CHAPITRE IV
Suite du discours commencé.
L'on demande si dans l'oraison surnaturelle, ou plutôt l'état passibles personnes doivent quitter quantité de pratiques dont elles se servaient , soit pour offrir leurs actions à Dieu, soit pour se disposera entendre la sainte messe, ou à la sainte communion; si elles doivent se servir de plusieurs considérations pour acquérir les vertus, et se conduire par différents motifs. La Irès-vertueuse Mère de Chantai, dans un billet écrit à saint François de Sales , dit à ce sujet , parlant de l'union qui se fait en ia suprême partie de l'âme sans actes sensibles : Mon âme ne veut autre chose que celte union pour lui servir d'exercice du matin, de la sainte messe, de préparation de communion, d'actions de grâces; et de vrai, rette vue simple et amoureuse de Dieu, quoique non connue, renferme éminemment tout ce qui se trouve dans la multitude d'actes que l'on pourrait faire , et dans son éminence elle comprend tous les actes de foi , d'espérance , de charité, d'humiliation, d'adoration , de demandes , d'actions de grâces et enfin toutes sortes d'actes. Voici comme en parle le Père Simon de Bourg dans ses Degrés de Voraison : 11 y a une intention que les docteurs mystiques appellent éminente, ou éminemment actuelle, et elle n'est autre que ce ressouvenir amoureux et silencieux (le Dieu; car il contient éminemment tous autres actes que nous pourrions produire , comme de bons propos de mieux faire, d'intention de faire nos œuvres pour Dieu, et autres; car, envisageant la fin de tous ces actes qui est Dieu , il renferme en soi éminemment toute leur perfection. De sorte qu'en cet état dresser nos intentions, ce serait plutôt nous abaisser que nous élever. Quelques-uns disent, bien faire et pâtir pour la volonté de Dieu, c'est regarder Dieu comme Maître et Seigneur; pour le bon plaisir de Dieu, c'est regarder Dieu comme père , ami et époux; mais cela est mettre des formes et images séparées en Dieu, lesquelles ne sont pas Dieu même ; car tout ce qui est en lui est très-uniquement lui-même ; donc le meilleur, le plus noble, le plus véritable, c'est de lout faire et pâtir
parce que Dieu seul est, afin qu'il soit seul, et qu'aucune créature ne soit point; sans que nous sortions jamais de l'unité de l'essence divine. Le grand saint François de Sales, au chap. 15 du livre ix de L'amour de Dieu, dit : Bénir Dieu et le remercier pour tous les événements que sa providence ordonne, c'est à la vérité une occupation toute sainte; mais si tandis que nous laissons Je soin à Dieu de vouloir et de faire ce qu'il lui plaît en nous , sur nous et de nous, sans être attentifs à ce qui se passe, quoique nous le sentions bien, nous pouvions divertir notre cœur et appliquer notre intention à la bonté et douceur divine, la bénissant non en ces états ni ès-événements qu'elle ordonne , mais en elle-même et en sa propre excellence , nous ferions sans doute un exercice plus éminent. Là-dessus il fait une similitude agréable de la ûlle d'un excellent médecin et chirurgien, qui étant fort malade ne pensait pas aux remèdes, en laissant le soin à son père j mais attendant tout ce qu'il jugerait à propos. La-dessus elle s'endormit pendant que son père, ayant jugé qu'il était bon de la saigner, et lui demandant si elle le voulait bien, elle lui répondit : Je ne sais ce que je dois vouloir, c'est à vous è vouloir et à faire pour moi tout ce qu'il vous plaira. Voilà donc qu'on lui bande le bras , et q-ue le père porte la lancette sur la veine ; mais pendant qu'il donue le coup et que le sang sort, jamais elle ne regarda son bras piqué , ni le sang qui en sortait , mais regardant seulement son père elle disait : Mon père m'aime bien, et je suis toute sienne : et quand tout fut fait, elle ne le remercia pas, mais seulement répéta les mêmes paroles de son affection et confiance filiale. Or, dites-moi, ïhéotime, cette fille ne témoigna-t-el!e pas une affection plus solide envers son père, que si elle eût eu beaucoup de soin de lui demander des remèdes à son mal, de regarder comme on lui ouvrait la veine, ou comme le sang en sortait, et de lui dire beaucoup de paroles de remercîment ? 11 n'y a certes doute quelconque en cela : car si elle eût pensé à soi, qu'eût-elle gagné, sinon d'avoir du soin inutile, puisque son père en avait assez pour elle; regardant son bras, qu'eût-elle fait, sinon recevoir de la frayeur; et remerciant son père, quelle vertu eût-elle pratiquée , sinon celle de la gratitude ? N'a-t-elle donc pas mieux fait de s'occuper toute en démonstrations de son amour filial, infiniment plus agréable au père que toute autre vertu ? Enfin, il est évident que l'âme qui agit par une intention très-parfaite, ne la doit pas changer pour en prendre de moins parfaites; comme par exemple, agissant par les dillérents motifs que les vertus d'obéissance , d'humilité, de pénitence peuvent suggérer ; et comme nos œuvres prennent leur valeur de leur (in , d'autant plus que la fin est excellente, d'autant plus l'action est méritoire qui est dirigée à cette tin; ainsi l'âme ne pouvant sullire dans un même moment à concevoir tant de motifs, elle fait bien de
prendre le plus parfait ; et tant plus qu'elle le continuera, ce sera le mieux, ne devant pas se relâcher en un temps plus qu'à l'autre delà pureté de son intention. Il n'y a rien de plus méritoire que cet état de pur amour; et une seule vue de Notre-Seigneur en cet état, en obtient plus de grâces que l'on ne pourrait faire par toutes les demandes. Tout est donné à l'amour divin , et Notre-Seigneur accorde môme plusieurs grâces pour soi et pour les autres en vue de cet amour, qu'on n'aurait pas pensé à lui demander. Des personnes remerciant sainte Gertrude pour de certains dons qu'elles avaient obtenus par ses prières, elle en demeura étonnée ; car elle n'avait pas pensé à prier pour elles ; cependant notre divin Sauveur lui dit qu'elles lui en avaient l'obligation ; car il les avait accordés en sa faveur, quoiqu'elle ne l'en eût pas prié. Oh! que cet état d'amour crie fortement aux oreilles de Dieu dans son silence, il ne faut qu'aimer sans réserve, et ne se mettre fil us en peine de rien. En cet état, l'àme ne s'offre plus à Dieu, ni ses actions comme elle faisait auparavant par une multitude de paroles , son offrande est un entier abandonnement à Dieu, en qui elle est divinement transformée; et elle acquiert plus de vertus sans considérations et en peu de temps, qu'elle n'avait pu faire avec toutes ses diligences durant longues années.
On demande ce qu'il faut penser des extases, ravissements, visions, révélations et autres choses extraordinaires. Premièrement, il faut dire ce que c'est que ces eboses, et ensuite comme il en faut user. L'extase est une élévation d'esprit en Dieu, avec une abstraction des sens extérieurs, qui procède de la grandeur de cette élévation ; parce que l'âme étant d'une vertu limitée, tant plus elle s'applique à quelque fonction, elle est d'autant moins attentive à d'autres choses; ainsi, ayant épuisé ses forces naturelles, elle ne peut plus communiquer aucun concours à ses facultés sensitives. La différence du ravissement et de l'extase, est que le ravissement est un transport d'esprit plus prompt et violent. Pour les visions, il y en a de trois sortes : les unes corporelles extérieures , qui se voient des yeux du corps; les autres sont corporelles intérieures, ou imaginaires, et elles arrivent par des espèces ou images des choses que nous avons déjà en réserve au dedans de nous par l'entremise des sens extérieurs, ou bien par de nouvelles images introduites par le ministère des anges ou par la vertu divine; enfin il y a des visions intellectuelles, et elles arrivent à l'entendement par une lumière surnaturelle ou espèce que Dieu y met sans l'aide d'aucun sens corporel ni extérieur ni intérieur, et' sans que l'âme fasse , rien de sa part activement. Quand on dit vision intellectuelle, ce n'est pas donc que cette vision se fasse sans aucune espèce : mais c'est qu'elle n'est ni corporelle ni figurée dans l'imagination. Or , cette vision ne laisse pas de faire voir Notre-Seigneur, la
très-sacrée Vierge et les saints : mais c'est sans aucune image tirée des sens. Il n'y a que Dieu qui la puisse faire, d'autant que ces choses n'ayant point de dépendante des sens et de l'imagination , les créatures et même les anges n'y peuvent rien. 11 est vrai que si ces visions intellectuelles commencent ou se terminent par l'imagination, pour lors les bons anges, et même les diables, v peuvent coopérer, parce que les choses spirituelles y sont proposées sous des espèces tirées des sens. Si on était donc assure que la vision fût purement intellectuelle, on serait certain qu'elle viendrait de Dieu, mais il est très-difficile de discerner au vrai si elle est purement intellectuelle, et trèsaisé de s'y tromper. Les révélations sont des manifestations que Dieu fait à l'âme de quelque vérité cachée, de quelque secret ou mystère. Les paroles extraordinaires sont entendues par des voix extérieures des oreilles du corps, ou elles sont conçues par l'imagination, ou perçues par l'entendement par la seule impression de la vérité. Dieu verse aussi en l'âme une douce senteur des choses spirituelles : et pour le goût, il le favorise d'une saveur des choses divines.
L'attouchement consiste dans une communication à l'âme très-délicate et très-extraordinaire, selon le sentiment du grand docteur mystique, le bienheureux Jean de la Croix. Comme nous avons cinq sens extérieurs, qui ont pour objet les choses visibles ou sensibles de ce monde, par l'entremise desquels nous faisons l'expérience de ces matières, de même notre âme, avec ses puissances spirituelles, a cinq actes proportionnés à ces sens, qu'on peut qualifier du nom de vue, d'ouïe, d'odorat, de goût et d'attoucheraentspirituel, avec lesquels nous expéiimentons les merveilles invisibles de Dieu. C'est la doctrine du grand serviteur de Dieu que nous venons de citer.
Ces choses ainsi déclarées, il faut dire en premier lieu, qu'il y a des extases naturelles, la raison est que l'âme peut épuiser ses forces en quelqu'une de ses puissances , en sorte qu'il ne lui reste plus de quoi agir aux autres. Saint François de Sales rapporte, en son Théutime (chap. 6, liv. ix) qu'un certain prêtre du temps de saint Augustin se mettait en extase quand il voulait sans sentir le feu qu'on lui appliquait, sinon après qu'il était revenu à soi. J'ai lu la même chose de certaines personnes dans le pays des Turcs, qui pour de l'argent se mettaient en extase sans sentir les charbons ardents qu'on leur appliquait durant Je temps qu'ils étaient en cet état. En second lieu, il faut savoir que l'extase peut venir en partie de Dieu et en partie de la créature; je veux dire qu'il y a de certaines créatures très-faibles, en qui l'abstraction des sens ne procède pas tant de la grandeur de leur élévation en Dieu, quoiqu'elles y soient élevées, que de la faiblesse de leur tempérament; en sorte que si la même lumière divine, le même attrait étaient donnés à des personnes d'une constitution plus forte, il n'y aurait poini
OEUVRES COMPLETES DE BO'uDON.
d'extase; ceci est assez à remarquer. En troisième lieu, le malin esprit , dit saint François de Sales, chap. 5 du liv. vu De l'amour divin, peut donner des extases, et ravir l'entendement, lui représentant de merveilleuses intelligences qui le tiennent élevé au-dessus de ses forces naturelles, et par ces clartés, il petit encore donner à la volonté quelque sorte d'amour mou, tendre et imparfait. Les diables peuvent aussi représenter des visions corporelles et imaginaires; révéler de certaines choses très-secrètes inconnues à la personne à qui ils les manifestent, et que ces esprits savent, ou Lien dire quelque chose de l'avenir par conjectures; car ils ne peuvent connaître le futur certainement, qui ne dépend pas des causes naturelles. Ils forment aussi des voix extraordinaires, des paroles intérieures dans l'imagination, des goûts et des senteurs d'une manière surprenante. L'expérience, de plus, fait voir que l'imagination seule se forme plusieurs de ces choses : en sorte qu'il se rencontre plusieurs personnes qui n'ayant rien d'extraordinaire ni du côté de Dieu ni de la part des diables, par leur seule imagination croient avoir des visions, révélations, et entendre des paroles par une voie qui n'est'pas commune. Il est bon encore de savoir que quelquefois dans le ravissement la chaleur naturelle se cache dans le cœur, dans le cerveau, dans les artères, en sorte qu'on ne la peut découvrir, ce qui fait quelquefois penser que l'on est mort : et la personne même ne sait pas si son âme est sortie en effet du corps, ou non. C'est ce qui fit qu'on voulut enterrer sainte Thérèse dans un ravissement : et ses yeux étaient fermés par la cire des cierges qui était tombée dessus. En quatrième lieu, on ne doit pas ignorer que l'extase suppose imperfection de la nature , comme il est aisé de le voir par la définition ci-dessus donnée : c'est pourquoi l'Eglise a décidé que les extases n'ont jamais eu lieu en Notre-Seigneur Jésus-Christ : et c'est une vérité catholique après la définition de l'Eglise; et iJ est bien probable que la très-sacrée Vierge n'en a jamais eu. Aussi, sainte Thérèse remarque bien qu'elles cessent lorsque Notre-Seigneur a dilaté l'âme, et plus habilitée. Il v a un état bien au dessus des extases, révélations et choses semblables dans lesquelles, si elle n'y prend bien garde elle se satisfait, et est propriétaire, et a beaucoup d'amour de soimême, qui est exempt de ces défauts, et hors des prises de Satan , qui consiste dans une contemplation amoureuse de Dieu, contemplation, qui est très-pure, très-simple, qui réside dans la suprême partie de l'âme avec une grande liberté de toutes ses puissances et facultés tant intérieures qu'extérieures. Comme nous en avons parlé, nous n'en dirons pas davantage, sinon que c'est une chose assez ordinaire que cet état divin est peu estimé, parce que l'on ne voit rien au dehors d'extraordinaire : et que celui des extases et révélations qui est bien au-dessous, est le sujet des admirations et de l'estime de la
plupart des hommes, et quelquefois des directeurs mêmes ; tant il est vrai que l'on donne peu à chaque chose son prix, et que l'on marche peu dans la vérité. En cinquième lieu, c'est une très-grande erreur de mettre la perfection dans les extases, visions et révélations. Les pharisiens, comme ledit très-bien sainte Thérèse, qui voyaient et attendaient le Fils de Dieu , par une vision très-certaine, non pas d'images miraculeuses qui le représentent, mais de sa propre personne, n'en étaient pas meilleurs. Il est bon de dire ici, que la sainte assure avoir appris par révélation que, dans toutes les apparitions ordinaires de Notre-Seigneur aux bonnes âmes, ce n'est pas lui en sa propre personne qui paraît, mais des figures surnaturelles qui représentent sa personne. Mais tous les méchants qui reçoivent son corps et son sang, qui est bien une autre grâce que ces apparitions , ne laissent pas d'être dans un très-malheureux état ; et il est vrai que les extases et autres choses surnaturelles extraordinaires peuvent compatir avec le péché mortel; et notre sainte enseigne que Notre-Seigneur donne quelquefois l'oraison surnaturelle aux âmes qui sont en mauvais état, pour voir si elles voudront jouir de lui. Il faut, de plus, remarquer sur ce sujet , qu'il y a des âmes conduites par l'esprit de Dieu, par la voie des révélations, visions, extases, qui n'approchent pas de la perfection de celles qui n'ont jamais rien eu de ces choses extraordinaires ; celles-ci étant incomparablement plus élevées dans la véritable sainteté. L'Ecriture nous dit que saint Jean-Baptiste n'a fait aucun miracle, et elle nous apprend, en même temps, qu'il est le plus grand entre les enfants des hommes. (Matth. xi, 11.) Sainte Birgitte déclare que Notre-Seigneur lui dit qu'il y avait des âmes plus élevées en perfection qu'elle, à qui cependant il ne se communiquait pas comme à elle. Ceux qui auront beaucoup d'expérience sauront bien que l'on trouve des âmes innocentes, à la vérité, à qui Dieu prend plaisir de se communiquer par ces voies extraordinaires, mais qui sont très-éloignées de la vertu héroïque que l'on remarque en d'autres, à qui Notre-Seigneur ne fait aucun de ces dons. Or, il arrive de très-grands maux du trop d'estime que l'on donne à ces personnes d'extases et de visions ; car, souvent on croit à tout ce qu'elles disent, des personnes qui sont [«longées dans de grandes imperfections, ou danger de leur salut, mettent leur conscience en repos sur leur témoignage et leur assurance ; et plusieurs grands désordres en proviennent, particulièrement dans les communautés de filles, qui se laissent facilement surprendre par ces sortes de voies, s'imaginant que les personnes qui les ont sont propres à tout, quoique quelquefois elles aient peu de véritable lumière [tour le gouvernement, et qu'elles soient cause, sans y penser, du, relâchement de l'observance régulière. Mais si cela arrive par le trop d'estime que l'on donne aux personnes que nous supposons avoir des
grâces véritables de l'esprit de Dieu; que ne doit-on pas craindre de la part de celles qui sont trompées du diable. Sur ce sujet, on ne peut assez priser la règle que donne le grand maître de la vie spirituelle, le bienheureux Jean de la Croix, qui est de ne s'arrêter jamais aux choses extraordinaires et aux visions même de Noire-Seigneur et de sa très-sacrée Mère, ou autres apparitions surnaturelles; parce que, comme il enseigne très-bien, si ees choses sont de Dieu, elles opèrent selon son bon plaisir, quoique nous ne nous y arrêtions pas, et en nous y arrêtant, nous pouvons y être trompés, cm au moins cela nous peut détourner de l'union avec Dieu, dont le moyen le plus prochain et plus immédiat est la pure foi, et c'est là où il faut toujours demeurer. C'est donc souvent une grande perte de temps aux directeurs qui veulent tant examiner si les visions sont de Dieu ou du malin esprit, et un amusement fort inutile avec les âmes qui sont sous leur direction, avec lesquelles, sous ce prétexte, ils causent et parlent des temps notables tous les jours; car, quelquefois, après tous les entretiens, ils croiront que ce qui est Dieu vient du démon, ou que l'illusion du démon est une grâce du bon esprit. On ne peut se tromper en suivant la règle du saint homme le bienheureux Jean de la Croix, qui est de s'arrêter toujours à la pure foi, laissant là ces choses extraordinaires pour telles qu'elles sont aux yeux de Dieu. Il faut encore considérer que comme un excellent tabieau de Notre-Seigneur mis devant les yeux d'une personne qui est en oraison, lui peut servir de distraction, si elle s'amuse à en regarder la beauté ou l'ornement; de même les visions surnaturelles peuvent avoir le même effet, et tirer l'âme hors de la pure vue de Dieu seul, non pas qu'elles ne soient très-bonnes venant de Dieu, de même que l'usage des tableaux saints est très-bon et utile, comme la sainte Eglise le déclare, mais par accident, par l'usage imparfait de l'âme, elles peuvent lui nuire. Mais il faut lire, sur ces sujets, les livres du bienheureux Jean de la Croix, dont l'on peut dire ce qu'a dit autrefois un des plus saints et des plus grands docteurs de l'Eglise des livres de saint Hilaire, qu'on les peut lire sans crainte de broncher. Plût à Dieu qu'ils fussent plus connus qu'ils ne sont, et quoiqu'ils traitent des matières les plus spirituelles, tant s'en faut qu'ils donnent occasion à l'illusion; qu'au contraire, ils délivrent de toutes les tromperies de la nature et du démon, et acheminent l'âme à l'union plus parfaite avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, par la voie étroite de l'Evangile, du renoncement entier à soi-même.
Que doit-on dire donc de ces gens qui s'arrêtent aux visions et révélations pour porter leur jugement des choses, ou pour entreprendre ou quitter quelques œuvres?
Ils sont en très-grand danger, exposés à toutes les illusions des diables, et en péril manifeste de ruiner les œuvres de Dieu autant qu'il est en eux, et de coopérer aux des-
seins des'démons. Premièrement, parce qu'ils sont en danger de prendre pour conduite de Dieu celle du démon; ce qui est arrivé à de très-grands personnages très-éclairés et trèssavants, et à plusieurs même qui avaient beaucoup examiné ces voies extraordinaires, qui, selon le jugement de tous ensemble, avaient été déclarées venir de l'esprit de Dieu. Au reste, c'est une haute tromperie de s'appuyer sur ce que ces personnes disent par leurs révélations, parce qu'elles vivent bien ; car, comme nous dirons, les personnes très-vertueuses peuvent être trompées, et l'ont été; et puis le diable, dont les artifices sont inexplicables, fera paraître de bons effets en apparence, et dont on aura de la peineà discerner le peu de solidité. Cela se voit très-clairement dans la vie de certains hérétiques, que le démon même pousse à faire quantité d'œuvres, qui éclatent, pour donner crédit à la méchante doctrine qu'ils professent. J'en ai connu qui faisaient des retraites pour vaquer à Dieu, qui ne parlaient que du dégagement des choses du siècle, dont la vie paraissait toute sainte, et on n'y remarquait rien que d'édifiant. Si l'on dit que ces personnes prédisent les choses futures, ce qui est une marque assurée de l'esprit de Dieu, le démon ne le pouvant faire , il faut considérer deux choses sur ces prédictions; Ja première, que souvent le démon les dit par des conjectures qu'il en a, qui sont inconnues aux hommes, et ainsi qui surprennent, ou bien ce sont choses dont l'événement peut être su dans les causes naturelles, par exemple, la mort d'une personne, les diables pouvant fort bien la prédire par la connaissance qu'ils ont des causes de la nature. La seconde, c'est que Dieu permet justement, en punition de la vaine confiance que l'on a en ces prédictions, que quoique le diable ne les ait pu dire certainement, elles arrivent comme il les a dites. Combien de fois cela s'est-il vu dans les prédictions des astrologues qui n'ont ni l'esprit ni la connaissance des démons?
Mais, secondement, ces personnes sont dans un grand danger d'illusion, quand même on serait assuré que les âmes qui ont des révélations et visions sont conduites de l'esprit de Dieu; car le prophète ne parle pas toujours en prophète, et ceux qui ont de l'expérience savent que ces bonnes âmes quelquefois se trompent, prenant leurs pensées pour celles de Dieu. Quand on lit, dans l'une des épîtres de sainte Catherine de Sienne que, parlant à Dieu, elle lui dit qu'il sait que la vérité est que la sainte Vierge a été conçue en péché originel; qui concilierait de là, comme ont fait quelques-uns, que c'est une révélation divine, se tromperait bien fort; la bonne sainte disait sa pensée comme elle en avait été instruite dans l'opinion de son ordre; et en la disant, elle ne laissait pas de croire que c'était une pensée de Dieu; puisqu'en lui parlant, elle disait : Vous savez, ô mon Dieu, que c'est la vérité. Sainte Brigitte, dont les révélations ont été autorisées dans un concile., déclare bien le
contraire, et dit clairement qu'elle a eu révélation que la très-pure Mère de Dieu a été exempte de péché originel en son immaculée conception. De plus, le démon se mêle dans les visions et révélations. Il a paru, à sainte Thérèse trois ou quatre fois en la ligure de Notre-Seigneur, et lui a dit plusieurs fois des paroles intérieures; il est vrai que la sainte découvrit l'illusion, que l'on reconnaît par la grande différence qui s'y rencontre et les véritables communications de Dieu; particulièrement cela est apperçu par les personnes qui ont expérience de l'un et l'autre; mais après tout, ces personnes-là même y sont aussi trompées : témoin la bienheureuse Catherine de Boulogne, qui, durant trois ans, fut dans l'illusion, le diable lui paraissant sous la forme de Notre-Seigneur et de la très-sacrée Vierge, sans qu'elle s'aperçût d.e la tromperie.
En troisième lieu, il y a encore du danger quand bien il n'y aurait nul doute que les révélations ne fussent de l'esprit de Dieu; non pas qu'elles ne soient indubitables, l'esprit de Dieu étant la vérité même, mais à raison de l'application qu'en fait l'esprit humain, qui les prend d'une autre manière que l'esprit de Dieu ne fait. Vous serez martyr, fut-il révélé a un saint personnage, niais l'esprit de Dieu l'entendait du martyre d'amour. Encore quarante jours, et Ninive sera détruite, fut-il encore révélé au prophète Jonas (m, 4), mais l'esprit de Dieu entendait, supposé que les Niniviles ne fissent pas pénitence.
Ceux-là donc manquent grandement qui consultent ces personnes de visions et révélalions. Depuis que Dieu nous a parlé par son Fils, c'est à sa divine parole qu'il nous a révélée ou par sa propre personne, ou par son Eglise que nous devons nous arrêter. J'ai connu une personne de grand mérite qui, ayant consulté dans le royaume et hors du royaume quatre personnes conduites par ces voies extraordinaires touchant l'état d'une personne décédée, deux eurent révélation qu'elle était bien avant dans les feux du purgatoire, et deux autres qu'elle en était sortie et qu'elle était dans le ciel. Voilà le bel effet de ces consultations. Mais l'histoire nous apprend que de grands saints,,et qui avaient beaucoup de communications du ciel, se sont partagés dans des affaires de la dernière conséquence pour la gloire de Dieu et le bien général de l'Eglise universelle; les uns, par exemple, dans un temps de schisme, soutenant le véritable Pape, et les autres l'antipape. Cependant vous verrez des gens de bien agissant par des révélations de temmes, décider de toutes choses avec une assurance dernière, faisant passer leurs sentiments pour des oracles, soutenant avec opiniâtreté ce qu'ils savent par ces voies, exigeant avec importunité, et même vexation, que l'on fasse ce qu'ils pensent, et ne laisant aucune difficulté de dire les défauts cl péchés d'autrui, selon la pensée de ces iemmes ; ôtant la réputation des morts aussi bien que des vivants, parce que ces créatu-
res ont révélation des états de l'autre vie Jà ce qu'elles disent. On laisse aux théologiens à examiner avec quelle conscience on peut diffamer le prochain, soit mort ou vivant, en disant ce que l'on apprend par des révélations de femmes; car s'il n'est pas permis de publier les vices certains quand ils ne sont pas publics, que doit-on dire de ceux qui en manifestent sous prétexte de connaissance par voie de révélation; et ce qui est bien digne de compassion, c'est de voir ces gens qui agissent de la sorte condamner d'illusion et de tromperie ceux qui ne s'arrêtent pas à leurs visions, ou croient les révélations qui leur sont contraires, s'aveuglant jusqu'à ce point-là en voyant le danger des autres qui se conduisent par ces choses extraordinaires, de ne pas voir le même péril où ils sont, et qui souvent est incomparablement plus grand, et dont les suites sont plus à craindre.
On demande comment se doivent comporter les personnes qui sont dans l'état passif pour les prières pour le prochain, pour les âmes du purgatoire, pour les nécessités publiques et particulières. A cela il faut remarquer ce qui a été dit, que l'esprit de Dieu applique quelquefois dans le particulier à certaineschoses, comme à prier pour quelque nécessité ou pour, quelques âmes, et même inspire de certaines dévotions pour cela. Or, en ces occasions, il faut suivie le mouvement intérieur , toute la perfection étant de faire ce que Dieu veut que nous fassions, et en la manière qu'il le veut. Hors de cette application spéciale, on doit prier pour l'Eglise, pour les âmes du purgatoire, pour les personnes vivantes par un simple regard de Dieu, ou dans le commencement de l'oraison diriger son intention sur cette fin sans s'embarrasser davantage. Mais quand on prie pour le prochain, il en faut quitter autant que l'on peut l'image corporelle, et toutes les considérations naturelles que l'on en peut avoir, n'y regardant que l'intérêt de Dieu ; si on lui est obligé, il faut en avoir de la reconnaissance parce que Dieu le veut.
Pour les lectures et sermons, il y a des âmes à qui ils servent peu, et qui à peine peuvent lire, et sont peu touchées de ce qu'elles entendent. Les saintes Catherine et Angèle souffraient quelquefois beaucoup d'entendre parler de Dieu ou d'en parler, parce que tous nos termes étant pris des créatures, ils donnent des bornes à tout ce qu'ils expriment, et les plus hautes pensées que l'on a de Dieu en sont infiniment éloignées. Ces âmes donc ne peuvent guère lire que les livres qui sont conformes à leur état. 11 est cependant à propos qu'elles assistent quelquefois aux sermons pour rendre toujours ce respect à la parole de Dieu, et pour donner bon exemple.
Enfin que doit- on dire de tous les abus qui font tant crier, et que l'on dit qui se rencontrent dans les voies de l'oraison? Il faut laisser crier, persévérer avec fidélité, et se corriger des abus que l'on pourrait coin-
mettre. Le diable trompe de certaines âmes, après qu'elles ont beaucoup éclaté pour tâcher de décrier celles qui agissent par l'esprit de Dieu ; car le monde prend ici facilement le change, attribuant aux unes ce qui estarrivé aux autres. Le diablefaitses efforts pour rendre ridicules des personnes d'oraison, spécialement dans les communautés; les faisant même maltraiter de paroles, de mépris et d'effets; les faisant voir comme gens inutiles à la maison, et en donnant de l'aversion, tout cela pour les décourager et pour faire peur aux autres. S'il y en a qui font des indiscrétions, qui se* ruinent la santé, qui perdent le temps, qui ne s'acquittent de leur devoir, qui expliquent mal les choses mystiques, qui ne soient pas assez entendues dans les voies spirituelles , il se sert de tout cela pour faire crier contre l'oraison en général, passant de l'abus qui n'est pas bon à l'état qui est trèssaint. Il fait imposer quantité de choses à ces personnes, ou fait mal expliquer leurs paroles ou actions ; mais il faut se tenir à la conclusion de la grande sainte Thérèse : Que tout le monde crie et s'abîme s'il veut, il faut être fidèle à la sainte oraison.