‹ Œuvres complétesChapitre 188 sur 397 · Livre des saintes voies de que · texte numérisé non relu

Livre des saintes voies de que

la croix. Nous dirons seulement ici que sainte Thérèse a mené une vie toute de peine, et qu'elle a porté la mortification de la croix continuellement en son corps et en son âme.

Durant quarante ans, selon son propre témoignage, elle n'a pas passé un jour sans quelque douleur en son corps, et quelquefois elle était pleine de souffrances depuis les pieds jusqu'à la tête; elle avait des maux de cœur si aigres, que l'on pensait que ce fût rage. Enfin, c'est beaucoup dire, quand elle assure qu'il n'y a que Dieu seul qui sait les maux qu'elle a soufferts en son corps. Les peines "de l'esprit ont été encore incomparablement plus grandes, et elles étaient telles qu'elle les compare à celles de l'enfer. Elle veut dire qu'elles étaient excessives dans quelque rapport qu'elles avaient avec celles que l'on porte dans ce lieu malheureux. Elle a souffert au dehors en son honneur par toutes sortes de calomnies, jusque-là qu'elle fut soupçonnée de larcin et accusée d'impureté, elle qui était vierge et que Dieu avait destinée pour être la conductrice de tant de saintes vierges. Elle a passé pour une hypocrite et trompeuse, pour uim trompée, pour une endiablée, et on voulut l'exorciser. Elle a été tourmentée par toutes sortes de personnes : ecclésiastiques, religieux, séculiers; par les évoques, par leur conseil, par ses propres confesseurs, par ses amis, par ses religieuses qui n'étaient pas réformées , quoique très-vertueuses , qui parlèrent de la mettre en prison ; par les personnes d'une haute vertu, ce qui fut la plus grande persécution, comme lui fit remarquer très-bien saint Pierre d'Alcantara. L'on écrivait qu'il fallait se donner de garde d'elle; on venait à la grille lui conter mille injures. Elle a souffert pitoyablement des démons; elle a souffert, de Dieu même, ce qui est le plus grand de tous les tourments, par les peines surnaturelles qu'il lui & envoyées. Un peu de ces croix surpasse toutes celles que l'on porte du côté des démons et des hommes. Job, tout miroir de patienee qu'il était, ne laisse pas de crier que l'on a>it pitié de lui, quand il est louché par la main du Seigneur.

Les personnes d'oraison ont beaucoup à souffrir de la part des hommes. Voici comme en parle notre sainte au chap. 21 du Chemin de perfection: a Souvent on nous tient de tels propos. Cela est plein de dangers^ une tille s'est perdue par là, Tautre a élé déchue, cette autre qui priait beaucoup est tombée. Ces choses font tort à la vertu. Cela n'est bon pour les femmes, d'autant qu'elles pourront avoir des illusions, il serait plus à propos qu'elles filassent leurs quenouille-, le Pater et VAve suffisent. » Elle dit en un autre lieu que les confesseurs s'effrayent dès qu'ils voient le moindre petit défaut, et que si l'on prétend recevoir quelque consolalion d'eux, il semble que les diables sont de son conseil pour l'induire à tourmenter davantage ; que les bruits du monde sont grands, tant de ceux qui connaissent les

personnes, que dfl ceux qui ne les connaissent pas, et qu'on aurait de la peine à croire qu'ils pensassent à lout cela. L'expérience fait voir, comme il est aisé de le remarquer en la personne de cette sainte, qu'on impose mille choses aux personnes d'oraison pour les décrier, qu'on noircit leur réputation de mille et mille médisances que l'on écrit contre elles, qu'on tâche à les rendre suspectes dans les lieux où elles vont; le diable prévoyant les grands biens qu'elles feraient. On leur fait dire des choses à quoi elles n'ont jamais pensé, on interprète mal ce qu'elles disent, vous diriez que le monde n'a autre chose à faire qu'à gloser sur toutes leurs actions. On condamne leurs voies, ceux qui ne les entendent pas s'en scandalisent, blâmant ce qu'ils ignorent, ceux qui en ont quelques lumières ne les prennent pas comme il faut, les bons se mettent de la partie, et Dieu permet qu'ils ne voient que Jes défauts de ces personnes pour leur être contraires, et même qu'ils en trouvent où il n'y en a pas. Les meilleurs amis les abandonnent, et de toutes parts elles ne rencontrent que des contradictions. Si elles tombent en quelques fautes, soit véritables, soit apparentes, le démon les grossit d'une étrange manière, les esprits se préoccupent, cent mille bonnes actions qu'elles auront faites sont oubliées, on les voit et revoit, vous diriez que les yeux des hommes ne peuvent plus voir autre chose, on les dit et redit, l'on en fait peur, on en suscite des persécutions étranges, enfin l'on n'oublie rien pour les crucifier. Que faut-il faire au milieu de toutes ces tempêtes ? Ecoutons les avis qu'en donne notre sainte au chapitre 21, cité ci-dessus, du Chemin de perfection. « il faut une grande résolution pour suivre ce chemin ; vienne ce qu'il pourra, arrive ce qu'il voudra, qu'il coûte tant de travaux que vous voudrez, soit que je meure en chemin, soit que le monde abîme et périsse, ne faites point d'état des craintes qu'ils donneront, ni des périls qu'ils vous représenteront. Ne vous laissez pas séduire par qui que ce soit, qui vous montre un autre chemin que celui de l'oraison. Si quelqu'un vous dit qu'en cela il y a du «langer, tenez -le pour le même danger, fuyez-le, ne laissez jamais écouler ceci de votre mémoire. Considérez le grand aveuglement du monde qui ne voit pas les milliers d'âmes qui se perdent par faute d'oraison, et si quelqu'un tombe en ce chemin, il en remplit de crainte Jes cœurs. O mon Seigneur, défendez votre cause. »

Mais les diables de leur côté jouent de leur reste, pour détourner de l'oraison, et des personnes qui la pratiquent. Il n'y a rien qu'ils redoutent davantage dans les moyens qui conduisent à Dieu, ce moyen obtenant toutes les autres grâces ; et comme c'est par l'oraison que l'esprit de Dieu se communique le plus, ils font tous leurs efforts pour l'empêcher. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si l'on est combattu de tant de distractions : je sais que la cause en e?>t quelquefois naturelle , car les sens

n'ayant rien qui les occupe beaucoup, l'imagination est plus susceptible de toutes sortes d'idées; mais le grand saint Jean Chrvsostome ne laisse pas d'enseigner que c'è^t aussi souvent par l'opération des démons, qui tremblent et sont saisis de frayeur à la vue de la sainte oraison. Ils donnent des frayeurs et des craintes, dit sainte Thérèse, et par leurs artifices ils font quelquefois tomber des personnes qui s'adonnaient à l'oraison ; elle assure qu'elle n'a jamais remarqué des ruses du diable pluspernicieuses. Ils épouvantent, proposant des périls, mettant devant les yeux des exemples des personnes trompées, et ils tâchent de jeter dans l'illusion quelque âme, pour faire bruit et donner de la crainte. Quelquefois même ils font souffrir le corps, impriment de certaines horreurs, fatiguent et lassent dans le dernier point, causent des troubles et inquiétudes, arrêtent dans le sensible pour ne pas agir en vérité et en esprit. Voici ce qu'en a écrit un savant religieux : Le diable lie quelquefois tellement l'âme, qu'il lui semble qu'elle pèche à chaque moment, il se cache afin qu'elle croie que c'est elle seule qui fait toutes ces choses, et ne voyant pas le bien que Dieu fait en elle, elle n'aperçoit que le mal que le diable y fait. La tentation devient si violente que l'âme se sent remplie de tout ce qui se fait dans les enfers. Au dedans elle a de l'aversion de Dieu, des pensées de blasphème, de l'horreur des supérieurs et des gens de bien, et se sent si unie à ces objets, qu'il lui semble ne les devoir pas rejeter. Au dehors elle souffre des fantômes et des visions horribles, des coups, des maladies. Le démon se mêle dans ce qu'elle dit et fait. Quelquefois il forme des paroles articulées, comme si c'était l'âme qui les formât elle-même, ils assoupissent toutes ses puissances. Si elle veut faire quelque exercice spirituel, elle est pleine d'abominations, et ne les peut ôter. Le diable se mêle dans les passions, humeurs, imaginations, il offusque le sens commun, et la volonté très-souvent en ces occasions n'a plus l'usage de la liberté. C'est ainsi qu'en écrit ce docte religieux, et voici ce qu'en dit le P. Surin de Ta compagnie de Jésus. Le diable ne peut pas opérer dans le franc arbitre qui demeure libre, mais hors cela on ne saurait rien croire jusqu'où vont les permissions de Dieu en cette matière. Comme il y a quelques âmes qui portent ces états, qui sont pitoyables et qui font souffrir des plus grands maux qui puissent arriver en ce monde, nous avons cru que Dieu tout bon serait glorifié et sa très -sainte Mère, dame de toute pitié et compassion, si nous en rapportions ici ce peu de choses qui en a été dit.

Mais ia rage des démons les porte à assaillir extraordinairement les personnes d'oraison qui sont en charge et qui sont appliT quées à servir le prochain ; la raison est qu'ils y découvrent plus d'esprit de Dieu, qui est l'unique chose qu'ils redoutent Ils se mettent peu en peine des beaux talents

naturels, du grand esprit, de la science, de ^'éloquence, de l'humeur; ils sont plus éloquents, plus savants, que les plus éloquents et les plus doctes du monde. Ce qui fait trembler tout l'enfer, c'est un homme d'oraison, quoiqu'il ne soit pas si bien pourvu de ces qualités que les hommes estiment, qui aime l'abjection, la pauvreté, la douleur. On ne saurait croire ce qu'ils font pour décrier ces personnes d'oraison, afin que l'on ne se confie en elles. « Il y a des temps de trouble, dit sainte Thérèse en son livre du Chemin de perfeclion, où le diable sème de la zizanie, en sorte qu'il semble traîner tout le monde après soi à demi aveuglé, d'autant que cela se passe sous prétexte d'un bon zèle. » Dans le Château intérieur elle assure que tout l'enfer s'assemble pour ce sujet.

Ce qu'il faut faire est de mépriser le diable. Résistez, lui dit la divine parole, et il s'enfuira de vous. Notre sainte considérant que les démons étaient les esclaves du Seigneur à qui elle servait, disait : Pourquoi n'aurai-je pas la force de combattre tout l'enfer ; qu'elle ne craint pas ces mots, diable, diable, où l'on peut dire Dieu, Dieu; qu'ayant un si puissant Roi qui peut tout, que nous n'avons aucun sujet de craindre; que Noire-Seigneur lui ayant dit un jour : De quoi as-tu crainte, ne suis-je pas toutpuissant, ces paroles sont capables de faire anéantir l'âme et font entreprendre de grands travaux. Après cela elle avertit très-bien que ce qui donne prise aux démons, est l'attache aux choses de la terre, que les armes que nous leur donnons pour nous combattre, sont honneurs, richesses et choses semblables. Pour bien combattre, dit un Père de l'Eglise avec des esprits qui sont sans matière, il faut être entièrement détaché, il faut combattre nu de toutes attaches avec ces esprits nus et qui n' ont rien de corporel. Pour les âmes qui souffrent ces états pitoyables de peines rapportés ci-dessus, le P. Surin fort expérimenté en ces matières, donne avis qu'il faut éviter un demi-consentement que le diable tâche de tirer, inclinant à se laisser aller à son humeur et à s'appliquer à sa peine, à son travail, et faire si l'on peut que rien ne paraisse à l'extérieur. Autant que l'on peut il faut ne point envisager sa peine par des réflexions libres et volontaires, s'abandonner à Dieu généreusement pour souffrir tout ce qu'il lui plaira, éviter la tentation qui est ordinaire aux âmes pieuses, qui est de vouloirse mettre en repos; car souvent c' est le moyen d'augmenter les souffrances; l'on doit tâcher de s'élever au-dessus de tous sentiments pour ne vouloir d'autre repos que le contentement et le bon plaisir de Dieu, menant son repos dans ses peines quand il j'Iait à Dieu que nous souffrions. Le grand courage est bien nécessaire et la patience, a cause des grands travaux de ces états, dont la tin sera glorieuse aux âmes qui en feront bon usage. Le P. Surin donne encore avis, que telles personnes sont surtout aidées de

la très-sainte Eucharistie, qui est tout le renfort dans tous les maux surnaturels, et mêmes naturels. L'horreur que le démon leur en inspire, les efforts qu'il fait pour empêcher qu'elles ne communient, les tourments qu'il leur donne quand elles ont communié, marquent assez le fruit qui en arrive à ces âmes, la gloire que Dieu en tire, et le mal qu'il en reçoit; et comme il est tout plein d'artifices il n'y a ruse dont il ne se serve pour empêcher la sainte communion à ces pauvres âmes, qu'il ne tourmente pas tant quand elles s'en privent, afin de les porter toujours de plus en plus à s'en éloigner.

C'est une chose remarquable, lorsque ces âmes affligées se laissant aller à ses suggestions, se privent de la sainte communion, cela lui donne une telle force, qu'il n'y a presque plus de moyen de les en faire approcher, force qui s'augmente à mesure qu'elles s'en éloignent. J'en ai connu qui ont été des années entières sans communier, pour n'avoir pas été fidèles à une communion, et au contraire lorsqu'elles se font violence pour recevoir la divine Eucharistie, elles se sentent fortifiées pour s'en approcher une autre fois : c'est ce que les directeurs doivent bien considérer, et y faire attention, mettant toute leur confiance dans le divin secours pour le gouvernement de ces personnes, qui est une chose très-difficile, n'étant pas aisé sans une grande expérience, et une lumière spéciale de discerner les opérations du démon en elles, d'avec leurs propres opérations; parce que, comme il a été dit, le diable se cache afin que l'on croie que c'est l'âme qui fait le mal qui paraît ; ainsi ces pauvres âmes pensent quasi toujours pécher, et consentira tout ce qu'il y a de plus abominablequi leur est suggéré, et elles en assurent fortement le directeur qui à moins que d'être très-éclairé dans ces matières les croira, et ensuite les réduira presque au désespoir, les privera des sacrements, ou les abandonnera. On ne laisse pas pourtant au travers de toutes ces ténèbres d'y voir quelque jour de la grâce ; car quoique dans les temps que le diable leur ôte l'usage d'une pleine liberté, et qu'il agit dans elles, il leur fasse dire bien des impiétés qu'elles s'imaginent dire avec consentement, il arrive de petits intervalles où elles paraissent fort affligées de ces choses, et dans la crainte de l'offense de Dieu, et c'est lorsqu'elles sont dans leur liberté. Le directeur se doit servir de ces intervalles qui ne durent quelquefois que des moments pour leur donner l'absolution, et ne se mettre pas en peine, si le démon survenant tout à coup leur fait dire qu'elles n ont nul regret d'avoir offensé Dieu ; car ce n'est plus elles qui agissent. On les doit grandement encourager, ce qui est le propre de l'esprit de Dieu ; comme au contraire c'est le propre de l'esprit du diable, de porter dans l'abattement, le découragement et le désespoir. Dieu tire une grande gloire de ces souffrances; car soit qu'elles arrivent pour des pé-

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chés notables commis, soit par un exercice de vertu, ces peines purifient, font pratiquer des vertus excellentes, quoique cela soit caché, et méritent une grande gloire. Il faut avoir recours à l'oraison pour elles, faire quelques visites de lieux saints, jeûner, se mortifier, se servir de saintes reliques, et spécialement de l'intercession de la trèssamte Vierge et des saints anges, les diables avant une peur spéciale de !a Mère de Dieu et de ces bienheureux esprits.

Pendant que le démon attaque l'âme, soit par des tentations ordinaires, comme lorsqu'il la tente par le monde, et la chair par les biens de fortune et de nature; soit par des tentations extraordinaires, en ayant demandé à Dieu une permission spéciale, sans laquelle il ne peut pas faire tomber un seul cheveu de notre tête, ce qui doit grandement consoler; et que ce malheureux esprit prétend par ses tentations la faire succomber ou au moins la jeter dans l'inquiétude, le chagrin et le découragement. Dieu tout bon a bien d'autres desseins, car il ne pense que des pensées de paix sur elle, et s'il la remplit de croix, c'est pour la couronner d'une gloire inestimable.

Il ne faut non plus s'étonner des peines que Dieu tout bon nous envoie, que d'un bon père qui fait prendre des médecines à son enfant, des saignées, et qui lui fait appliquer des remèdes très-douloureux quand le mal le demande. N'est-il pas vrai que ces remèdes pénibles viennent des soins amoureux d'un père, et qu'ils ne sont donnés que pour le bien de l'enfant; et pourrait-il arriver un plus grand mal à cet enfant, que d'être traité selon ses désirs, qui le portent à ne vouloir pas prendre de remèdes ; car ce serait le moyen de perdre la vie, et son père serait-il un bon père, s'il abandonnait son enfant à ses volontés? Il est vrai que cet enfant qui étant encore tout petit, sentant le mal que lui fait le remède, sans en connaître les utilités, pleure et fait bruit, ce qui touche le cœur du père, mais comme il est sage sans s'arrêter à ces sensibilités, par un véritable amour paternel il aime bien mieux le voir souffrir durant quelque temps, que de le voir mourir. C'est ainsi que notre Père céleste en use avec ses chères créatures, qu'il veut bien regarder par une charité excessive comme ses enfants. Hélas, il ne se plaît pas de soi à nous tourmenter ; c'est la nécessité où nos langueurs et maladies spirituelles nous réduisent, qui l'y oblige.

La malignité de la nature corrompue est si grande qu'elle ne peut être séparée qu'à force de tourments : cela est clair parles peines ordonnées dans le purgatoire pour la purgation des âmes; et l'amour-propre est si subtil dans celles mêmes qui vont à Dieu, qu'avec toutes les purgations actives, il est nécessaire que Dieu y mette la main par des purgations extraordinaires et passives. Or, ces purgations sont bien différentes, selon que sa divine Providence en ordonne. Je rapporterai ce qu'en dit le P. Simon, de Bourg

en Bresse, en son livre, Des huit degrés de V oraison. Il parle donc de la sorte traitant des peines que l'âme porte. Elle se sent toute plongée dans la nature corrompue par le ressentiment vif de ses passions, de dégoût de Dieu, d'ennui dans les choses spirituelles ; l'ange de Satan lui est donné qui la tourmente de choses impures, de blasphème, d'infidélité, avec tant de violence quelquefois qu'il semble qu'elle les profère; de tristesse, deténèbres, de scrupules; et elle croit qu'elle consent aux tentations, et qu'elle est perdue. Elle ne croit pas à ses confesseurs, et comme c'est Dieu qui surnaturellement la tient dans ces angoisses, elle n'en peut sortir, jusqu'à ce qu'il lui plaise. Les directeurs même quelquefois la tourmentent faute d'expérience : car, qui n'a pas été tenté, quo sait-il? Us ne veulent plus se mêler d'elle, la croient faible d'esprit et mélancolique, et pour lors l'envie lui prend de quitter l'oraison où elle ne trouve que du tourment. La nature inférieure purgée, il faut que l'esprit le soit par la soustraction de ses actes, qu'il produisait en la première purgation, car même lorsque les connaissances sont ôtées, on ne laisse pas de connaître que l'on aime, et l'on ressent son amour. Or, Dieu veut que nous ne sentions plus nos actes, et que nous ne nous voyons plus nous mêmes comme si nous n'étions pas. 11 prive non-seulement des actes réfléchis, comme en l'autre purgation, mais de quelques actes directs, laissant cependant une soumission et conformité à son saint vouloir, non pas actives, mais passives, non pas ressenties, mais démenties par les contrariétés, et par conséquent une paix, non pas active, mais passive, non pas ressentie, mais démentie. Dans la première purgation, l'âme a quelquefois quelque acte ressenti, quelque résistance sensible contre ses tentations ; dans cette seconde elle résiste sans sentiment, elle opère vertueusement sans connaissance ni satisfaction. Que si elle s'efforce de s'élever vers Dieu, elle sent comme un poids de pesanteur insupportable qui tombe sur son entendement et volonté, et il lui semble que tout le passé n'est que fiction et tromperie. J'ajoute un mot aux sentiments de ce bon religieux pour expliquer d'où vient que l'on ne s'aperçoit pas du bien qu'ope, el'âme, et que l'on n'en voit que le mal; c'est que Dieu ôtant les actes réfléchis comme il a été dit, on ne voit plus ni paix, ni résignation, pendant qu'on ressent une grande irrésignation et trouble dans la partie inférieure. Ainsi ces pauvres âmes disent ; Je no puis me résigner, ni avoir aucune paix, ne connaissant pas ce qui se passe dans la partie suprême de l'âme.

Or, les avis que donne ce pieux religieux que je viens de citer touchant ce que l'on doit faire dans ces états, sont, que pour ce qui regarde la première purgation ; il ne se faut pas dissiper dans les plaisirs des sens, car pour lors, la nature fait ses efforts pour trouver de la consolation; mais l'on peut prendre quelque honnête récréation dans ia

(EU VUES COMPLETES DE COU DON

vue (je la volonté do Dieu. IS'e pas se contraindre à une angoisseuse introversion, ou rentrée en soi-même, car cela ruinerait la tête, et rendrait inhabile à l'oraison; accepter amoureusement ses peines, quand bien même elles viendraient pour nos péchés ( toutes les âmes qui sont en purgatoire, n'y sont que pour leurs fautes) ; regarder Dieu dans la permission qu'il donne au diable ; tenir pour certain que du moins l'on profite autant par ces ténèbres et délaissements, que l'on faisait par les élévations et lumières : car l'on produit mille actions admirables de résignation au bon plaisir divin, décourage et d'espérance, et l'on sert Dieu à ses dépens ; s'estimer digne de tous les maux, et s'humilier beaucoup en la présence de Dieu; se croire très-beureux d'avoir des souffrances ; s'abandonner sans réserve à tous les desseins de Dieu ; acquiescer au sentiment du directeur; demeurer content dans la pointe de l'esprit; savoir que l'on Deut mieux être uni à Dieu par la croix que par les délices; s'unir à l'opération divine dans les peines qu'elle fait souffrir à la nature corrompue; supporter avec patience l'oraison dans une vue simple et confuse, quoique nullement ressentie, qui est une oisiveté sainte, une mort de nos actes et de nous-mêmes; et savoir que dans cet état l'on opère d'autant plus que l'on pense moins faire. Pour ce qui regarde la seconde purgation, on ne doit pas s'efforcer de se former un tel intérieur qui ait toujours Dieu présent, car cela redoublerait les peines vojant tous ses efforts inutiles, cela détournerait de la contemplation sublime que Dieu donne qui n'est pas ressentie. Il faut s'abstenir de ses propres actes, se contentant de la coopération à l'opération divine au sommet de l'esprit, non pas ressentie, mais démentie; ne réfléchir pas sur soi pour juger de ce qui se passe, cela ne vient que de l'amour-propre. La vénérable mère de Chaulai fit vœu à Dieu, en ses distractions et angoisses, de ne pas réfléchir sur soi pour apprendre ce qu'elle faisait, et ch. relier quelque consolation. Enfin, le grand remède est de ne vouloir que la volonté divine, et demeurer là. Mais si l'on mourait en cet état, dira quelqu'un, dans l'exercice de toutes ces peines? Ce serait une bonne et excellente mort, et une partie des peines du purgatoire serait achevée, si peut être tout n'était pas expié. Jl faut remarquer que plusieurs s'abusent pensant être dans des peines surnaturelles, quoique leur purgation ne soit pas passive. Les signes de la passive sont, selon le P. Simon de Bourg en Bresse : Quand l'âme ne trouve et ne veut point trouver de goût dans toutes les choses du monde, quoique tentée d'inclination vers elles; car c'est une marque qu'elle est unie à Dieu, autrement elle s'y laisserait aller ; si elle conserve un grand soin de n'offenser pas Dieu, et si elle craint de pécher; car si elle n'aimait pas Dieu, elle ne s'en soucierait pas tant; si elle ne peut méditer comme elle faisait, mais se trouve arrêtée par une vue simple; si les directeurs

l'assurent que la chose vient ae Dieu. Or il n'est pas nécessaire que l'âme remarque ces signes, car souvent dans ses ténèbres, elle est incapable de porter un véritable jugement des choses, il suffit que les directeurs les voient. Mais en quelque manière qu'elle souffre, elle est bienheureuse, ta chant d'en faire usage, et l'on ne peut jamais assez estimer l'état des souffrances quand bien même elles seraient arrivées par nos péchés. Je ne puis me lasser de proposer le purgatoire de l'autre vie, où nulle âme ne vaque pour ses péchés et imperfections; cependant ces âmes s'inquiètent-elles dans ces flammes purifiantes, à cause qu'elles n'endurent que pour leurs fautes? ne sont-elles pas très-contentes de satisfaire à la divine justice ? Elles ne voudraient pas même en sortir avec !a moindre imperfection, et elles estiment à très-grande miséricorde leur étal de souffrances. Elles sont dans un parfait abandon pour y souffrir autant de temps qu'il plaira à la divine justice, et n'ont pas le moindre désir d'en sortir un moment plus tôt qu'il ne plaira à Dieu .car autrement elles commettraient de nouvelles fautes. C'est pourquoi l'âme qui est purgée en cette vie, doit bien prendre garde à demeurer ferme dans une résignation entière au bon plaisir divin, pour souffrir comme il lui plaira, et autant de temps qu'il voudra ; évitant une secrète tendance et recherche subtile que l'amour-propre nous donne, qui nous porte à désirer d'être délivrés de nos peines, et qui les fait continuer, au lieu de les ôter : la raison en est évidente, car ces peines étant données pour nous purifier de nos imperfections, en commettre de nouvelles, c'est nous faire toujours de nouveaux sujets de souffrances. Dieu quelquefois ne fait qu'attendre un véritable abandon; et il est arrivé qu'au même moment que des âmes y sont entrées, au. même instant elles ont été délivrées. Après tout, c'est à Dieu de déterminer du temps, aussi bien quede la qualité des souffrances, et à l'âme de lui être assujettie. Enfin, dit le P. Surin, il est vrai que l'on connaît que c'est épreuve quand d'ailleurs l'âme est bonne et déterminée au bien ; mais quand l'âme serait encore attachée à faire des choses qui lui reviennent en mémoire et la brouillent, il faut aussi l'exhorter à persévérer, et la conduire doucement à l'entière détermination d'être à Dieu.

Ces états, dira quelqu'un, ne sont ils point imaginaires ? Ils le peuvent être en quelques personnes d'une imaginât ion faible, ou blessée; mais ils sont très-véritables. L'expérience le fait voir tous les jours, et le fait voir en des personnes d'un grand jugement et d'un esprit solide, en des âmes très-saintes, et qui étaient appelées de Dieu pour de grandes choses, en des généraux d'ordres, en ues évêques et prélats, comme ceux qui savent l'histoire ne l'ignorent pas. Les Pères de la vie spirituelle en ont écrii, les docteurs de l'Eglise en ont parlé, comme saint Grégoire le Grand et saint Bonaventure qui spécifient ces états de souffrances. 11 est né-

cessaire d'en paner et d'en écrire, puisque ces lumièresdel'Eglise l'onl bien fait, qui ne manquaient pas de bonnes raisons, outre qu'ils étaient conduits par l'esprit de Dieu. Mais nous dirons un mot de cette nécessité en un autre lieu.

Si vous me demandez d'où vient que Dieu envoie des peines si extraordinaires; je vous demanderai d'où vient qu'il envoie Jes fléaux de la peste, de la famine, de la guerre? d'où vient qu'il envoie tant de maladies, de pertes de biens ? mais d'où vient qu'il y a un purgatoire dont les peines surpassent tous les tourments de cette vie ? Ce que vous me répondrez sur ces choses, je vous le dirai sur les autres. Ce n'est pas qu'on manque de bonnes et fortes raisons, pour montrer la nécessité et l'utilité des croix ; mais la meilleure de toutes, est que Dieu le veut de la sorte, à qui il est impossible de ne pas agir avec raison. Humilionsnous sous sa puissante main, perdons nos petites lumières pour ne suivre que celles de la foi, et tenons-nous toujours dans le lieu où nous devons être, dans le néant.

Pour les biens qui en arrivent, c'est ce qui ne se peut expliquer. La tentation, dit un grand prélat, est une marque d'élection, ceux qui ne sont éprouvés sont réprouvés. Le diable ne se soucie pas de tenter ceux qui sont à lui, il n'altaque fortement que ceux qui sont à Dieu, en cela semblable aux mâtins qui n'aboient qu'aux étrangers, et nullement aux domestiques. 0 Dieu, quelle consolation à une âme parmi les assauts que les malins esprits lui livrent, de se reconnaître par là étrangère de ce cerbère d'enfer, et être domestique deDieu 1 Sainte Thérèse assure que l'âme gagne plus en recevant des peines de Dieu, qu'elle n'aurait fait en dix ans par son choix; et tant plus qu'elles sont grandes, dit la sainte, elles représentent mieux la passion de notre Sauveur. Elle eut révélation qu'il n'y avait personne au monde, dans le temps que cela lui fut montré, qui surpassât en perfection le P. Balthazar Alvarez de la compagnie de Jésus, et cependant c'était pour lors que ce saint homme endurait de grandes peines d'esprit et tentations, en sorte qu'il était dans le doute de son salut.

Je ne dirai ici qu'un mot des scrupules, réservant comme je l'ai dit à parler plus amplement de l'état des croix, dans un petit livre particulier, moyennant lesecours divin ; mais en peu de paroles, les scrupuleux ne doivent jamais agir par leurs propres lumières, mais acquiescer humblement aux sentiments de leurs directeurs, qui doivent être fort éclairés pour ces sortes d'esprits, et résolus, pour ne pas les embrouiller, car quand même leurs directeurs se tromperaient, ce ne serait pas leur faute. Ils doivent passer courageusement par-dessus mille pensées qui leur viennent, qu'il y a péché dans les choses qu'ils ont à faire, car pour eux ils no doivent pas s'amuser à leur jugement qui est erroné, mais agircontre, suivantle jugement de personnes plus sages. Us ne doivent pas faire de confessions générales, cela ne vient

que d'amour-propre, et pensant, dit .kaint François Xavier, se faire quitte par là de leurs scrupules, au lieu d'un qu'ils ôtent ils en font revenir dix; les confessions annuelles ne leur sont pas propies non plus. Ils ne doivent point s'accuser de tous les doutes qui leur viennent d'avoir consenti à quelque péché ou non ; car outre que ces doutes ne sont pas matières d'absolution, que l'on ne doit pas prononcer sur des choses incertaines ; car il faut quelque chose d'assuré, pour prononcer un jugement, il n'est nullement utile pour eux d'en parler dans laconfession, mais très-préjudiciable. C'est ici un moven très-bon pour abréger les longueurs inutiles et fâcheuses des confessions des scrupuleux, car si on leur avait ôté tous les doutes dont ils s'accusent, il ne leur resterait presque plus rien à dire. De {dus il faut savoir qu'à l'égard des personnes scrupuleuses, les confesseurs ne doivent pas même s'arrêter, non plus qu'elles à ce qui leur semble souvent assuré, car leur pauvre esprit est presque toujours dans l'erreur. C'est ce qui a fait dire à des docteurs savants et expérimentés que l'on ne devait pas croire à ce qu'ils disent de certain, à moins qu'ils ne fussent prêts d'en jurer sur les saints Evangiles.

Oraison à la très-sainte Vierge, trône de ta divine Sagesse, la grande reine des voies de Dieu.

Aimable Vierge entre toutes les épouses du Saint-Esprit , vous êtes la très-uniquement unique colombe, vous êtes sa parfaite, son élue, non pas choisie entre mille autres, mais entre toutes les pures créatures, dont Jes seuls privilèges surpassent toutes les richesses ensemble de la grâce de toutes les âmes. Vos célestes beautés ayant blessé amoureusement le cœur du divin époux, qui vous trouve toute belle à ses yeux et sans aucune tache ; c'est avec grande raison que les jeunes filles du Roi céleste vous aiment par trop, c'est-à-dire beaucoup, qu'elles vous publient l'immaculée , n'y ayant jamais eu en vous aucun péché originel et actuel , qu'elles courent à l'odeur de vos parfums. C'est après vous qu'elles sont introduites dans les celliers du divin Roi, où pendant que les autres amis boivent et mangent à l'ordinaire de ce qui est servi à la fable de cet époux sacré, celles-ci comme les plus aimées et très-chères sont enivrées des vins délicieux de son pur amour. C'est dans cet état que toutes transportées elles tressaillent de joie, se ressouvenant de vos virginales mamelles; car elles savent que toutes les douceurs qu'elles goûtent ne leur viennent qu'ensuite de Ja douceur du lait précieux qui en est découlé, qui a fait les délices de la sapience divine ; aussi l'odeur suave de ces mamelles sacrées surpasse toutes les odeurs des parfums lesplusagréables. Ah 1 que les âmes droites de cœur, qui ne veulent que Dieu seul, vous aiment de plus en pins, afin que par la pureté de leur amour

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

purifié de toute tache, sanctifié des plus saintes grâces, elles donnent lieu au parfait établissement du règne de Dieu, votre Fils bien-aimé, de l'empire des trois personnes

divines le Père, le Fils et le Saint-Esprit 1 Ah! que Dieu vive et règne par tous les siècles des siècles 1 Ainsi soit-il , ain^i soit-il.

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