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CHAPITRE VI

Des qualités du directeur.

Il est important, dit le bienheureux Jean de la Croix en La vive flamme de l'amour, à l'âme qui veut profiter, et qui ne veut pas tourner en arrière, de bien considérer entre les mains de qui elle se met, parce que tel le maître tel sera le disciple, et tel le père tel sera le fils. Sainte Thérèse dit au chap. 4, de sa Vie, ces paroles : Je n'ai point trouvé de maître, je dit de confesseur qui m'entendît bien, quoique je l'aie cherché l'espôee de vingt ans, ce qui m'a apporté beaucoup de préjudice pour tourner souvent en arrière, et encore pour me perdre du tout; et, au chap. 13, qu'elle a connu des âmes qui demeuraient sans avancer par la faute du directeur, qu'elle en a vu quelques-unes qui ne savaient que devenir, parce que les directeurs n'ayant pas la connaissance des choses de l'esprit affligent l'âme et le corps, et empêchent l'avancement. C'est donc un très-grand mal de vouloir diriger les âmes sans être pourvu des qualités nécessaires, et, à l'instant de la mort, ces directeurs auront un terrible compte à rendre à Dieu.

Or, la science et la discrétion, selon le sentiment du bienheureux Jean de la Croix, sont le fondement de toute bonne direction. Le directeur doit être docte, puisqu'il est le dépositaire de la science des voies de Dieu, conformément à ce qui est écrit, que les lèvres du prêtre gardent la science. 11 doit discerner entre la lèpre et la lèpre, le péché et le péché, le bien et le bien, et le bien d'avec le mal, et le mal d'avec le bien. Il est comme la bouche du Seigneur, séparant le précieux d'avec le vil, et il lui ouvre les lèvres pour annoncer sa louange, signifier ses ordres et déclarer ses volontés. Mais, si la bouche médite la sagesse, ruminant, recherchant dans les livres divins et les écrits des

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saints Pères et docteurs les lumières nécessaires pour la conduite des âmes, sa langue ne profère que des paroles de jugement, par l'application discrète qu'il en fait en temps opportun, conformément aux dispositions de la grâce et selon le mouvement de l'esprit de Dieu qu'il reconnaît dans les âmes. Il doit donc être prudent aussi bien que savant. Il doit être grandement patient, et l'on peut dire que les marques de son ministère, aussi bien que celles de l'apostolat de saint Paul, doivent être en toute patience. C'est une vertu qui n'est pas peu nécessaire , l'expérience faisant voir tous les jours le grand besoin que l'on en a en la conduite des âmes, dont il faut supporter les défauts et le peu d'avancement avec une charité trèsgrande; autrement on les rebute, et quelquefois on est cause de leur perte. Il doit être doux, affable et humble de cœur, à l'imitation du souverain directeur des âmes, et la douceur est une qualité si requise dans un prêtre, que l'Eglise a établi une irrégularité, c'est-à-dire un empêchement pour le sacerdoce, qui provient du défaut de mansuétude.

Mais il doit être grandement expérimenté, dit sainte Thérèse au chapitre 13 de sa Vie; car, s'il ne l'était, il peut grandement faillir, et il vaut mieux, dit cette sainte, que la doctrine lui manque, pourvu que l'on confère avec des personnes de doctrine quelquefois. Cette condition est bien à remarqner; car, sans cela, on serait exposé à bien des erreurs. Notre sainte assure que les diables craignent les doctes qui sont humbles ; car autrement ils leur servent de jouet ; que ces personnes savantes ne l'ont jamais trompée; et, au chapitre que nous venons de citer, qu'il est bien important que le maître soit prudent, qu'il ait un bon jugement, qu'il soit expérimenté, et que, si, ensemble, les lettres s'y rencontrent, c'est un très-grand bien ; mais que, si toutes ces choses ne se trouvent, les premières sont plus importantes, c'est-à-dire la prudence, ou bon jugement, et l'expérience. Au chapitre 34- de sa Vie, elle enseigne que c'est un abus de penser autrement et de vouloir connaître l'esprit sans l'avoir. Il faut donc savoir, dans la doctrine de cette sainte, que la science est nécessaire pour prendre garde qu'à l'intérieur et extérieur, tout soit conforme à la voie naturelle, lorsqu'on opère par l'entendement dans les limites de la nature, et, dans les choses surnaturelles, que tout soit conforme à l'Ecriture ; mais qu'il faut de l'expérience pour acheminer l'âme à Dieu dans les voies sublimes de la perfection. Elle enseigne celte doctrine au chapitre 34 de sa l'ie, que nous venons d'alléguer, où elle dit qu'un homme docte peut gouverner une âme dans une voie extraordinaire, en voyant si ses grâces ne sont pas contraires à l'Ecriture sainte ; mais pour le reste, qu'il ne se rompe point la tête et ne s'alambique pas le cerveau, qu'il ne pense pas comprendre ce qu'il n'entend pas, et qu'il n'étouffe point l'esprit; car, quant à cela, elles ont un plus grand

maître qui les conduit, et elles ne sont sans directeur ni supérieur. Que le savant s'humilie do ce que Notre-Seigneur fait une petite vieille plus savante que lui, quoiqu'il soit très-éminent en doctrine. Quand donc la sainte assure, comme nous l'avons dit, que les doctes ne l'ont jamais trompée, elle entend dans les conseils qu'elle en a reçus pour régler l'intérieur et extérieur dans la voie naturelle, et pour ne rien penser dans les choses surnaturelles, que conformément à la foi catholique ; mais, pour le reste, elle déclare nettement qu'ils ne se rompent point la tête, et que c'est un abus de croire que l'on entendra avec les années ce qui ne se peut savoir en aucune manière par l'expérience.

C'est la doctrine de saint Bernard sur les Cantiques, où il dit : L'intelligence n'y comprend qu'autant que l'expérience y atteint ; et il en rend la raison en un autre lieu, sur les mêmes Cantiques , par ces paroles : Comme celui qui est ignorant du grec n'entendra pas celui qui le parle, de même la langue d'amour sera barbare à celui qui n'aime point. Saint Bonaventure, en sa préface de la Théologie mystique, est de même sentiment ; car il remarque que cette sagesse en cela est différente de toutes les autres sciences, parce qu'en icelle il faut avoir l'usage auparavant que d'entendre ; et, au chapitre 3, il dit que plusieurs sages et docteurs n'arrivant pas à cette sagesse, s'en moquent, et, par suite, combattent en cela contre Dieu, qui en est le très-haut distributeur. C'est pourquoi il ajoute ces paroles : Je prie avec le bienheureux saint Denis et, qui plus est, avec Jésus-Christ, celui qui regardera cet écrit de ne le point manifester à ces philosophes ignorants qui mènent une vie charnelle. Gerson, en sa Théologie mystique, enseigne la même chose, disant qu'il y en a qui, enflés du vent de leur philosophie, foulent avec leurs pieds sales tout ce qu'ils ne goûtent pas et déchirent d'une dent canine tout ce qu'ils n'entendent pas ; et il assure qu'il faut cacher les paroles mystiques à plusieurs sages et lettrés qui sont nommés sages et théologiens. Un grand esprit, c'est l'éminentissime cardinal de Richelieu, en son livre De la perfection, a laissé par écrit avec beaucoup d'humilité ses sentiments sur ce sujet, par ces dignes et humbles paroles : Je laisse un plus long examen à faire de la théologie mystique à ceux qui la connaissent par une longue et sainte expérience et en savent aussi bien tous les replis; ceux qui me ressemblent les doivent révérer avec humilité sur la simple connaissance générale qu'ils en ont, laquelle, bien que vraie et certaine, les laisse néanmoins dans une telle obscurité des circonstances particulières, qu'ils ne sont pas plus savants en ce qui est de leur détail que les aveugles en la distinction des couleurs, la pratique étant la seule théorie de cette haute théologie. Dieu ne permet pas, dit la bienheureuse Catherine de Gênes, qu'une âme connaisse cet amour, sinon celle qui approche de ce

même amour. Pour ce chemin, enseigne le bienheureux Père Jean de la Croix, en La vive pomme d'amour, l'âme à peine trouvera un guide capable assorti de toutes les parties dont elle a besoin; car, pour conduire l'esprit, encore que le fondement soit la seience et discrétion, s'il n'a toutefois l'expérience du Très-Haut, il n'y acheminera pas l'Ame quand Dieu l'y attire, et lui pourrait faire beaucoup de tort. Il y a des Pères spirituels, dit-il encore, qui, faute de lumière et d'expérience, nuisent plus aux âmes qu'ils ne leur servent, ressemblant aux ouvriers de Babylone, qui, faute de s'entendre, portaient une matière pour l'autre et consommaient ainsi le temps en vain. Le P. du Pont, de la Compagnie de Jésus, rapporte que le P. Balthasar Alvarez fut élevé dans l'oraison passive, parce qu'il devait être le maître spirituel de plusieurs âmes d'oraison ; et c'est une consolation à une <*me, dit ce Père, quand 'son directeur lui dit : J'ai passé par là; ceci et cela m'y est arrivé. J'ajoute que c'est spécialement un secours indicible pour les âmes qui ont des peines que l'on entend sans qu'il soit besoin de les expliquer. Enfin ce même serviteur de Dieu, le P. Balthasar Alvarez, pariant des directeurs qui n'ont pas d'expérience, dit : Celui qui n'aura pas appris le grec le pourra encore moins enseigner ; et il assure qu'il faut dire de même d'un Père spirituel qui ne peut instruire de ce qu'il n'a jamais expérimenté touchant les voies les plus élevées. Mais on peut dire à ceux qui ont passé par les états les plus difficiles et .es p.us sublimes ces paroles, par rapport à celles que ies apôtres dirent à Notre-Seigueur : Nous connaissons maintenant que vous savez tout et n'avez besoin qu'on vous interroge ; c'est pourquoi nous croyons que vous êtes venu de Dieu. (Joan. xvi, 30.)

Enfin la probité de vie est nécessaire au directeur. C'est pourquoi sainte Thérèse parlant des serviteurs de Dieu qui assistent le prochain, s'écrie : 0 mon Jésus, que fait une âme embras'ée de votre amour 1 combien devrions-nous supplier sa divine Majesté de la laisser en vie. Ah ! que ceux qui sentent le même amour devraient bien, s'il leur était possible, suivre partout ees âmes. Elles s'entr'aident beaucoup à pâtir. Elles sont semblables aux soldats qui, pour s'enrichir, désirent des guerres. Le travail est leur exercice et leur emploi. Au contraire, pour les gens du monde, leur conversation est à fuir. Celui-là se perd qui suit un perdu. Au chapitre 39 de sa Vie, elle dit qu'elle ne fait que désirer qu'il y ait des personnes détachées , particulièrement celles qui s'emploient pour le prochain. Dans la 3e demeure du Château intérieur, elle déclare qu'il faut que le directeur soit saint; cela encourage, ajoute-t-elle, c'est comme les petits oiseaux qui ne pouvant si tôt imiter leurs pères, se lancent à tire-d'ailes dans les airs, néanmoins se dressent peu à peu. Les directeurs qui sont encore dans les att.iches, dans l'estime des choses, sont bien peu propres à en

persuader le mépris : c"est ce qui fit dire à saint Pierre d'Alcantara , donnant avis à sainte Thérèse qu'il ne les fallait pas consulter, quoique bons esprits et savants, sur la matière de la perfection; aussi la sainte disait ensuite que pour bien entendre les voies de Jésus-Christ, il fallait en être dans la pratique. Elle l'avait bien connu par son expérience, ayant consulté plusieurs savants, ils la dissuadaient tous de vivre en pauvreté. Marie de Jésus, femme dévote, qui la pratiquait, lui persuada, et saint Pierre d'Alcantara, le grand ami de la pauvreté l'y exhorte et lui écrit que le conseil d'un Dieu ne saurait jamais manquer d'être bon, que les véritables pauvres mènent ici-bas une vie bienheureuse. Hélas 1 comment pouvoir souffrir d'être riche à la vue d'un Dieu pauvre, s'écriait cette sainte, qui, écrivante la mère Anne de Jésus, prieure de Reas, au sujet des directeurs de sainte vie, lui demande : Je trouve, ma fille, que vous avez bonne grâce de vous plaindre ayant là mon P. Jean de la Croix, qui est un homme tout céleste et divin. Je n'ai point trouvé un homme semblable à lui, ni qui excite tant les âmes à suivre le chemin du ciel. Vous ne sauriez croire ce que je ressens, étant privée d'un tel secours. Considérez que vous possédez un grand trésor en ce saint ; que toutes les religieuses de votre maison le tiennent en grande estime; qu'elles traitent et communiquent avec lui de leurs âmes, et verront quel profit elles font et combien elles s'avancent en la voie de l'esprit; car Notre-Seigneur lui a donné pour cela une grâce particulière.

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