rapporte du saint homme le P. César de Buz qu'il fut menacé de la damnation éternelle, parce qu'ii se plaisait trop dans les subtilités de l'Ecole.- Mais c'est une chose grandement terrible ce q^e l'on écrit de saint François d'Assise. Cet humble et trèsgrand saint, faisant sa visite en la Toscane, trouva, dans un monastère, que les jeunes religieux employaient beaucoup de temps à ergotiser sur les points de la philosophie : cela lui sembla contraire à l'esprit d'oraison et de simplicité qu'il aimait; il en donna avis au provincial, qui lui promit de faire
cesser telle dispute ; mais, quand le saint fut parti, le provincial laissa les choses dans leur état. Saint François en fut averti, qui se fâcha et lui donna "sa malédiction. Incontinent le provincial tomba malade et envoya quelqu'un pour parler au saint et pour l'apaiser; mais il répondit : « Je lui ai donné ma malédiction, et il sera maudit. » Lors tomba du ciel un carreau qui perça le toit, le plancher, le malade et son lit, et de ce coup mourut ce pauvre provincial.