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CHAPITRE III

L'oraison mentale réforme les sens intérieurs et extérieurs.

11 y a cinq sens extérieurs, la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat , l'attouchement. Il y en a quatre intérieurs, le sens commun où se ramassent les images que reçoivent les sens extérieurs, l'imagination où la fantaisie capable de former de nouvelles images sur celles qui se sont recueillies dans le sens commun, l'estimative qui juge si les images du sens commun, et les fantômes de l'imagination sont bons ou mauvais, la mémoire qui conserve les images et fantômes, et tout ce que l'estimative a trouvé bon ou mauvais. L'appétit suit les sens dont il est appelé sensitif. C'est une faculté de l'âme qui se meut, s'altère, se trouble, parles objets que les sens intérieurs lui ont présentés. L'appétit sensitif est double, l'un est le concupiscible, et l'autre irascible, chacun de ces appétits a ses passions. Or, il est bien à remarquer qu'il entre peu d'images qui n'excitent quelque passion. Tout ce qui entre, dit un excellent personnage, dans les cinq sens de notre corps imprime à l'âme quelque image , et plus les objets sont beaux, plus les images demeurent imprimées, et l'affection plus saisie : les choses que l'on entend produisent le même effet ; il faut dire le même du goût, de l'odorat, de l'attouchement.Ces impressions, quoiqu'elles ne soient pas des péchés , sont des taches dans l'âme, qui la troublent, l'obscurcissent, qui rendent ses fonctions languissantes, ses actions affaiblies, les connaissances impures, ses sentiments terrestres, en sorte que Dieu ne peut s'y représenter que très-imparfaitement, non plus que dans un miroir terni. Le peu de conversation et d'attention empêchent que l'on ne reçoive tant d'images, aussi bien que la mortification des sens, et lorsque les sens extérieurs n'ont pas uno trop grande multitude d'objets , les sens intérieurs ne forment pas tant d'images, l'appétit pas tant de passions, l'entendement n'aura pas tant à raisonner, la mémoire tant d'espèces, et l'âme plus vide des créatures sera plus remplie de Dieu.

Or, c'est le propre de l'oraison de porter à. la séparation des créatures , et à la morti-

ficalion des sens , et à proportion que l'on avance dans les véritables voies de l'oraison, l'esprit de mortification s'augmente, en sorte qu'on en vient à ne plus se servir de ses sens qu'en tant qu'ils nous servent h plaire à Dieu, et non pour le plaisir qui en revient. Ce n'est pas que les sens ne ressentent du plaisir en ce qui les contente : mais rame ne cherche plus ce plaisir, mais le seul bon plaisir divin, et elle règle tous les sens intérieurs et extérieurs par le seul nécessaire, qui est la volonté de Dieu. Là-dessus on pourrait demander s'il faut toujours dans les choses indifférentes se priver de ce qui plaît aux sens? l'illustre prélat de Bellay y fait cette réponse. Ce qu'un auteur avance touchant le soin des choses indifférentes pour y trouver la volonté de Dieu , conseillant que l'on rejette toujours les choses agréables aux sens, ne m'a jamais satisfait, mais la règle plus étendue et plus certaine, sans s'amuser à tant de discernements, est de fuir les choses niauvaises , faire les commandées, pratiquer les indifférentes, pour l'amour de la divine volonté qui les a défendues, ou commandées, ou qui nous donne le choix, étant prêts de quitter l'action indifférente aussitôt qu'il nous apparaîtra que Dieu ne la veut pas, ou qu'elle ne lui est pas agréable. Cette réponse est trèsbonne pour des personnes qui se gênent, s'embarrassent, et qui, prenant trop à l'étroit cette maxime de rejeter en toutes choses indifférentes, ce qui agrée aux sens , ne prennent pas ce qui est nécessaire pour la récréation de l'esprit, la sauté du corps, et ensuite se font mal à la tête, et se ruinent les forces corporelles; il ne faut pas aussi d'autre part donner trop de liberté aux sens dans l'usage des choses indifférentes , mais gardant une mesure louable, il faut sans réserve d'aucune chose, et en toutes choses n'avoir jamais pour motif de son action, son plaisir ou intérêt , mais le seul intérêt et bon plaisir de Dieu, qui se rencontre quelquefois dans le plaisir que l'usage des choses indifférentes donne, y allant de sa gloire que l'on s'en serve, gloire qu'il faut uniquement considérer. Je ne voudrais donc pas simplement regarder si Dieu ne permet la chose, mais s'il y a plus de sa gloire de s'en servir, et ne pas croire qu'il y ait toujours plus de sa gloire de s'abstenir sans réserve de ce qui satisfait; ordinairement cela est vrai, mais il y a bien des occasions où Dieu demande de nous que dans de certaines choses indifférentes nous ne rejetons pas absolument ce qui est agréable , mais cela ne doit être que dans la vue de sa plus grande gloire.

Au reste, l'esprit de mortification a toujours été l'esprit des saints. Saint Augustin qui était fort touché de la musique que l'on chantait dans les églises, mais touché pour s'élever à Dieu, ne laissait pas de craindre de prendre trop de part- en ce qui agréait aux sens. 11 faut lire ce qu'il écrit de la mortification des sens dans ses Confessions, pour voir jusqu'à quel point de dégagement il

était arrivé. Surtout il faut mortifier les yeux, puisque ce sont les fenêtres de l'âme, par où les larrons entrent; le goût et l'attouchement, qui entretiennent les plus violentes passions, et veiller toujours sur ses sens, quelque progrès que l'on ait fait en la vie spirituelle. Plusieurs dans leur jeunesse se sont préservés de péchés dont ils avaient de grandes tentations, et dans un temps où les [tassions sont plus fortes, à raison qu'ils veillaient continuellement à la garde de leurs sens, qui se sont perdus en leur vieillesse, pour n'y avoir pas assez d'attention. Les ennemis que nous avons nous combattront jusqu'au dernier moment de la vie, il faut donc toujours veiller, et prendre garde encore qu'il y en a qui se perdent dans uno seule occasion où ils donnent la liberté à leurs sens, mais il y en a d'autres qui vont peu à peu à leur ruine, et sans y penser par leur immortification.

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