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CHAPITRE II

De la dévotion aux anges et saints, mais spécialement à la très-sacrée Vierge.

On demande si la dévotion aux anges et aux saints, mais particulièrement la dévotion à la très-sacrée Vierge est nécessaire, ou compatible avec les états les plus sublimes.

Je réponds qu'elle est nécessaire, parce que cette dévotion n'étant autre chose qu'un excellent amour de ces créatures bienheureuses, et une volonté prompte de les honorer, parce que Dieu le veut, on ne peut pas être dans une parfaite union avec Dieu sans vouloir ce qu'il veut, sans aimer ce qu'il aime : or on ne peut pas douter que les bons-anges, les saints, et particulièrement la Reine des anges et des saints n'aient été aimés d'un amour extraordinaire de Dieu, et ce serait une hérésie de dire qu'il ne veut pas qu'on les honore; il est donc nécessaire de leur être dévot en quelque état que l'on soit, et par suite celte dévotion est compatible avec les voies les {dus élevées, qui autrement seraient fausses et trompeuses. L'ordre du Carmel est tout destiné à la contemplation, mais c'est sous la protection et dévotion de la très-sacrée Vierge, ce qui afait dire à celle qui en est la digne réformatrice en la 3e demeure du Château intérieur : Louez Notre- Seigneur, mes sœurs, de ce que vous êtes vraiment filles de Notre-Dame ; et au 2' chap. de la lre demeure. Quoiqu'on ait des désirs de bien faire, et qu'on fasse de bonnes œuvres, on a besoin de prendre pour avocate la sainte Vierge, et les saints. Elle recommande beaucoup de dévotion à saint Joseph. Au chap. G de sa lie, elle conseille de le prendre pour avocat à ceux qui n'ont personne pour être dirigés dans l'oraison. Au chap. 19 elle donne avis que l'âme qui tombe en quelque péché notable, après avoir été favorisée de l'oraison d'union, doit avoir recours à la sainte Vierge, afin qu'elleapaise l'irede Dieu. Voilàlegrand remède qu'elle donne après une chute si terrible. Voici ce qu'écrit le P. Simon de Bourg en Bresse en son livre De V oraison. Quelque intime et sublime union que nous puissions avoir avec Dieu, nous ne devons point abandonner notre recours aux saints, et négliger leurs suffrages. Nous avons en cela l'exemple des âmes les plus élevées en contemplation, lesquelles ont rendu des services et honneurs particuliers aux saints, et se sont très-affectueusement recommandées à leurs prières.

Mais faut-il pour cela dire toujours de certaines prières, avoir de certaines pratiques, penser aux saints dans son oraison? Je réponds que. les attraits de Dieu sont différents, que nous devons marcher en la voie en laquelle Dieu nous met et en la manière qu'il lui plaît ; que, comme il ne faut pas quitter ses pratiques de dévotion par paresse et lâcheté, aussi ne doit-on pas s'y attacher quand l'esprit de Dieu nous appelle à autre chose. Ainsi il n'y a nul danger de quitter ses prières vocales, qui ne sont d'obligation, pour s'appliquer à l'oraison mentale ; et lors que l'attrait nous unit à Dieu immédiatement, il ne se faut pas mettre en peine si on ne pense à la très-sainte Vierge ; ce serait même pour lors une imperfection que d'y vouloir penser; la raison est que Dieu est latin, et la sainte Vierge et les saints ne sont que les moyens. Ce serait même en cet état n'avoir pas une véritable dévotion à lasainte Vierge

LE REGNE DE DIEU h.N L'ORAISON MENTALE. — LIV. IV

et aux saints, mais ce serait aller contre, et leur déplaire beaucoup, car ils ne veulent autre chose de nous, sinon que nous soyons unis à Dieu avec eux. La très-divine Vierge et les saints ne reçoivent les Ames que pour les donner à Dieu. Ils n'en sont, et ne peuvent en être dans l'état de la gloire, propriétaires ne s'y arrêtant, et no s'y cherchant en aucune manière, car ils n'y veulent que Dieu seul, ce qu'ils demandent de nous, est que nous ne voulions que ce Dieu seul avec eux, et ils ne pourraientpas supporter qu'on cherchât autre chose en toutes les dévotions qu'on leur rend. Quand donc l'application à Dieu fait cesser celle que l'on avait à eux: pour Dieu; car enfin c'est toujours Dieu que l'on cherche, soit immédiatement, soit médiatcment,tant s'en faut que cela ne diminue en rien leur dévotion, qu'au contraire; c'est ce qui l'augmente, quoique l'on ne fasse pas plusieurs pratiques que l'on exerçait. Que l'on ne se mette donc nullement en peine quand l'attrait de Dieu les fera cesser, ce serait une infidélité pour lors que de les vouloir continuer, et ce serait mettre un grand obstacle aux voies de^ la perfection. Pour lors que leur pensée s'en aille, à la bonne heure, on ne la perd que pour la mieux retrouver. S'il ne faut voir l'humanité sainte que tout abîmée en Dieu, il faut dire la même chose à proportion de la glorieuse Vierge, des bons anges et des saints. L'Eglise n'appelle-t-elle pas l'adorable Jésus Dieu, le seul saint, parce que c'est lui qui est saint dans tousses saints. Il faut regarder, dit le P. Simon de Bourg en Bresse, leurs mérites comme ses propres dons et ses propres biens ; et par ce moyen nous ne détournerons pas notre vue de Dieu, mais le contemplerons toujours.

Mais l'on demande si dans les états sublimes, quantité de pratiques cessent toujours, comme de réciter certaines prières, fairedes neuvaines, pèlerinages, des génuflexions, et autres semblables exercices. Je réponds que non. Mais il y a, dira-t-on, des spirituels, qui appellent ces dévotions enfantines. On doit répondre que c'est par défaut de lumière, ne prenant pas garde à la grande différence qui se rencontre en la manière d'agir de ceux-ci, et la manière d'opérer des autres qui sont encore dans leur activité. Ceux qui sont dans leur propre opération font quantité de pratiques mêlées de beaucoup d'amour-propre ; ils s'y attachent, et demeurent même quelquefois avec opiniâtreté dans ces exercices, quoique l'attrait de Dieu les appelle ailleurs, ils s'en rendent propriétaires, se chagrinent, se fâchent quand ils ne les peuvent faire; ilsy ontune secrète complaisance, ils pensent faire beaucoup que d'en faire un grand nombre, s'en surchargent et ne donnent pas lieu à l'esprit intérieur, ils s'y appuient et y commettent quantité d'autres imperfections. Mais ceux qui souffrent les choses divines, font ces pratiques par le mouvement de l'esprit de Dieu qui les y pousse, qui les y applique, qui leur l'ait faire. Etant anéantis à eux-mêmes ils

sont mus de l'esprit de Dieu qui opère ces choses en eux comme il lui plaît et en des manières différentes. Il y a eu de grands saints qui ont passé leur vie à visiter les lieux consacrés à Dieu, plusieurs ont eu la dévotion de faire des pèlerinages, comme il se voit en saint Alexis, en sainte Birgitte, et en nos derniers temps en saint Charles Borromée ; mais l'histoire des saints en donne grand nombre d'exemples. Il y en a eu qui ont été jusqu'à la fin de leur vie toujours dans la pratique de certaines dévotions extérieures, comme le grand saint Dominique qui récitait le B-Osaire toutes les nuits, qui, allant par les campagnes, chantait des hymnes en l'honneur de la très-sacrée Vierge, et c'était un saint d'une contemplation, qui ne vivait que de la vie de Jésus-Christ. 11 s'est rencontré d'autres saints qui n'ont été appliqués à ces sortes de pratiques que durant de certains temps et par intervalles, quelquefois l'esprit de Dieu les poussant à réciter de certaines prières , qu'après quelque temps ils étaient obligés de quitter; les âmes qui sont dans l'état passif, prenant et quittant les choses selon le bon plaisir divin, et la motion que l'esprit de Dieu leur donne. Saint Bonaventure avait un crucifix, qu'il avait tout usé à force de le baiser, il ne laissait pas d'être un très-grand contemplatif et trèsgrand docteur en la théologie mystique, aussi bien que la scolastique. Or ces dévotions enfantines, selon que les appellent certains spirituels, valent bien les dévotions des plus parfaits, et dans la vérité elles sont propres aux états les plus élevés, comme l'expérience Je fait voir par l'exemple de tant de saints; aussi elles se pratiquent d'une manière trèsparfaite par les âmes éminentes. Il faut ici remarquer que les contemplatifs qui vivent dans les communautés s'acquittent très-bien des exercices qui s'y font, car, comme leur état ne les empêche pas, par exemple de dire leur bréviaire, s'ils sont dans les ordres sacrés, aussi il ne les détourne point desexercices des communautés, comme de réciter les litanies et autres prières semblables, quoique leur application intérieure soit toute à Dieu. Us y a aussi de certains temps où la grâce les applique au souvenir de la très-sacrée Vierge, des anges et des saints. Le tout consiste è se rendre fidèle aux mouvements de Dieu.

Mais il faut prendre garde de ne pas vouloir mettre les autres dans sa voie, quoique bonne. Ce serait une très-grande tromperie, parce que l'attrait de Dieu nous unit immédiatement à lui, de vouloir insinuer généralement cette union, et sous ce prétexte faire quitter quantité de dévotions et pratiques qui soutiennent et qui aident grandement dans le service de Dieu. Ce serait exposer plusieurs personnes à un péril évident, et voulant trop tôt leur faire mener la vie des anges, à peine mènent-elles la bonne vie des hommes. Nous avons besoin, dit sainte Thérèse dans le Château intérieur, de jeter les yeux sur Notre-Seigneur Jésus- Christ notre modèle, sur les apôtres et sur

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

les saints pour endurer les peines avec perfection. Le bon Jésus est une trop bonne compagnie pour nous en retirer, comme aussi celle de sa très-sainte Mère; et parlant de ces personnes qui ne peuvent jamais pensera Notre-Seigneur et à la très-sacrée Vierge, elle assure qu'elle tient la chose pour suspecte ; elle exhorte ses tilles à sortir do cet abus, et à mettre toutes leurs forces pour se défaire de cet absorbement; que si elles ne sont pas assez suffisantes, elle veut que la prieure en soit avertie, afin qu'elle donne un office, où il y ait tant d'occupation qu'on soit délivré de ce danger. Cela ne doit point faire de peine dans l'état où toutes ces images sont ôtées par l'opération divine; car, comme la sainte le dit de l'image de Notre- Seigneur, pour lors on ne la perd que pour 3a mieux trouver; nous avons parlé de ce sujet dans le premier livre , mais cela doit faire veiller aux abus qui s'y glissent. Plusieurs s'imaginent facilement être dans une si intime union avec Dieu qu'ils n'ont plus besoin des moyens, et ce qui est de pis, ils tâchent de le persuader aux autres, et taxent de peu de spiritualité les personnes qui ne portent pas h ces élévations imaginaires; mais comme le remarque sainte Thérèse, pensant profiter par là, sans se servir des choses corporelles, ils demeurent secs comme du bois, et au lieu de s'avancer ils reculent. C'est au chap. 22 de sa Vie qu'elle parle de la sorte.

C'est pourquoi il faut encore ici examiner s'il est mieux d'aller tout droit à Dieu, ou d'y aller par la très-sacrée Vierge, les bons anges et saints. La question ait aisée à résoudre par l'autorité des Pères, des conciles généraux, par l'usage de l'Eglise universelle, et par la conduite de Dieu même. Je ne répéterai pas ici ce qui en a été dit dans quelques-uns de nos autres livres ; seulement je dirai que ceux qui portent généralement, je dis généralement, h aller droit à Dieu, et qui sont très-bons catholiques ne prennent pas garde ; sans y penser ils imitent la conduite des hérétiques, et se tirent de celle de l'Eglise, et de Dieu même. Qu'ils considèrent que la plupart des miracles que Dieu fait, il les opère en faveur de la dévotion à sa très-sacrée Mère, et à ses saints, et il est facile de savoir qu'en tant de provinces, où il y a des lieux miraculeux, je veux dire, où il s'opère des miracles, ce sont presque tous les lieux qui sont consacrés à Dieu en l'honneur de la très-pure Vierge ou des saints, et a peine s'en trouve-t-il où Dieu en fasse sans se servir de la dévotion aux saints, et à leur grande Reine. Pourquoi cela ? parce que, dit saint Bernard, Dieu >s veut de la sorte. 11 n'a aucun besoin de ses saints, il est indubitable; mais s'il veut s'en servir pour nous communiquer ses grâces, qui sommesnous pour vouloir prendre une autre voie? il n'a aucun besoin de la viande pour nous nourrir, du soleil pour nous donner le jour; et cependant il est bien nécessaire de se servir de la lumière du soleil, et de soutenir sa vie oar la nourriture des viandes,

parce qu'il en a ordonné de la sorte. C'est pourquoi saint Bernard tout grand contemplatif qu'il était, n'oublie rien, dit des merveilles , et se surpasse soi-même, quand il exhorte à la dévotion à la très-sacrée Vierge : mais comme il a été dit, c'est l'usage de l'Eglise universelle dans ses pratiques, ses offices, ses fêtes, ses solennités, de porter ses fidèles à aller à Dieu par ces moyens.

L'on rapporte une histoire assez authentique sur ce sujet, et quelques-uns estiment, ce qui est l'opinion la plus commune, qu'elle est arrivée à saint François d'Assise. Un saint Père d'ordre dans une vision céleste voyait deux échelles à guise de celle de Jacob, qui touchaient de leurs extrémités le ciel et la terre ; au-dessus de l'une paraissait Notre-Seigneur, au-dessus de l'autre sa virginale Mère; ensuite, il regardait quantité de ces religieux qui tâchaient de monter au ciel par les degrés de l'échelle où le Dieu de toute gloire se faisait voir ; mais tout après avoir monté quelques degrés, les uns plus, les autres moins, opprimés de la majesté de la gloire de Dieu, étaient obligés de descendre sans pouvoir avancer davantage. Ce qu'ayant remarqué le saint, il exhorta ses enfants d'aller à la Mère de Dieu, ce qu'ayant l'ait, ils furent tous introduits en la divine présence, et sauvés par la faveur de celle qui n'a jamais délaissé aucun de ceux, qui ont recours à sa maternelle bonté. Entin il lui plaît d'en user de la sorte, et de faire par ses serviteurs ce qu'il ne veut pas faire par lui immédiatement. Il vient dans l'excès de ses miséricordes infinies pour sauver tout le monde, il ne convertit que très-peu d'âmes en un petit coin de la terre, il réserve la conversion du monde à ses apôtres, et de douze cent mille âmes à un seul saint François Xavier. Il ne laisse pas même de se servir des moyens pour les âmes appelées à ses plus intimes unions. L'admirable blessure d'amour qu'il (il à sainte Thérèse fut par le moyen d'un séraphin, et il lui fut dit lors qu'elle fut introduite dans les voies les plus parfaites qu'elle conversât avec les anges. Quelle sainte plus unie à Dieu immédiatement, que la divine Catherine de Gênes? cependant, dit sa Vie, elle eut des visions d'anges si simples et si belles que son corps demi vivant, et son intérieur mort se vivifiaient par elles, et par ce moyen Dieu la fortifiait, et la consolait dans ses peines. Mais la divine parole ne nous apprend-elle pas qu'un ange parut à notre débonnaire Sauveur, qui le confortait en son agonie du jardin. Entin on lit plusieurs exemples de personnes de grande oraison, comme étaient les solitaires, qui se sont perdues à la fin de leur vie, et qui allaient droit à Dieu ; ce qui est très-bon et nécessaire en son temps, comme il a été dit, quoiqu'on n'y doive pas porter généralement un chacun : mais les saints docteurs et PèreS de l'Eglise nous enseignent que jamais pas un de ceux qui sont allés à Dieu par la véritable dévotion de la très-sacrée Vierge,

n'a été damné. Finissons ce chapitre par ce que sainte Thérèse écrit au commencement de sa Vie, qu'elle avait bien sujet de servir Dieu, sa mère lui ayant donné de la dévotion à Notre-Dame, et aux saints, et l'ayant portée à réciter le chapelet. Elle s'enalla aussiquandsamère fut morte, devant une image de Notre-Dame, et la supplia avec beaucoup de larmes d'être sa mère; et il mo semble, dit-elle, que cela m'a valu beaucoup, parce que j'ai trouvé faveur auprès de cette sainte dame en tout ce que je me suis recommandée à elle. Elle disait que la réforme du Carmel était un effet de sa maternelle conduite et protection, et des saints de l'ordre.

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