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CHAPITRE VIII

Des fautes que commettent les directeurs , et des maux qui en arrivent.

Comme ii n'y a rien qui sanctifie davantage en la personne du directeur, que l'esprit de mortification, de dégagement et d'anéantissement à raison que le vide de la créature est la plénitude de l'esprit de Dieu, à qui seul il appartient de sanctifier les âmes; aussi est-il vrai que l'esprit de nature et d'attache aux choses créées porte une grande opposition aux communications de la grâce ; c'est pourquoi le grand manquement dans le directeur est le défaut du renoncement et d'abnégation et, si la plus grande faute que l'on puisse faire, voulant élever un édifice, est de manquer aux fondements, l'on peut dire que le directeur qui, dans le soin des âmes, élève des édifices spirituels à Jésus-Christ, n'en peut commettre de plus grandes que celles qu'il fait bâtissant sur le sable mouvant de l'esprit de nature. Si tous les Chrétiens ne doivent vivre que de l'esprit de Jésus-Christ, ceux qui sont appelés au gouvernement des âmes en doivent avoir une plénitude regorgeante, alin que les âmes reçoivent des épancheme ils de leurs grâces, et que Notre-Seigneur

OIavrf.s coupl. de Boupox I.

soi t sanctifié, pour parler selon le langage d<? l'Ecriture, en ces personnes qui approchent de ses autels. Que pensez-vous faire ? disait saint 'Bernard à un directeur qui voulait trop tôt se produire, je ne veux pas m'eurichir de votre pauvreté. Comment de vrai donner ce que l'on n'a pas? un homme qui a l'esprit du monde n'est point propre à communiquer l'esprit de Jésus-Christ. Sainte Thérèse, dans la 3' demeure du Château intérieur, remarque bien que le directeur ne doit pas avoir l'humeur mondaine. Bien des choses sont comprises sous cette humeur mondaine; car l'humeur mondaine est d'aimer ses aises, ses intérêts, l'estime, l'amitié des créatures, leur appui, leurs connaissances et habitudes. Elle déclare encore dans un autre lieu que les personnes qui estiment le point d'honneur et qui pensent même être obligées de l'avoir, empêcheront que les autres ne profitent pas. Cette sainte enseigne avec grande raison que ces personnes-là empêcheront qu'on ne profite; car en mille occasions, sous prétexte qu'il s'agit de l'honneur, elles empêcheront les âmes d'entrer dans les voies humiliantes, abjectes et ignominieuses de Jésus-Christ; elles seront cause qu'elles s'abstiendront de faire* de grandes actions pour l'intérêt de Dieu et les tiendront toujours dans la crainte par la vue du point d'honneur; elles ne profiteront pas non plus, car elles ne feront jamais marcher dans un parfait abandon, le point d'honneur aura toujours sa place, qui pour petit qu'il soit, dit notre sainte, apporte un grand dommage. Elle assure, au chap. 16 de sa Me, que la tiédeur des prédicateurs et le peu de fruit qu'ils font, vient de ce qu'ils font cas de l'honneur; que les bons ne sg soucient non plus de tout perdre que de tout gagner pour ce qui regarde leurs intérêts. En cela on doit dire la même chose des directeurs, et, touchantencorece quela sainte remarque, du trop de discrétion, qu'elle assure aussi empêcher Jes âmes d'avancer, et que tenant ce procédé l'on fera peu de fruit, quelque bonne intention que l'on ait; c'esi au chap. 16 cité ci-dessus qu'elle fait ces remarques et au chap. 21 de sa Vie, elle fait voir que l'âme éclairée se rit de ces gens-là qui disent que c'est prudence, et que c'est pour conserver leur autorité, afin de faire plus de profit. Quoique nous ayons déjà parlé de ces malheurs dans les défauts de ceux qui tendent à Dieu, nous ne pouvons nous lasser de les répéter à l'imitation de notre sainte qui assure qu'elle le dit plusieurs fois. Qu'il y en a peu qui n'aient trop de discrétion; ce qu'elle attribue à un châtiment de Dieu pour nos péchés. Ces directeurs au point d honneur et qui, selon la sainte, pensent qu'ils serviront mieux Dieu étant tenus pour discrets, aiment une dévo tion approuvée, louée, qui est dans l'applaudissement et qui est bien éloignée de la vit de Jésus-Christ qui a été l'homme de douleurs et de contradiction, l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple ; les ignominies de la croix leur font peur, et ils en

font peur à leurs dévotes. Le qu'en dira-t-on lient un empire sur leurs esprits qui s'occupent grandement à considérer ce que l'on pense et dit d'eux. Le bienheureux Jean de la Croix parle de certains qui, avec des respects humains ou appuyés sur leur goût et intérêt, ou pour craindre où il n'y avait rien à craindre, l'ont temporiser lies Ames qui veulent quitter le monde et y apportent tant de difficultés et, qui pis est, tâchent de les divertir de cette pensée, et il appelle ces directeurs des pierres d'achoppement à l'entrée du ciel, remarquant que cela arrive en deux manières, les uns te sachant, les autres l'ignorant, encore que les uns ni les autres n'en demeureront impunis; car puisque c'est leur office, ils sont obligés à savoir ce qu'ils font. Les sentiments de ce grand serviteur de Dieu me donnent lieu de remarquer ici le peu de foi, non-seulement des directeurs, mais encore de plusieurs personnes dévotes qui, ayant des enfants, ont une grande crainte qu'ils n'embrassent la vie religieuse. J'ai quelquefois considéré avec étonneraient leur aveuglement incroyable et leur dureté de cœur pour Dieu ! Ce serait une hérésie que de nier qu'il n'est pas meilleur de garder la virginité que de se marier, voilà une vérité de foi, qu'il est meilleur de ne se pas marier; pourquoi donc ces pauvres gens qui se disent fidèles et que l'on appelle dévols, ô mon Dieu quelle sorte de dévotion 1 veulent-ils envier b leurs enfants ce qui leur est plus avantageux? Mais ne fait-on pas son salut dans le monde aussi bien que dans la religion? On y peut faire son salut, mais non pas si bien; /état de la religion est une voie plus sûre pour le ciel ; le monde est tout plein de précipices. Or, dans une affaire de telle conséquence, est-ce aimer ses enfants que de les exposer au danger et de les empêcher de prendre le chemin plus assuré pour gagner le ciel et éviter l'enfer. Ohl qu'il est faux que ces gens aiment véritablement leurs enfants; mais c'est leur satisfaction qu'ils aiment en les retenant dans le siècle : cela plaît davantage à leur amour-propre; devant Dieu, ce sont ces proches qui sont les véritables ennemis de l'âme et les ennemis les plus dangereux Mais, ô personnes qui voulez passer pour dévotes, [ne comptez-vous a rien la plus grande gloire de Dieu? ne faites-vous point d'état du très-grand honneur qu'il vous fait de vouloir avoir à lui particulièrement vos enfants, les engageant spécialement dans son service? Ne pensez-vous point à la grâce indicible dont il vous honore de vouloir prendre votre fille et la mettre au nombre de ses épouses? O christianisme ! que tu es rare jdans le christianisme 1 Tu honores souvent Dieu des lèvres, ô Chrétien , pendant que ton cœur en est bien éloigné 1 (Matth., xv, 8.J

Le directeur tétant fait quitte avec la grâce, de l'esprit de nature, doit prendre garde à n'avoir pas une même conduite pour toutes sortes de personnes, ou à les conduire par de certaines pratiques que fin sait, et

que l'on lait, c'est un défaut assezordinaire. Le directeur austère fera faire de grandes austérités; celui qui en fait peu, n'y portera pas. S'il s'emploie fort pour le prochain, il voudra que l'on y travaille ;s'il est retiré, il ne voudra que la solitude ; s'il est de haute oraison, il ne parlera que d'élévations sublimes; s'il marche par la méditation, il aura peine qu'on la quitte, tout cela est du désordre. Ibfaut voir l'attrait de Dieu uniquementety faire obéir, soil pourlasolitude, soit pour l'assistance du prochain, et enfin pour toutes choses, sans considérer sa voie : car les voies des autres ne sont pas les nôtres. Il ne faut pas non plus se former une idée de quelque perfection, que l'on applique indifféremment, et on doit toujours examiner le mouvement de la grâce. Ceux-là encore se trompent qui, se trouvant bien d'un livre, d'un prédicateur, oude quelqu'autre moyen, veulent que tous les autres s'en servent. Les âmes ne doivent être liées ni à la connaissance d'elles-mêmes précisément, ni à la vue de certains mystères, ni à cette voie, ni à cette autre , mais elles doivent être libres pour suivre Dieu où il les appellera. J'ai connu une âme d'une grande et exquise vertu, qui demeurait liée par son confesseur à de certaines méthodes, et comme elle était fidèle à l'obéissance, elle s'arrêtait à ses sentiments ; cependant, comme Dieu l'attirait à autre chose, elle souffrait des peines intolérables, son âme n'était pas où Dieu la voulait, je l'ai quelquefois rencontrée toute baignée de larmes au milieu des rues, ses peines étant excessives, et telles qu'ayant eu une maladie qui avait obligé les médecins à ordonner qu'on lui ferait une ouverture au côté, et des opérations très-douloureuses, elle m'assura que les peines qu'elle ressentait intérieurement étaient si grandes, et l'occupaient si puissamment, qu'à peine ressentit-elle toutes celles qu'il lui fallut souffrir extérieurement. Elle était en cet état, lorsqu'enfin ce confesseur s'en étant allé en un autre lieu, et en ayant rencontré un qui avait lumière pour sa conduite, aux premières paroles qu'il lui dit, qui furent celles-ci : Dieu demande de vous que vous ne fassiez rien par vos propres opérations, dans le même instant elle entra dans une paix, un calme et un repos inexplicable. C'est que cette âme se trouva dans l'ordre de Dieu, et elle était auparavant dans celle de l'homme. Le directeur ne doit avoir ni trop de présomption, ni trop de négligence ou de timidité. La trop grande présomption fait qu'il s'appuie sur ses lumières et expériences, qu'il donne des avis avec trop de hardiesse, et mal à propos. Ce Père avait trop de présomption ou de timidité, qui en l'absence du P. Balthazar, commanda à sainte Thérèse de quitter l'oraison, puisque Notre-Seigneur ordonna à la sainte de lui dire que son commandement était cruel, et sa tyrannie insupportable. Que les directeurs apprennent de là qu'ils peuvent être des tyrans, s'ils conduisent les âmes à leur mode, et non pas à la mode de Dieu. La timidité est aussi

LE REGNE DE DIF.i; EN L'ORAISON MENTALE. — LIT. II!.

musc de grands maux, spécialement à l'égard des âmes qui sont peinées, et particulièrement de scrupules ; car les confesseurs timides craignent où il ne faut pas craindre; ainsi et le directeur et le pointent s'embarrassent tous deux d'une manière pitoyable, et les Ames craintives, comme remarque sainte Thérèse, ne se lassent de dire leurs peines que les directeurs timides écoutent pour les examiner, et au lieu d'y trouver quelque éclaircissement, ou en donner, ils s'embrouillent et troublent les autres. Ces directeurs sont peu propres à la conduite ; mais ils sont très-nuisibles aux personnes peinées.

Le directeur doit apprendre et savoir ce qui est nécesaire de l'état de ses pénitents ou âmes qu'il dirige ; mais il doit s'en tenir au nécessaire, dont il peut être instruit en peu de paroles. C'est un abus de causer et parler beaucoup à son directeur, sous prétexte de lui demander des avis. Il est vrai qu'il y a de certaines personnes faibles à qui le directeur donne plus de temps par charité, et de peur de les décourager; mais autant que l'on peut, il y faut apporter grande modération, autrement ce n'est que nature, perte de temps, et quelquefois danger de pis. Le P. de Condren, l'un des plus éclairés directeurs de notre siècle, et dont "a Mère de Chantai, dont la mémoire est en bénédiction, a dit, dans l'admiration de ses lumières admirables, qu'il lui semblait qu'il pourrait instruire les anges, et non-seulement les hommes, marquant par cette exagération l'estime qu'elle faisait de sa capacité, qui dans la pure vérité était merveilleuse et bien au-dessus de l'ordinaire, ne parlait qu'une fois le mois àceux qui étaient sous sa conduite, pour le gouvernement de leur conscience; car l'on pouvait avoir affaire à lui pour d'autres choses. Le silence et l'oraison sont les belles voies pour attirer l'esprit de Dieu, et non pas une multitude de paroles. Une sainte âme dit que dans la famille de Jésus, de Marie et de Joseph, saint. Joseph y parlait peu, la très-sacrée Vierge encore moins, et Notre-Seigneur presque point du tout.

Le directeur en la conduite des âmes extraordinaires peut bien leur dire quand leurs grâces sont véritables qu'elles viennent de l'esprit de Dieu, selon au moins que l'on pense, cela sert à ces âmes ; mais en même temps il leur faut bien faire connaître que ce n'est pas en ces grâces que consiste la perfection, et que Dieu les accorde à des âmes faibles pour les soutenir dans leur faiblesse, ce qui est véritable, et à quoi le directeur doit prendre garde pour ne leur pas ordonner des choses trop difficiles. Celui qui conduit, et qui n'est pas expérimenté sera quelquefois lui-même tout étonné de ces dons et en fera paraître quelque chose à l'âme qui les a, ce qui lui peut grandement nuire. Faire trop grande estime de ces états, c'est aider aux personnes à entrer dans l'illusion, comme aussi de marquerde l'empressement pour savoir ce qu'il leur arrive. Il y

en a qu'on doit après leur avoir donné lt-3 avis nécessaires sur ces matières, luisser dans le silence, les empêchant de causer de ces choses extraordinaires, les laissant devant Dieu pour telles qu'elles sont, et agissant par la foi. Ce n'est pas que les personnes de leur part doivent celer rien de peur de tromperie; mais il y a mille choses qu'il n'est pas nécessaire que le directeur écoute toujours. Il aura par exemple donné des avis solides sur les apparitions, on pourra s'en servira l'égard de cent aussi bien que d'une, et seulement en rendre compte de temps en temps, sans tous les jours perdre le temps à causer incessamment, et quelquefois à faire crier. Il est encore très-bon de ne permettre pas ordinairement aux femmes d'écrire leurs grâces, elles sont sujettes à s'y amuser, comme à leurs habits, et il n'y a point de fin ; cela donne lieu à l'illusion du diable et de la nature, et à la vanité. La conduite de la foi, la conduite de la foi l on ne le peut jamais assez répéter. Je sais bien qu'il y a des Brigitte, des Catherine, des Thérèse, qui ont écrit, et qui ont dû écrire; aussi j'ai dit qu'il ne fallait pas permettre ordinairement d'écrire, sachant bien qu'il y a certainei! occasions où l'on en doit user autrement. On ne doit pas aussi produire facilement ces personnes; Notre- Seigneur n'ayant fait voir la gloire de sou corps qu'une seule fois à trois de ses plus chers apôtres, en même temps il leur défend d'en parler à personne. [Matth. xvii, 9.) Souvent les directeurs, et autres personnes spirituelles perdent les âmes pour en dire trop les vertus et dons. Mais un désordre trèsgrand qui arrive, est quand ceux qui conduisent, consultent ces personnes touchant ce qu'ils doivent faire, ou eux, ou les autres, s'en rapportent à leurs visions et révélations. Je puis dire en cette rencontre ce que je sais très-assurément, j'en ai vu des abus épouvantables arriver à des premières personnes de notre siècle, soit pour leurs qualités ou emplois, soit pour leur vertu qui est connue d'un chacun. Redisons-le encore : la foi, la foi 1 Le juste, dit l'Apôtre, vit de la foi. {Rom. i, 17.)

Sainte Thérèse, au chap. 39 de sa Vie, crie contre ceux qui mesurent le profit des âmes aux années d'oraison et de religion, et qui tourmentent beaucoup ceux qui avancent en peu de temps, les faisant tourner en arrière, afin qu'ils marchent de même pas que d'autres ; et en un autre lieu elle déclare qu'il faut fuir comme les démons ceux qui disent qu'il suffit aux femmes de réciter leur chapelet, et de filer leurquenouille sans s'adonner à l'oraison. Enfin, en tous les avis que l'on donne on n'y doit regarder que Dieu seul, mais les bonnes intentions ne suffisent pas; car quoique par aventure, dit le bienheureux P. Jean de la Croix en la Vive flamme d'amour, les directeurs manquent avec bon zèle, n'en sachant pas davantage, pour cela ils ne sont pas excusés de mettre leur main rude et grossière en choses qu'ils n'entendent, ne la laissant pas à ceux qui y

Si*

sont mieux versés, ce qui n'est pas de pea d'importance ni une faute légère de faire perdre des uiens inestimables à une âme par un conseil hors de propos; il apporte l'exemple de ceux qui arrêtent dans l'oraison du discours, quand Dieu attire l'âme à l'oraison surnaturelle, disant qu'ils commettent une grande irrévérence, et font une injure signalée à la majesté de Dieu, mettant leur main où il opère, et qu'ils ne seront pas exempts de châtiment, étant obligés de ne pas faillir, comme chacun l'est en son office.

Mais il y a un désordre intolérable de certains directeurs, dont la conduite est plutôt une tyrannie qu'une direction chrétienne, qui s'établissent en petits souverains sur une multitude de femmes et iilies dévotes par une domination absolue, les tiennent dans une telle captivité, qu'elles n'oseraient presque avoir la pensée de consulter qui que ce soit; ces directeurs en étant plus jaloux que les hommes mariés ne le sont de leurs femmes. Aussi parmi eux c'est un cri rue capital que de parler de sa conscience à tout autre, et si quelqu'une de ces personnes ainsi liées et captives dit le moindre mot à qui que ce soit, aussitôt ils entrent en humeur, ils se fâchent, et s'ils n'osent en témoigner rien de paroles, ils le marquent as- •sez par les effets, les rebutant ou ne leur parlant qu'à force, et quelquefois même ne voulant plus leur donner aucun avis. Ce mal est très-grand et abominable aux yeux t..e Dieu et des anges; c'est une injure signalée que l'on l'ait à Dieu, et un tort incroyable aux âmes ; c'est se perdre en voulant tirer les autres de l'égarement ; c'est se rendre propriétaire dans les âmes qui sont à Jésus-Christ, et non pas à ces gens qui sont entièrement inexcusables, quoiqu'ils colorent leur jalousie, et qu'ils lâchent de s'aveugler eux-mêmes par des prétextes spécieux que la différence des avis est dommageable, ce qui est vrai ; mais avec tout cela, dit le bienheureux p. Jean de la Croix, en sa Vive flamme d'amour, quoique vous vouliez dire qu'ils ont au moins quelque excuse, quoique je ne la voie point: au moins vous ne me sauriez rien alléguer pour celui qui con luisant une âme ne la laisse jamais sortir de son pouvoir et direction, pour les vains respects et intention qu'il sait, lesquels ne demeureront pas impunis : car il esl certain que cette âme devant profiter en la vie spirituelle doit changer de style et de manière d'oraison, et a besoin d'une autre doctrine et d'un autre esprit. Pour le prétexte qu'ils allèguent, il faut dire qu'il n'est nullement à propos que l'on consulte ordinairement plusieurs personnes, et on ne doit pas par une légèreté d'esprit parler àtous les directeurs qui sont en estime, mais aussi il ne faut pas perdre la liberté que Dieu et son Eglise donnent, et ne pas tellement s'assujettir qu'en temps et lieu on ne demande des avis aux personnes expérimentées. Le bienheureux P. Jean de la Croix décide nettement que ce n'est pas le zèle de l'honneur de Dieu,

mais le zèle de son orgueil qui pousse à arrêter de la sorte ; car comment peuvent-ils savoir si celte âme n'a pas besoin d'aller à d'autres ? Il assure que Dieu s'irrite fort contre ces directeurs, et qu'il les punira. 11 ajoute qu'on doit laisser la liberté, et quelquefois conseiller d'aller à d'autres, principalement quand les âmes n'ont plus de goût dans leur doctrine, et que faire autrement procède d'une folle superbe et d'une présomptions Que les confesseurs,» dit le P. Balthazar A lvarez,« accordent volontiers, et à cœur ouvert, la permission de se confesser à d'autres qu'à eux, encore que cela vienne de faiblesse. Qu'on tâche d'éviter la trop grande affection des pénitents, et qu'au contraire l'on soit plutôt porté à les faire changer prudemment de confesseur, qui ne doit être excessif à vouloir que ses pénitents fassent toutes choses par son avis, et qu'il ne se mêle de leurs atfaires. » Ce sont ses propres paroles.

Le directeur ou confesseur qui ne voudra que Dieu seul sera ravi que ses pénitents eu consultent prudemment d'autres que Jui, et y fassent leurs confessions. Quand il connaîtra quelque véritable serviteur de Dieu propre pour les âmes qu'il a en sa conduite, il les exhortera d'y aller, il en ménagera les occasions , il fera* tout de sou mieux pour cela, et l'un de ses soins sera de faire connaître àses pénitents, dès le commencement, que c'est là son esprit, qu'il a en horreur le contraire. Il usera même de saintes industries pour faire aller les âmes qu'il conduit dans les occasions à d'autres qu'à lui, il leur marquera qu'elles lui font plaisir, il leur en fera bon visage, et ne paraîtra jamais plus content. Bien loin d'avoir peine à leur accorder cett6 liberté, il leur permettra volontiers, et à cœur ouvert, dit le P. Balthazar; mais non-seulement cela il les exhortera de lui-même, et encore travaillera à ce que cela soit. Que les supérieurs et confesseurs des monastères des tilles prennent garde à cela, non pas pour y introduire toutes sortes de personnes, ce qui serait un autre désordre; mais pour y iaire venir avec soin les serviteurs de Dieu détachés , et expérimentés , soit pour y confesser, soit pour y faire des conférences, soit pour y donner des avis.

Je dirai ici en passant particulièrement pour la confession , que le défaut de liberté l'ait commettre des sacrilèges sans nombre. Ceux qui vont aux missions Je peuvent savoir, et c'est l'un des grands maux de notre siècle, y ayant quantité de pasteurs et directeurs qui, ne facilitant pas assez cette liberté, sont cause de la damnation éternelle des âmes. J'en ai su qui , après avoir reçu l'extrême -onction et s'être confessés pour la dernière fois, au moins comme ils Je pensaient, s'en allaient en enfer, ne pouvant se résoudre de dire certains péchés à des personnes qu'elles voyaient souvent; mais la divine Providence leur en ayant présenté quelque autre à qui ils se confessèrent avee liberté , ce fut une occasion heureuse de leur salut. Qui considérera bien que les Pé-

LE ULG.NL LL DILl LN L'ORAISON MENTALE. - L1V. III.

rcs assemblés dans le dernier concile général ont ordonné qu'on donnerait plusieurs lois l'année des confesseurs extraordinaires aux. religieuses, entendra bien la nécessité de cette liberté. Car premièrement il suffirait de dire que c'est un concile général qui ordonne cette pratique, pour la rendre incontestable ; mais en second lieu cette liberté que les Pères jugent nécessaire, est pour des personnes religieuses, très-instruites de l'obligation étroite de dire simplement tous les péchés mortels, sous peine de damnation, exercées de plus dans la pratique des vertus, éclairées dans l'oraison , fortifiées par des secours puissants et particuliers de la grâce : et cependant le concile déclare qu'il leur faut donner des confesseurs extraordinaires. En troisième lieu les prélats ont soin de donner aux monastères des religieuses des confesseurs de probité et de capacité, en qui l'on a sujet de se confier; et après tout cela le concile ne laisse pas de faire une ordonnance pour des confesseurs extraordinaires. Je me suis trouvé dans un diocèse dont le digne prélat qui était pour lors en vie considérant ces choses, avait publié une ordonnance par laquelle il permettait quatre fois l'année à tous ses diocésains, comme il est permis au temps du jubilé, de choisir tel confesseur qu'ils voudraient de ceux qu'il avait approuvés : et de vrai si les prélats assemblés dans le concile ont donné celte liberté aux religieuses, avec combien de nécessité la doit-on donner à de pauvres gens rie la campagne qui souvent ne connaissent pas Dieu, et par suite l'importance de faire une bonne confession, appréhendant {jeu les peines de l'autre vie dont ils n'ont presque pas de lumière, et leurs confesseurs ordinaires étant quelquefois vicieux, qu'ils connaissent s'emporter dans l'excès du boire ou d'autres 'dérèglements, qui n'ont pas grande capacité , et beaucoup de rudesse.

Après tout, s'il y a de la légèreté, de la faiblesse aux bonnes âmes dans les avis qu'elles prennent quelquefois d'autres que de leurs directeurs, il ne faut pas pour cela empêcher la liberté chrétienne, et captiver les âmes. Finissons ce chapitre par les paroles du bienheureux Jean de la Croix en sa Yive flamme d'anour, qui confirmeront ce que nous avons dit ci-dessus, et feront voir que nous l'avons tiré des sentiments des Pères de la vie intérieure. 11 dit donc, parlant au maître spirituel : « Vous tyrannisez tellement les âmes, que non-seulement vous ne procurez pas qu'elles vous laissent, mais qui pis est, si vous savez par rencontre que quelqu'une ait demandé conseil à d'autres , veus vous emportez envers elle , j'ai honte de le dire, avec la même jalousie qui se trouve entre les personnes mariées. »

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