CHAPITRE XIII
Du très-grand abus, mais assez commun parmi les personnes qui vont à Dieu, qui mettent la dévotion où elle nest pas, et qui ne la mettent pas où elle est ; il est aussi traite' des goûts spirituels.
C'est un abus assez commun, mais qui est une source des plus grands défauts qui se commettent en la vie spirituelle. démettre la dévotion où elle n'est pas, et de ne la pas mettre où elle est. Mettre la dévotion où elle n'est pas, c'est faire une dévotion imaginaire, dévotion qui n'est qu'une ombre et apparence de dévoiion, c'est un fantôme de dévotion, c'est môme la rendre impossible , car quel moyen de la trouver, la cherchant où elle n'est" pas? Ne la mettre pas où elle est, c'est être aussi dans une continuelle tromperie, c'est se repaître d'illusions et d'erreurs, t'est le moyen de n'en avoir jamais l'esprit. Mettre" la dévotion où elle n'est pas, c'est la mettre dans les lumières sensibles, dans l'amour sensible , dans les mouvements et inclinations sensibles , dans les goûts spirituels, dans les consolations ; orc'est un dérèglement le plus dangereux qui puisse arrivei en fait de dévotion, comme il se voit clairement par ce que nous venons de dire, et il est très-faux que la dévotion consiste en toutes choses. Cependant cet abus est si commun, spécialement parmi les femmes, qu'à peine voit-on rien de plus ordinaire. 'Si l'on est dans les goûts spirituels, dans de doux mouvements vers les exercices de piété , dans les sentiments , dans la douceur, l'on dit : Je suis bien en dévotion, Dieu m'a donné bien de la dévotion ; si on remarque les autres dans ces états, l'on ne manque pas de dire : Voilà des gens bienheureux qui ont bien de la dévotion, voilà des gens bien dévots; si au contraire l'on est privé de tous ces sentiments, et que l'on porte des peines, répugnances et contradictions, à même temps on dit : Je n'ai plus de dévotion. Et la plupart des personnes qui font profession de la vie dévote se comportent de la sorte; cependant, elles ne prennent pas garde, sans parler des autres maux qui en arrivent, qu'elles rendent la dévotion impossible. Jugez un peu où cet abus conduit; et comme il est très-commun, il ne faut pas s'étonner s'il y a peu de solide et véritable dévotion. Si la dévotion consistait dans ces lumières et amours sensibles, il serait bien impossible d'être dévots , puisque ces tendresses de dévotion, ces lumières, ces goûts ne sont pas en notre pouvoir, et que l'expérience fait voir que souvent l'on est privé et que l'on est dans la sécheresse, aridité et autres peines intérieures; aussi on n'entend autre chose, particulièrement parmi les femmes quand elles sont
dans la privation des sensibilités : Oh ! que je suis malheureuse, je n'ai point de dévotion, je ne puis servir Dieu , je ne fais rien ; et ensuite leur esprit est toujours dans le tourment , dans l'inquiétude , dans l'affliction. Que les directeurs et pères spirituels disent tant qu'ils voudront que l'on ne se doit pas mettre en peine de ces privations, toujours ces pauvres esprits chantent la même chose, et après bien des années passées dans le désir de servir Dieu, ils sont toujours dans les mêmes erreurs ; ils veulent toujours sentir, goûter, avoir des lumières; la tendresse que la nature et l'amour-propre nous donnent sur nous-mêmes engageant insensiblement à ce désir. Le diable qui se mêle dans cette erreur d'esprit travaille par là à fatiguer l'âme, à (a décourager, à lui faire quitter ses pratiques et le dessein même de la vie dévote s'il peut, ou au moins à la faire agir mal en ce qu'elle fait ; car s'imaginant que la dévotion est dans les goûts et consolations, et s'en voyant privée, et hors de pouvoir de les avoir, elle perd courage, se dégoûte, s'ennuie, s'attriste, quitte ses exercices, ou si elle ne les quitte pas, elle ne les fait qu'à demi ou très-imparfaitement, quelquefois même il y en a qui, faisant des efforts pour se procurer des goûts et sentiments, ou pour rejeter et se défaire de leurs peines, se ruinent la tête, l'estomac et la santé.
Le diable se sert encore de cette erreur pour tromper des gens qui sont dans le péché mortel; car remarquant de temps en temps des sentiments tendres d'une dévotion sensible dans les prières qu'ils fon*, dans de bonnes pensées qui leur viennent, dans quelques œuvres de piété qu'ils pratiquent, ils tâchent par ces sentiments d'apaiser leurs consciences, et s'imaginent n'être pas bien éloignés de Dieu. Plusieurs hérétiques sont encore trompés par cette illusion ; car on en voit qui abondent en belles lumières, qui ont une application sensible à Dieu, des mouvements tendres, qui pleurent de consolation, récitant leurs psaumes, qui produisent des actes apparemment merveilleux, et qui surprennent. Au contraire il y a des saints qui ne marchent que par une terre déserte sans la moindre goutte de l'eau de ta consolation sensible, qui ne vivent que parmi les obscurités et dans des délaissements qui font pitié ; mais leurs privations leur plaisent davantage dans la cime de l'esprit que toutes les jouissances, une foi forte qu'une foi douce; ils savent que les consolations souvent viennent de la nature et du diable, que les hérétiques en ont quelquefois de trèsgrandes et en leur vie et en leur mort, que l'amour-propre se glisse facilement dans celles qui viennent de Dieu. Ne vous arrêtez jamais aux sens, disent les maîtres de la vie spirituelle ; ils sont bien faux, dit Canfeld, ce qui nous oblige d'y bien renoncer. Qui s'arrêterait au sentiment en la divine Eucharistie ne deviendrait-il pas hérétique ? car y sent-on le corps du Fils de Dieu, son sang adorable? mais est-ce une conclusion, que
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parce qu'on n'a aucun sentiment de l'humanité sainte au très-saint sacrement de l'autel, elle n'y est pas, on ne l'y reçoit pas? 11 faut dire Te môme de la grâce de tous les autres sacrements qui n'y est nullement sensible. Appliquez cela à l'amour de Dieu que vous vous imaginez n'avoir pas, parce que vous n'en avez aucun sentiment; et souvenez-vous que bien des fois, quand vous dites que vous n'avez pas de dévotion, c'est poui lors que vous en avez, et quand vous pensez en avoir beaucoup, c'est en ce temps que vous en avez le moins. Ecoutons parler !a divine Catherine de Gênes d'elle-même. « Un chacun trouve à s'occuper avec quelque plaisir, qui à travailler, qui à converser, qui à se promener, qui à lire un livre de dévotion, qui à prêcher, qui à catéchiser; mais moi je me trouve sans aucun goût et plaisir humain et naturel, comme une créature dénuée de toutes choses, délaissée d'un chacun et ignorée par elle-même. «Elle remercie Dieu de cette grâce, qu'elle appelle un mur devant son cœur, ahn qu'aucune chose du monde y entre ; mais outre cela son esprit lût purifié de tout le sensible en l'amour divin, sans pouvoir prendre aucun goût spirituel sensible , aussi bien qu'elle n'en pouvait recevoir de purement naturel.
La dévotion n'est donc pas dans les goûts spirituels , elle n'est pas dans une certaine paix fausse , et exemption de tentations ; cela arrive aux hérétiques. J'en ai su qui étaient arrêtés prisonniers depuis un long temps , qui paraissaient dans un contentement très-grand, dont l'esprit semblait fort satisfait, qui semblaient ne pas désirer leur liberté; ils étaient dans une fausse paix. J'ai connu un luthérien assez âgé qui m'a prolesté n'avoir jamais eu aucune tentation contre la pureté. Elle n'est pas dans les austérités et grandes pénitences; les religieux grecs schismatiques, au moins plusieurs d'entre eux, font des austérités excessives , des jeûnes étranges, des veilles extraordinaires; et puis tous ne peuvent pas pratiquer des austérités. Elle n'est pas dans les grandes aumônes , puisque l'Apôtre nous apprend que l'on peut donner tout son bien aux pauvres sans avoir le véritable amour de Dieu. (/ Cor. nu, 3.) Elle n'est pas dans les hautes connaissances, dans les belles pensées de Dieu, dans les beaux discours de Dieu, dans l'opération des miracles, puisque le même Apôtre nous enseigne que l'on peut parler de la langue des hommes et des anges, avoir toute la science, changer les montagnes de place par la foi, et cependant n'avoir pas l'amour de Dieu. Elle n'est pas dans de certaines autres vertus particulières précisément, comme quelques-uns l'y mettent sans y faire rétlexion; par exemple, un supérieur de religion aimera à être obéi ; il est sans doute que la vertu d'obéissance est nécessaire, qu'on ne la peut assez recommander, mais elle doit être accompagnée des autres vertus. Or il arrivera qu'un supérieur de maisons religieuses, soit par défaut d'application, soit par quelque autre cause ne veil-
lera pas assez sur l'observance régulière, sur le détachement, sur l'application où l'on doit être pour arriver à la perfection , qu'il laissera les esprits à leurs désirs et dans le relâchement, ne leur ordonnant rien de ce qui serait plus nécessaire, et que les choses étant dans cet état sera obéi , vous le verrez dire merveilles au sujet de ces personnes , leur donner de grandes louanges, et devant Dieu c'est une pitié; cependant parce qu'il aime d'être obéi, et qu'on ne lui résiste point, il est content, quoique Dieu ne le soit pas; c'est qu'il met imperceptiblement la dévotion où elle n'est pas. Elle n'est pas dans les oraisons élevées, dans les visions , dans les révélations, ce qui a fait dire à feu M de Dernières , décédé à Caen en grande réputation de sainteté, dans son livre du Chrétien intérieur ; «Je remarque que Noire- Seigneur dit : Quiconque veut venir après moi, quil prenne sa croix et quil me suive; il ne dit point : qu'il soit élevé en l'oraison, ruais qu'il prenne sa croix, c'est-à-dire qu'il pratique les maximes évangéliques. Ne nous plaignons donc jamais de n'avoir point de part aux voies élevées, pourvu que notre vie soit crucifiée. »
C'est donc un très-grand abus de mettre la dévotion où elle n'est pas; mais ce n'en est pas un moindre de ne la pas mettre où elle est, dans une volonté prompte à faire ce que Dieu demande de nous, au-dessus et malgré tous les sentiments contraires, quelque opposition que l'on y sente , quand1 l'on en aurait toute l'aversion possible dans les sens. Sainte Thérèse enseigne fort bien sur ce sujet que, par faute de ne pas bien entendre cette vérité, on croit qu'il y a un grand ma! dans le bien , et que de là viennent les peines dans les distractions , aridités et autres souffrances ; et de vrai, c'est croire qu'il y a un grand mal dans le bien , que de se tourmenter dans les privations des douceurs, ou dans les contradictions des sens quand la volonté demeure constante et fidèle à Dieu, puisque cet état lui est très-agréable, et lui donne beaucoup de gloire pour la générosité que l'âme y pratique malgré toutes les oppositions de la nature et des démons ; sur quoi il faut remarquer ce que dit le bienheureux Jean de la Croix en l'une de ses lettres ; « Qu'il y a une grande différence entre l'opération de la volonté , et le sentiment de la volonté, parce que par l'opération qui est l'amour, elle est unie à Dieu, et se termine en lui , et non pas par l'appréhension et sentiment de son appétit, les motifs et sentiments pouvant seulement servir,et aider à aimer. « C'est pourquoi ce saint homme assure que de tous les moyens savoureux pas un ne peut être un moyen propre, afin que la volonté soit unie à Dieu. On peut donc très-bien faire ses actions et dans une véritable dévotion quoique l'on soit froid, sec, abattu, sans aucun sentiment dans la partie intérieure, et que l'imagination soit pleine de distractions et de méchantes idées; et pour cela il est nécessaire, dit un serviteur de Dieu , de dégager son entendement
el sa volonté de l'appui ou troubles de sentiments, ne s'estiinant être plus fort ou plus faible pour le sentir, et ne penser pas que nous puissions nous vaincre lorsque le sentiment cède avec facilité à la raison, ou que nous ne puissions nous vaincre lorsqu'il fait du rebelle. Autant de fois que la vraie lumière de la raison nous fait voir ce que le trait de la grâce demande de nous, cela suffit à la volonté pour l'embrasser avec le secours divin, pourvu que la volonté veuille se passer du contentement, du sentiment, Je laissant avec mépris pour tel qu'il est, et cherchant sa vraie force en Dieu qui est puissant pour la secourir si elle veut s'y fier. Plus vous vous obstinerez , dit encore un serviteur de Dieu, à agir sans sensibilité, et plus il y aura de l'esprit de Dieu en vous, et moins du vôtre; plus de grâces, et moins de nature ; enfin ne réglez jamais votre foi, amour et dévotion par le sensible. Quoique la participation de Dieu ne soit ni tendre, ni affectueuse seion le sentiment, elle n'en est pas moins véritable.
Après cela il est bon de remarquer que les goûts qui ne nous unissent pas à Dieu peuvent nous y aider; ainsi quand Dieu les donne il les faut recevoir sans s'y arrêter ni attacher. Quelques âmes faibles voulant ies rejeter, se sont privées d'une force qui leur était donnée: il ne faut pas par l'épanchement du dehors aux créatures , la recherche de nos satisfactions les perdre , ou nous en rendre indignes, comme sainte Thérèse en donne avis et dit que cela lui était arrivé. Ensuite, on doit prendre garde à ne pas marcher inconsidérément dans sa ferveur, se laissant aller à des résolutions sans jugement, et même à des vœux précipités ; car ordinairement dans ce temps on ne doute de rien, on pense tout pouvoir faire ; c'est pourquoi il faut attendre à prendre des desseins dans le repos et la paix , quand les ferveurs des consolations sont diminuées, autrement l'on demeure bien étonné et en peine quand la désolation arrive : c'est donc une maxime de la vie spirituelle, de ne prendre aucune résolution lorsque l'âme est beaucoup émue, soit par les consolations, soit par les peines , mais attendre le temps de la paix et tranquillité de l'esprit. S'il arrive ensuite, dit un serviteur de Dieu , que J'on soit en trouble ou en doute, si on doit quitter ou accepter une chose, il faut se souvenir de l'estime que l'on a eue pour la chose pendant que l'on était en tranquillité; comme celui qui chemine la nuit se sert des adresses des chemins qu'il a appris tandis qu'il voyait clair ; que si on ne peut pour lors se servir de telle lumière, que l'on suspende *on jugement jusqu'à ce qu'on l'ait, et pour lors sans miséricorde qu'on retranche ou accepte ce que l'on verra plaire à Dieu.