CHAPITRE III
L'éclaircissement de quelques difficultés touchant l'oraison
On demande pourquoi on écrit de l'oraison passive, puisque c'est un don qui ne se mérite pas, et parsuite que l'on ne peut acquérir, quelque diligence que Tony apporte, et quelque règle que l'on y garde. L'on répond que c'est ce que l'on enseigne ; mais c'est ce que l'on écrit premièrement pour apprendre à l'âme à se défaire des obstacles qu'elle pourrait avoir pour recevoir les dons de Dieu, et pour les lui montrer. Secondement, pour lui donner plusieurs instructions nécessaires, même pour l'état passif, plusieurs s'en retirant qui y sont appelés, ou voulant trop agir par leurs propres opérations quand il faut laisser agir Dieu, et commettant quantité d'autres imperfections. Si l'on objecte que cet état étant indépendant de toutes nos industries, et une pure grâce extraordinaire de Dieu, il la communiquera à qui il voudra sans qu'il soit besoin de donner aucun avis, il faut dire que c'est un abus de penser que l'on ne puisse résister très-souvent au trait passif. Sainte Thérèse reconnaît que non-seulement on résiste à l'oraison de quiétude, mais encore à l'oraison d'union, et quelquefois au ravissement, quoique non pas toujours. Et au chapitre 20 du Chemin de perfection, elle dit : Notre-Seigneur ne force personne dans ce chemin ; et en un autre lieu, qu'elle a perdu beaucoup de temps pour ne savoir ce qu'elle devait faire. L'âme a donc besoin d'apprendre comme elle se doit comporter pour ne pas résistera l'attrait de Dieu, quoique cet attrait ne se mérite pas. Un auteur fait encore cette remarque, (pie Dieu très-sage s'accommode ordinairement à nos industries. Tel qui a pris une méthode ravalée demeure là; qu'on entre dans une communauté où l'oraison est peu pratiquée, on demeure sans esprit intérieur, au contraire l'on se rend spirituel dans une maison d'oraison. Celui qui tombe entre les mains d'un directeur peu éclairé, ou qui suit les avis d'un livre peu spirituel, demeure imparfait. Un autre avancera beaucoup sous une bonne conduite, et par la lecture d'un livre rempli de la science des saints. Nous ne devons attendre que très-rarement des nuracles dans l'ordre de la grâce ; mais en-
OElyres cojupl. de Bol'don. I.
fin quand Dieu fait ces miracles par l'effusion de l'oraison passive, l'on y peut manquer de son côté, comme il a été dit. En troisième lieu, l'on écrit pour les directeurs, qui n'ayant pastousl'intelligence requise pour ces voies, il estnécessairequ'ils.s'instruisent par les livres qui en traitent. Sainte Thérèse déclare qu'elle a souffert beaucoup par faute de directeur qui entendit sa voie, et cela durant un assez long temps. Mais, dira quelqu'un, ces livres sont occasion de dommage à quelques âmes ? l'Ecriture l'est aussi, les livres des saints Pères, et combien d'hérétiques en ont abusé? Mais ils sont utiles à peu de personnes? Il y en a plus que l'on ne pense qui y trouvent beaucoup de bénédictions, et ils servent grandement au renoncement de soi-même, à porter sa croix, et à marcher par le chemin étroit de l'Evangile. Après tout, quand il y aurait très-pou d'âmes, comme l'on dit, à qui ils seraient utiles; ces âmes sont les princesses, et les reines dans les Etats du grand Roi Jésus, et une seule est plus considérable à ses veux, qu'un très-grand nombre d'autres, si Ton fait tant de livres pour celles qui ne font que s'acheminer à Dieu, pourquoi n'écrirat-on pas pour ces épouses si chéries et si favorisées du céleste Epoux? mais ces livres traitent de; choses extraordinaires, ont des termes qui ne sont pas communs, parlent de sujets très-élevés, et que peu de gens entendent. L'Ecriture fait la même chose, elle parle d'extases, de ravissements, elle a ses expressions qui lui sont propres, elle est toute pleine de mystères. Les saints ont écrit de ces matières. Les livres de sainte Thérèse qui en sont remplis sont dans une approbation générale des souverains Pontifes, et la doctrine qu'ils contiennent est qualifiée de l'Eglise une doctrine du ciel. Saint François de Sales en traite amplement en son livre De l'amour de Dieu; et ces gens qui demandent où il en a parlé, peuvent se satisfaire en le lisant. Vuici le sentiment du P. Louis de Léon, fameux docteur d'Espagne en Y Apologie pour les livres de sainte Thérèse. Je conclus, écrit ce grand personnage, en disant que je vois certainement que le diable tient abusés et déçus, ceux qui ne parlent pas de ces livres avec la révérence qu'ils doivent, et que sans doute il pousse et meut leurs langues, afin d'empêcher, s'il lui était possible, par leur entremise, le profit et le bien que l'on en tire.
On demande s'il faut quitter l'oraison vocale pour la mentale ? Saint Thomas (2-2, quœst. 43, art. 12) répond que l'oraison vocale doit cesser lorsque l'esprit se sent enflammé, autrement c'est une infidélité à Dieu, c'est amour-propre, c'est une attache déréglée que l'on a aux prières vocales, que de certaines personnes veulent réciter à quelque prix que ce soit; sans considérer si Dieu ne les attire pas à une oraison plus parfaite. Sainte Thérèse, au chap. 31 du Chemin de perfection, marque qu'il y a des personnes qui se rendent sourdes, parce qu'é-
tant attachées à leurs prières vocales, elles îî'écoutent pas Dieu; elle dit que c'est péril re un grand trésor. Cependant cet abus est très-commun parmi un grand nombre de personnes, qui l'ont une dévotion à leur fantaisie, et qui cherchent à satisfaire à leur propre volonté au lieu d'obéir à celle de Dieu. Cela nous donne lieu de remarquer un dérèglement de dévotion qui arrive en quelques communautés, où l'on se fait un certain défi à qui récitera plus de prières vocales, ou qui fera plus de certains actes intérieurs ; on ne peut nier que la chose ne sois 1res - louable, mais en voici l'abus. Comme l'on entreprend de réciter grand nombre d'oraisons vojilles, ou de produire beaucoup d'actes, on se haie de les faire pour en venir à bout, on les fait avec précipitation, on ne pense qu'au nombre ^ue l'on en fait ; et très-souvent ce ne sont que péchés véniels et irrévérences, ces sortes" de pratiques, et cela dégénère en superstition. Un psaume récité avec respect et esprit intérieur, loue et glorifie Dieu; tout le Psautier entier, récité avec précipitation et avec peu de révérence, le déshonore ; et il est écrit : Celui-là est maudit qui fait l'œuvre de Dieu négligemment. (Jer. xlviii, 10.) 11 est bon pour ceux qui n'oiit pas des prières vocales d'obligation, d'en réciter quelques-unes, comme par exemple, le chapelet ; mais il faut toujours que la mentale l'emporte, à l'exception de ce qui est de précepte. 11 est vrai qu'il y a peu de personnes qui ne puissent trouver quelque temps pour donner à la prière vocale, outre celui qu'elles emploient à la mentale, ou qui soient si continuellement attirées intérieurement, qu'elles ne puissent jamais vaquer à l'oraison vocale.
Il est assuré que celui qui fait bien ses actions chrétiennement, fait une bonne oraison ; cependant il faut remarquer que l'oraison est le grand moyen pour agir de la sorte ; et c'est pourquoi c'est se tromper de ne pas vaquer à l'oraison, sous ce prétexte que de bien faire c'est faire une bonne oraison : car jamais les actions ne seront si parfaites, et l'on privera Dieu d'une trèsgrande gloire ; on se privera d'un appui merveilleux et d'une force indicible, et selon sainte Thérèse, c'est une ruse des plus dangereuses du diable. Nous avons parlé assez amplement des différentes manières d'oraison; nous dirons ici seulement que la grande simplicité et le bon cœur font faire des oraisons grandement agréables à la divine Majesté. Un rapporte d'un solitaire qu'il récitait toutes les lettres de l'alphabet, puis s'adressant à Notre -Seigneur, il lui disait : Mon Dieu, voilà toutes les lettres qui composent tous les mots qui peuvent faire une oraison qui vous plaise, faites vous-même s'il vous plaît cette oraison, et c'est celle-là que je voudrais faire. Les autres solitaires avant appris cette manière de prier, la louèrent beaucoup. Un homme qui se mettait à genoux derrière des Pères de !a Compagnie de Jésus qu'il suivait, lorsqu'il les voyait faire leur oraison, et qui disait avec une
grande simplicité à Notre-Seigneur : Voilà de bonnes personnes qui savent bien vous prier, et moi je n'en ai pas l'esprit, mais je veux vous prier par leurs prières , et qui demeurait ensuite à genoux avec cette intention, fut par là élevé à une haute contemplation qui lui fut miséricordieusement octroyée. Il y en a qui, voyant leur impuissance, présentent au Père éternel les louanges de tous les anges et saints, de la trèssacrée Vierge, mais encore celles de l'adorable Jésus son amour, ses actions de grâces, ses demandes, disant qu'ils demandent, qu'ils remercient, qu'ils aiment, qu'ils louent par ces demandes, actions de grâces, par cet amour et par ces louanges. Ils entrent avec le Psalmiste dans les puissance; du Seigneur, et adorent, aiment, veulent tout ce qui se fait entre les personnes divines de la suradorable Trinité. Il y en a, comme Dieu est présent partout, qui ont recours à lui pour les moindres choses ; puisqu'une feuille d'arbre ne tombe pas sans sa volonté, comme il a été dit ailleurs, nous avons grand sujet de le regarder et d'implorer son secours en toutes choses sans iéserve.
On demande ce qu'il faut faire dans les distractions : l'on répond qu'elles sont volontaires ou non. Quand elles sont volontaires, Il iaut y renoncer, n'y pas consentir, autrement, ce serait une grande irrévérence ; quand elles viennent d'attache, quoique durant le temps de l'oraison elles ne soient pas volontaires, il faut travailler avec la grâce de Notre-Seigneur à se détacher des sujets qui nous tiennent liés et occupés ; quand elles arrivent de nos trop grandes occupations, si cela se peut, il faut les régler, les modérer, comme aussi les entretiens et conversations. Si les occupations sont nécessaires, il faut souffrir les distractions qu'elles causent avec patience, comme aussi celles qui viennent de la constitution naturelle ou du diable. La distraction de l'imagination ne fera point de mal pendant que le eœur ne sera point distrait. Se tourmenter des distractions involontaires, c'est, dit Grenade, seconder le démon, qui les donne pour nous dégoûter de l'oraison.
Pour moi, dit encore ce grand personnage, je ne sais en vérité d'où vient que ceux à qui les distractions arrivent s'en tourmentent si fort puisqu'ils sont hommes, et puis cette faiblesse est annexée à notre nature en l'état où elle est réduite; et il donne avis qu'il ne faut pas résister à ces distractions avec, contention et peine d'esprit, que cela ne sert qu'à ruiner la santé, la tête et l'estomac. Quelqu'un pourrait ici objecter ce qui est rapporté du bienheureux Louis de Conzague, qui recommençait son oraison quand il y avait eu des distractions ; mais il faut dire à cela, ou qu'il agissait de la sorte par un mouvement extraordinaire de Dieu, ce que l'on peut croire, ou bien qu'il agissait pour lors par défaut de lumière et imparfaitement. 11 faut savoir là-dessus que ies saints ont commis plusieurs imperfections
par défaut de connaissance, ou par un excès de zèle que quelques auteurs rapportent en leurs vies, et qu'ils ne faut pas imiter, puisque c'est une imperfection ; et quand même Otl les excuserait d'imperfection, à raison d'un mouvement spécial du Saint-Esprit, toujours est-il vrai qu'il ne faut pas en cela faire comme eux. Oh ! combien se sont perdus pour avoir voulu indiscrètement imiter les austérités, veilles et autres actions des saints. Je reviens aux distractions, dont le meilleur remède, selon sainte Thérèse, et après, à ce qu'elle témoigne, y avoir bien pensé, est le mépris, et de faire non plus de cas de l'imagination que d'une folle. Si elles arrivent môme par notre faute, après y avoir renoncé, il faut se tenir en paix. Ce qui est consolant, est de savoir que de très-grands saints n'en ont pas été exempts. Saint Bernard assure de lui-même, que quelquefois son esprit dans le temps de l'oraison, était entièrement distrait, et que même il rêvait à des offenses qui étaient sensibles a la partie inférieure, qu'il songeait à ce qu'il dirait aux. personnes qui l'avaient offensé, quoiqu'en tout cela la volonté n'y eût pas de part. Sainte Thérèse dit au chap. 30 de sa fie, qu'elle ne pouvait pas quelquefois tenir son imagination l'espace d'un Credo sans être distraite.
On demande pourquoi l'on quitte la méditation, selon les règles qui en ont été données au livre ier. Saint Thomas cité, en YEclaircissement des phrases mystiques du bienheureux P. Jean de (a Croix, en la seconde partie dudit Eclaircissement , en rend cette raison qu'il tire de saint Denis : Il faut qu'en .''Ame, devant que l'on parvienne à cette uniformité, on ôte cette seconde difformité qui est par le discours de l'oraison, et cela même arrive selon que toutes les opérations de l'âme se réduisent à une simple contemplation de la vérité intelligible. Mais le même angélique docteur, en l'opuscule 63, enseigne que c'est un grand aveuglement et une excessive folie à plusieurs qui cherchent toujours Dieu, tous les jours crient à Dieu en l'oraison, frappent à la porte, puisque leur âme est le siège de Dieu où il repose sans cesse; et il dit encore que toutes les œuvres de ces gens-là sont moins parfaites. Saint François de Sales, au chap. 9 du livre vi de Y Amour de Dieu : Mais ditesmoi, Théotime, l'âme recueillie en Dieu, pourquoi, je vous prie, s'inquiéterait-elle? car, que chercherait-elle ? elle a trouvé ce qu'elle cherchait, elle n'a plus besoin de s'amuser à discourir avec l'entendement.
Sainte Thérèse, au chap. 7 de la sixième demeure du Château intérieur, déclare que c'est une chose fort ordinaire ; que l'entendement demeure inhabile pour la méditation; et en sa lie, que la pauvreté d'esprit consiste à quitter les actes et désirs quand il faut. Or c'est une tentation ordinaire à l'esprit de vouloir toujours raisonner, et il y a de la peine à se tenir en repos, particulièrement dans les commencements où l'on souffre de grandes sécheresses, car les sens n'y
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trouvent pas leur compte ni 1 esprit; et comme l'âme, dit le saint homme le bienheureux Jean de la Croix, est incliné à sentir, le diable lui procure îles sucs sensibles parfois bons pour mieux l'appâter et la l'aire retourner en arrière à ce qui est du sens, et la retirer de la solitude en laquelle Dieu opérait; car comme elle ne faisait rien à son avis, ceci lui semble beaucoup meilleur vu qu'il y a ici quelque chose, et là elle ne trouve rien. Le diable par ce moyen fait de très-grands maux, faisant perdre à l'âme de grandes richesses et la prenant avec un peu d'appât comme on fait le poisson. Ce qui y contribue encore, est l'avis des directeurs qui ne sont pas éclairés dans les voies de l'oraison, qui font peur où il n'y a point sujet de craindre. Mais que font ces gens-là qui quittent la contemplation pour retourner à la méditation ? ils ressemblent à ceux qui quittent un ouvrage fait pour le recommencer, ou à ceux qui sortent d'un lieu pour y rentrer. 11 faut en cet état, laisser agir Dieu; si le visage qu'un peintre tire se remuait toujours, il ne pourrait pas être tiré. Pour ce qui regarde les personnes contemplatives qui sont dans les communautés, elles doivent entendre le sujet d'e la méditation proposé à tous comme une lecture spirituelle, et ne pas s'en embarasser pour leur oraison; et en cela elles ne contreviennent à leur.** règles, car jamais les saints fondateurs n'ont eu la pensée d'obliger à l'oraison du dis* cours ceux que Dieu appelait à la contemplation ; autrement ils auraient été les premiers à rompre leurs règles, la plupart et peut-être tous sans réserve, je parle de ceux que l'Eglise reconnaît pour saints, avant été grands contemplatifs; et s'ils ont ordonné quelques sujets de méditation, ils l'ont fait parce que c'est la voie la plus commune. Au reste, ce n'est point tenter Dieu que de ne prendre point de sujets pour ceux qui ont la contemplation par état.
On demande s'il faut beaucoup employer de temps à la méditation. .Saint Bonaventure en sa préface de la Théologie nystique, lui qui était docteur, religieux, expérimenté, et grand Scint, est d'avis que depuis l'exercice puéril de la vie purgative, c'est comme il parle, qu'on s'y exerce l'espace d'un peu de temps comme d'un mois ou deux. Le bienheureux Jean de la Croix, en sa Vive flamme d'amour, enseigne qu'il est convenable d'habituer les sens et les appétits à des choses bonnes, afin qu'en les appâtant avec cette faveur, ils s'arrachent du siècle, mais quand cela est aucunement fait, Dieu les met en l'état de contemplation; ce qui a coutume d'être en fort peu de temps principalement dans les personnes religieuses. S'il nous est permis de dire nos petits sentiments après ceux de ces grands docteurs des voies intérieures, il nous semble que cela peut arriver souvent, particulièrement quano les personnes sont fidèles à la mortification; mais après tout, les unes marchent non-seulement un mois ou deux, mais grand nombre d'années par la voie de l'oraison du discours; et
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
si Notre-Seigneurles y laisse toute leur vie, qu'elles l'en bénissent et demeurent en
paix. Toute la perfection est d'être comme Dieu veut que nous soyons. Ce qu'il y a à considérer est qu'il ne faut point, comme l'enseigne sainte Thérèse , donner des bornes à un si grand Seigneur, et si désireux de faire des grâces. Elle dit, dans les Conceptions de Camour de Dieu, au chap. 6, qu'elle a connu une âme à qui Dieu a fait telles grâces en l'oraison en trois jours, que si l'expérience en son avancement en la perfection ne lui faisait croire, elle tiendrait la chose impossible. Une autre, dit-elle, les a reçues en trois mois, et toutes les deux étaient fort jeunes. Elle parle, au chap. 11 de sa Vie, d'une personne plus avancée en quatre mois, qu'elle en dix-sept ans.
On demande si la contemplation est donnée aux imparfaits. Suarez, au livre second De l'oraison, enseigne qu'elle est octroyée quelquefois aux imparfaits, voire même aux commençants. Saint Grégoire apprend que la grâce de la contemplation quelquefois ne se donne pas aux plus avancés, et que quelquefois elle est donnée aux imparfaits. Sainte Thérèse déclare que parfois Notre-Seigneur élève des âmes qui sont en mauvais état à la contemplation poor voir si elles voudront jouir de lui; elle dit d'elle-même en sa 17e qu'elle était fort avancée dans les grâces de Dieu, mais fort dans les commencements des vertus et mortifications; et elle assure qu'il était vrai, ce qu'un Père de la Compagnie de Jésus lui dit, après vingt années de profession religieuse, qu'elle n'entendait pas bien ce crue c'était que mortification, mais que ses grâces venaient de Dieu. Elle ne laissait pas en ce temps-là d'avoir l'oraison d'union, et beaucoup de choses surnaturelles, quoiqu'elle ne les eût pas par état comme après. C'est ce qui fit conclure à plusieurs personnes spirituelles que ses grâces étaient des tromperies du diable, à raison qu'elles jugeaient que si elles eussent été véritables, elle n'eût pas demeuré si longtemps dans une vie imparfaite et immortifiée. Mais il est constant, dit le P. Nicolas, de Jésus-Maria, lecteur en théologie et grand docteur mystique , que ceux-là errent beaucoup et manquent sans doute, et peuvent beaucoup empêcher le profit des autres, lesquels, sans examen compétent, réprouvent la contemplation de ceux qui ne se sont pas exercés longtemps en l'étude de l'oraison, ou qui sont encore entachés de quelques imperfections; car, selon la doctrine des saints Pères et des docteurs mystiques, ce long délai et celte grande perfection ne sont pas toujours requis.
On demande s'il faut toujours demeurer dans la connaissance de soi-même et de ses misères? Sainte Thérèse reconnaît que cette connaissance est toujours nécessaire, mais elle donne avis que l'on se connaît bien mieux en regardant Dieu; qu'il lui faut donner de la liberté pour aller par les diverses demeures; qu'elles ne doivent pas toujours demeurer dans la connaissance
d'elles-mêmes; que c'est un grand inconvénient de ne sortir jamais de la vue de ses misères, toujours dans la crainte, langueur et pusillanimité. Si une princesse, dit un [)ieux auteur, se tenait toujours en sa bassecour sous prétexte d'y donner ordre, enfin elle se verrait toute salie. Notre sainte dit, en un autre lieu, que la trop grande vue des péchés décourage, et qu'il n'est pas à propos de fouiller toujours dans la fange et l'ordure de nos péchés. De vrai, vous voyez de pauvres âmes toujours abattues, découragées par la vue de leurs fautes, et qui par là sont beaucoup retardées d'aller à Dieu.
On demande si, dans l'état de contemplation passive, l'on ne doit jamais penser aux fins dernières, et aux autres choses qui peuvent beaucoup servir? Nous avons dit, dans le chap. 7 De la pure vue de Dieu seul, ou de l'œil simple, comme il fallait penser à ces choses d'une manière parfaite et trèspure; cela supposé, nous rapporterons ici que saint Bernard, qui était un très-grand contemplatif, assurait qu'il avait besoin, de temps en temps, de reprendre les pensées des quatre fins dernières. Sainte Thérèse, au chap. 15 de sa Vie, enseigne que l'âme a besoin quelquefois de penser au paradis et à l'enfer.
On demande si, dans la contemplation, il y a toujours quelques espèces? L'on répond que oui, avec néanmoins cette différence : que dans la contemplation active, on pense à Dieu par les espèces intelligibles qui naissent de celles qui se forment dans l'imagination; non pas du côté de l'objet que l'on contemple qui, étant Dieu, n'en peut avoir, mais de la part des créatures, entre l'être desquelles on trouve quelque rapport avec le sien. 11 est vrai que l'âme ne conçoit rien de maiériel de Dieu, rien de corporel, et qu'elle l'éloigné et l'écarté ; mais quant à sa façon de connaître, il y a toujours quelque chose de matériel , et une association de la fantaisie , touchant les propres fantômes corporels, quoique souvent l'on pense être dénué de toutes formes imaginaires, parce que la représentation en est imperceptible. Or, cette connaissance qui se fait par voie de négation, est enseignée par saint Denis, et est excellente, et c'est une contemplation active, c'est pourquoi il y exhorte. Mais dans la contemplation passive, les espèces intelligibles ne sont pas tirées des sens, mais formées de Dieu dans l'esprit de l'homme; et pour lors, on agit sans aucun usage des espèces sensibles, et sans les idées que l'on a coutume de se former de Dieu par comparaison aux créatures. C'est pourquoi il y a donc toujours des espèces ; mais dans la contemplation passive, elles sont formées de Dieu sans être tirées des sens; c'est pourquoi les docteurs mystiques disent qu'il n'y a plus d'images, fantômes ou espèces, c'est-à-dire sensibles; il y a un dénûment tout entier des formes imaginaires. De là vieRtque quelques savant^, ne faisant pas cette distinction, et ayant lu en quelques endroits de saint Thomas que la vue des
I,E REGNE DE DIEU EN L'ORAISON MENTALE. — LIV. Ilf.
fantômes est nécessaire même au regard des choses spirituelles, conformément à la maxime d'Aristote, qui est que celui qui entend doit contempler les fantômes, ont conclu que dans l'oraison la plus élevée, il y avait toujours des espèces imaginaires; ce qui est bien vrai à l'égard de la contemplation active la plus parfaite, mais non pas à l'égard de la passive; le même angélique docteur dont ils se servent, enseignant expressément au Traité de la vérité (quest. 13, art. 2), que les espèces intelligibles sont quelquefois infuses de Dieu sans l'entremise de l'imagination. Saint Bernard, saint Bonayenture, Richard de Saint-Victor, Albert le Grand, Denis le Chartreux et tous les docteurs mystiques tiennent la même doctrine.
Or, la contemplation passive prise de la sorte est bien rare , et de bien peu de personnes, lorsqu'elle a des espèces purement intellectuelles, avec lesquelles l'entendement opère sans regarder les fantômes et espèces de l'imagination; mais si on prend la contemplation passive, lorsqu'il n'y a aucune création d'une -nouvelle forme ou espèce , mais seulement une infusion d'une lumière extraordinaire qui fait connaître tout d'une autre façon, quoiqu'avec les espèces ordinaires qui sont éclairées de cette lumière, sans doute qu'elle est plus commune , ce qui ne doit pas étonner ; car combien de lumières extraordinaires, Dieu donne-t-il , soit pour quitter les vices ou les éviter, soit pour pratiquer les vertus , en toutes sortes d'états et de conditions.
11 faut remarquer ensuite, qu'à moins que Dieu, par sa puissance absolue, ne donne l'amour sans qu'aucune connaissance précède, ce qui n'est pas assuré , cette opinion étant fort combattue ; l'entendement agit toujours, soit qu'il produise une forme de celles qui sont en l'imagination, soit qu'il la reçoive par infusion de Dieu, parce qu'il se sert de celles qui lui sont infuses; et comme il y a deux sortes d'images, les unes qui sont réfléchies , et les autres qui sont perceptibles, de là vient que souvent n'en ayant pas de perceptibles, la connaissance n'est en aucune façon aperçue. Le bienheureux Père Jean de la Groix, dit que comme l'impureté de l'air plein d'atomes est cause qu'on voit le rayon du soleil, en sorte que tant plus il y a d'atomes, et tant plus paraîtil , et il ne paraîtrait en aucune façon s'il n'y en avait point, de même l'impureté de nos actes rend la divine lumière plus sensible ; si notre entendement est pur des formes et intelligences particulières , et agissant peu , il ne sent ni ne s'aperçoit de la lumière. Toutes ces choses sont cause que plusieurs croient n'avoir aucune pensée, et les simples personnes assurent que dans leur oraison elles ne pensent |à rien, ce qui n'est pas vrai. Mais les directeurs à qui elles s'adressent devraient leur faire connaître qu'elles pensent à Dieu et l'aiment dans leur oraison , et les tirer hors de peine et leur apprendre qu'il y a bien de la différence entre ne penser à rien ou
ne pas voir que l'on pense à quelque chose ; car souvent il arrive que l'on ne connaît pas sa connaissance, que l'on ne voit pas ce que Ton voit ; on ne laisse pourtant pas de connaître et devoir. C'est, dit Notre-Seigneur à sainte Thérèse , comme il est rapporté au chap. 18 de sa fie, n'entendre pas en entendant.
Quand donc il est dit, dans les livres mystiques, que l'âme n'a plus de pensées, qu'il faut qu'elle quitte toutes les formes et images , qu'elle soit dans une inaction, ou non voir, ou non opérer, cela veut dire que l'on n'a plus d'opérations perceptibles tant de la partie inférieure que supérieure. Mais il faut bien entendre ces paroles, l'âme ne fait plus rien, car prises absolument, cela est très-faux; et si cela était elle serait oisive dans un faux repos sans aucun mérite; l'on veut dire seulement qu'elle ne fait plus rien par elle-même , par ses propres industries , qu'elle n'agit plus comme elle faisait auparavant, mais mue de l'esprit de Dieu extraordinairement ; qu'il lui semble qu'elle ne fait plus rien, parce qu'elle ne s'aperçoit en aucune façon de son action ; jamais pourtant elle n'a agi plus saintement et plus efficacement. Une personne qui a la vue corporelle bonne, ayant les yeux ouverts voit toujours quelque chose ; et cependant souvent si l'on nous demandait tout ce que nous avons vu durant quelque espace de temps en marchant, et nous promenant a van* l'esprit fort occupé de quelque chose qm demande une Jattention tout entière , nous ne le pourrions pas dire parce que nous n'y avons pas réfléchi ; on a toujours vu quelque objet, mais l'on ne s'est pas aperçu de ce que l'on voyait.
Il ne faut donc pas faire comme ces gens dont parle sainte Thérèse au chap. 11 de sa Vie , qui s'affligent parce qu'il leur semble qu'ils ne font rien, leur entendement n'opérant pas; il faut l'entendre comme il a été expliqué, c?r c'est alors, dit la sainte, que la volonté s'engraisse et se fortifie. Saint François de Sales, parlant à la très-vertueuse Mère de Chantai sur ce sujet, lui dit : Pour dernier avis, ne vous divertissez jamais de cette voie, souvenez-vous de ce que je vous ai tant dit, et qui .est dans Théotime, qui est pour vous et vos semblables. Vous êtes la sage statue , vous êtes posée dans la niche. Mais il est bon de rapporter ici ce que ce saint évêque dit de cette statue à laquelle si elle était douée d'entendement , et que l'on lui demandât , étant placée dans la galerie de quelque grand prince, pourquoi elle est dans cette niche , elle répondrait , parce son maître l'y a placée; et si on lui répliquait pourquoi elle y est sans rien faire, elle dirait que son maître l'y a. mise pour n'y faire rien, et si derechef on la pressait, disant : De quoi te sert-il d'être de la sorte ? elle répondrait que n'y étant pas pour son intérêt, il lui suffit d'y être pour servir à la volonté de son Seigneur; si encore on poursuivait en lui demandant comment elle pourrait prendre du contentement à le eou-
OEL'VIŒS COMPLETES DE BOL DON
tenter, puisqu'elle ne voit pas son maître , elfe confesserait qu'elle ne le voit pas, n'ayant pas des yeux pour voir, ni des pieds pour marcher, mais qu'elle est contente que son maître prenne plaisir de la voir où elle est : Mais si on continuait et qu'on lui dît, mais ne voudrais-tu pas bien avoir du mouvement pour l'approcher de l'ouvrier qui Va faite , afin de lui faire quelqu'autre meilleur service? sans doute elle le nierait, et protesterait qu'elle ne voudrait pas faire autre chose, sinon que son maître le voulût. Et quoi donc tu ne désires rien, sinon d'être une immobile statue? Non je ne veux être rien, sinon une statue, puisque c'est le contentement de celui à qui et pour qui je suis.