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CHAPITRE XII

Des amitiés, et particulièrement de celles des parents.

Dieu s'unit à nos âmes, les séparant d'ellesmêmes et des créatures, et nos âmes se séparent de Dieu s'unissant aux créatures et à elles-mêmes. Sainte Thérèse, en la cinquième demeure du Château intérieur, dit que Dieu quittera l'âme si elle met son amour en autre chose que lui; et au chapitre 27 de sa Vie, qu'étant portée à aimer, et s'occupant des personnes, c'était un procédé si dommageable, que son âme en fut réduite en danger ; au chapitre h du Chemin de perfection, que, dans les amitiés, le diablo tend plusieurs filets qui se sentent peu parmi des consciences qui traitent de contenter Dieu grossièrement, qui prennent cela pour vertu; mais celles qui tendent à la perfection le connaissentbienclairement.« Cela, »dit la sainte, « traîne après soi tant de mal, qu'à mon avis, il n'y aura que ceux qui l'auront vu qui le pourront croire. » Les maux donc que l'attache des amitiés cause sont si considérables et en si grand nombre, que, selon le sentiment de cette âme séraphique, à moins que de les voir, on ne pourra pas le croire. Elle dit, à moins que de les voir, car il y a une grande différence entre les expérimenter et les voir. Oh 1 combien de personnes sont en danger, sont dans les filets du diable, sont dans le chemin de leur perte par ces malheureuses amitiés, sans voir leur mal ! Il leur suffit de penser qu'il n'y a rien de déshonnête, qu'elles n'ont pas de mauvaise intention, et elles tâchent par là d'apaiser leur conscience, qui souvent même ne leur donne plus de remords, étant tombées dans l'aveuglement et l'insensibilité. Mais il faut bien savoir que, si ces maux arrivent dans les amitiés des personnes de même sexe, le danger est incomparablement plus grand entre celles qui sont de sexe différent. Le diable même travaille en eeque tout se passe durant plusieurs années dans l'honnêteté, afin qu'on ne se tienne plus tant sur ses gardes par l'expérience que l'on a, et tout à coup on se trouve pris bien malheureusement. Oh 1 combien se sont perdus par cet artifice du démon 1

Il n'y a que Dieu seul qui doive être aimé, ou si l'on aime quelque autre chose, ce ne doit être qu'en lui et pour l'amour de lui. Dans les amitiés, on ne doit considérer les personnes ni selon le corps, ni selon l'inclination, ni selon les qualités de l'esprit, ( e l'humeur, ou selon les biens, richesses it

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honneurs qu'elles possèdent. « Ayons grand soin,» dit sainte Thérèse, « de ne faire aucun cas de l'extérieur; car nous nous trouvons portées vers ce qui est de plus mauvais, s'il est mieux partagé des dons de la nature.» « Je ne puis aimer, >» disait la bienheureuse Catherine de Gênes, « sinon ceux que Dieu veut que j'aime. » Quand cela est que Ton n'aime que ce que Dieu veut, et comme il le veut, on ne hait jamais le prochain, quelque injure qu'il nous fasse, parce que c'est Dieu que l'on aime en lui. Sainte Thérèse, étant délivrée des amitiés, était toute honteuse lorsqu'elle considérait qu'elle pouvait encore penser à quelque créature, bien loin de s'y engager plus par le moindre filet de la plus petite affection. Oh I que ces amitiés, à l'instant de la mort, seront odieuses ; mais qu'il sera tard pour lors de vouloir s'en déprendre! Qu'il est bien plus doux de quitter par amour de Dieu ce que la nécessité inévitable de la mort nous fera abandonner 1 Représentez-vous cet état, vous qui lisez ceci, mais représentez-le vivement aux yeux de votre esprit. Figurez-vous que vous allez sortir de ce monde pour un jamais, et que vos yeux se vont fermer à tous les objets de la terre dont vous allez être séparé pour toujours ; que vos plus chers amis vous vont abandonner indispensablement ; car pas un ne vous suivra au tombeau, pas un n'ira vous défendre au jugement de Dieu, où votre âme sera toute seule. Oh! quelle solitude, toute seule avec Dieul Quelle consolation , dans ce moment redoutable , à l'âme qui n'aura aimé que ce Dieu seul en toutes choses, se trouvant en la présence de celui dont elle a recherché uniquement ses intérêts; mais quelle confusion et douleur, quels regrets à l'âme qui se sera amusée, occupée des amitiés des créatures ! Oh 1 qu'elle en découvrira d'une manière terrible la vanité, la tromperie, la sottise et les dommages 1 Fais, ô pauvre âme qui lis ces pages, ce que tu voudrais avoir fait dans cet instant effroyable.

Mais, entre toutes les amitiés, celles des parents sont des plus dangereuses. C'est ce qui a fait dire à saint Rasile ces paroles : « Il nous faut autant être éloignés des affections de notre cœur, de nos parents et de nos proches qui nous sont cners comme nous voyons que ceux qui sont morts sont distants des vivants, t Les saints parlaient de la sorte, car ils parlaient par l'esprit de Jésus- Christ, dont la divine parole nous enseigne un renoncement entier à toutes choses, sans réserve ni de père, ni de mère, ni de frère, ni de soeur, ni de femme, ni même de sa propre âme. Sainte Thérèse dit, au chapitre 8 du Chemin de perfection : « La religieuse qui désirera voir ses parents pour se consoler avec eux, et qu'elle ne s'en lassera point pour la seconde fois, s'ils ne sont spirituels, qu'elle se croie imparfaite. Elle n'est point saine, elle n'aura pas une libellé entière, elle a besoin de médecin. Si elle y met son effusion, si elle s'afflige de leurs peines, si elle écoute avidement et avec ar-

deur le succès de leurs affaires , qu'elle croie qu'elle se fera tort, et qu'elle ne leur profitera point. » Au chapitre 9 du même livre : « Oh! si nous autres religieuses savions bien les dommages qui nous arrivent de converser beaucoup avec les parents, comme nous tâcherions de les fuir! La chose vient à un tel point, qu'on tient pour manquement de vertu quand les religieux n'aiment et ne fréquentent pas beaucoup avec leurs parents. Quiconque vous dira autrement, ne le croyez pas. Fuir le monde, comme les saints nous le conseillent, est une bonne chose ; or, je vous dis que ce qui attache davantage sont les parents. » La sainte, environ à l'âge de quatorze ans, se trouva en grand danger par la conversation de ses parents et le prétexte de mariage qui, à ce qu'ils lui disaient, lui devait faire voir le monde; et elle ne persévéra pas dans sa première ferveur à raison de la hantise d'une parente légère. Ses premières religieuses, instruites par les avis de cette grande âme, tenaient pour de pesantes croix les visites du dehors, bien que ce fussent de leurs propres frères.

Mais les maux que l'attache aux parents cause parmi les ecclésiastiques et bénéficiers sont inexplicables. Vous verrez des curés qui abandonnent les pauvres, leurs églises, les tabernacles, les ciboires, les calices et tout ce qui regarde de plus près le corps et le sang d'un Dieu, de peur de faire la dépense de quelque argent , dont ils sont prodigues pour leurs parents, qui souvent après la mort, comme j'en ai bonne expérience, se moquent d'eux, à peine font-ils prier pour le salut de leurs âmes, et consument en peu de temps tous les biens que ces ecclésiastiques leur avaient amassés; Dieu permettant par un juste jugement qu'ils ne servent ni aux bénéticiers qui n'en ont pas usé, ni à leurs héritiers ou parents qui les consument en moins de rien. Mais que doit-on dire en ce rencontre de ces gros bénéficiers qui ont des vingt, des trente, des quarante mille livres de rente, qui sont, dans un scandale perpétuel par le peu d'aumônes qu'ils font aux pauvres, tous ces grands revenus qu'ils possèdent et qui sont, dans le langage des Pères, le patrimoine des pauvres, criant vengeance au ciel de se voir entre des mains étrangères. On donnera des mille écus et des sommes bien plus notables à des parents, et à peine voudra-t-on donner une pistole pour la décoration des églises. Combien d'églises qui dépendent de leurs bénéfices où il n'y a que des calices d'étain et des ciboires et ornements honteux? à tout cela on est insensible; car il ne s'agit que du corps et du sang d'un Dieu. O cieux, étonnez-vous sur un aveuglement si déplorable I une petite partie do ces revenus, hélas 1 je dis une petite partie l prise tous les ans pour les maisons de Dieu, pour la décence des ornements et vases s8t crés qui regardent son corps et son sang adorable, mettrait toute» choses en bon état; mais enfin le Dieu de toute grandeur n'a uas ce

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crédit. Si ces bénéficiées s'acquittaient de la millième partie de leur devoir, ils passeraient pour de grands personnages; mais, hélas 1 est-il possible de voir ce que l'expérience montre tous les jours dans ces sujets funestes et dignes de larmes de sang?

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