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CHAPITRE IX

que les personnes dirigées doivent faire, eu ce qu'elles doivent éviter.

Il faut avant toutes choses se bien persua-

der que c'est Dieu qui opère le Lien que l'on remarque dans la conduite de ses serviteurs, que c'est lui qui y donne toutes les bénédictions que l'on en reçoit, et par suite c'est lui seul qu'il y faut regarder, c'est en lui seul que l'on doit se confier, et ne pas s'appuyer sur l'homme qui n'est qu'un faible roseau , et qui n'est rien. Les directeurs doivent beaucoup insinuer ces vérités , prenant garde que l'âme mette toute sa confiance en Jésus seul , et non pas en eux , et fuyant comme la mort le procédé de certains qui recherchent la confiance des personnes qu'ils dirigent. Je ne veux pas dire par là que la personne n'ait une entière ouverture de cœur à son directeur, et qu'elle ne se confie pas chrétiennement en ses avis, ne s'inquiétant pas l'esprit, et prenant assurance sur les conseils qu'il lui donne; mais je veux dire qu'en toutes choses Poil ne doit prendre d'appui que sur Dieu seul, se servant cependant des moyens qu'il nous ordonne comme de la direction de ses serviteurs. 0 âme, bénis donc le Seigneur ton Dieu dans tous les biens qui t'arment, regarde que c'est lui qui en est l'auteur, que tous les dons viennent de lui, et qu'il est la source de toutes les grâces. Sache que c'est à lui que tu en dois le grand merci, que c'est lui que tu en dois remercier, louer et glorifier, que c'est lui que tu en dois aimer. Pour le motif que l'on doit avoir en choisissant un directeur, il le faut prendre en la vue de Dieu seul , n'y cherchant que sa gloire et ses intérêts. Pour les nôtres, et même les spirituels, il faut les laisser entre ses mains ; il nous suffit que notre maître soit glorifié, et rien plus. Arrière donc toute vue humaine, toute vue de consolation ou d'intérêt propre 1

Le directeur est nécessaire parce que Dieu l'a ordonné de la sorte , qui , dans la voie générale ordinaire, achemine les âmes à lui par la conduite de ses serviteurs. Ce serait une présomption que de se tirer de cet ordre, et c'est se tromper que de dire : Je n'ai que faire de créatures, je veux aller droit à Dieu, Dieu seul me suffit ; car, quoi ; qu'il soit très-vrai que Dieu seul est toute notre suffisance, il l'est comme il le veut être, et il nous a assez manifesté, soit dans l'ordre naturel, soit dans le spirituel, qu'il veut se servir de certains moyens pour nous donner son secours et sa grâce. Il est vrai que Dieu est notre suffisance dans l'ordre naturel aussi bien que dans l'ordre de la grâce ; et cependant une personne qui ne voudrait pas prendre de nourriture pour vivre, se servir de lumière pour aller la nuit, de maître pour apprendre les sciences ou les arts, serait dans une grande tromperie. Il est bon de dire : Je n'ai que faire de créatures, Dieu seul me suffit, quand on ne peut pas trouver de directeur propre, comme cela arrive quelquefois dans les lieux où l'on est obligé de vivre, et d'autre part n'ayant pas la liberté d'aller ailleurs, ou d'écrire pour communiquer de sa conscience; que l'âme pour lors se console : si elle se

rend fidèle à Dieu, elle trouvera tout en lui. Ce' qui est bien visible dans ces solitaires qui ne voyaient personne. L'appui en Dieu seul doit donner aussi la paix lorsqu'un directeur s'en vaet nous quitte. Ohlquelledouceur de savoir que Dieu ne s'en va jamais 1 Le P. Balthazar Alvarez, pensant à la privation qu'il portait d'un serviteur de Dieu absent, il lui fut dit dans son oraison du matin : Celui-là fait tort à Dieu, qui traitant avec lui pense que les hommes lui' manquent quand ils le quittent sans sa fauîe; et le môme jour, durant la messe : Si celui qui t'aidait par les hommes veut être ton maître, et l'enseigner lui-même, quel tort te fait-il? Ce qu'il y a donc à faire e>t de se tenir inviolableraent à la volonté de Dieu. On ne peut pas avoir de directeur, il est bien évident quo Dieu tout bon ne veut pas de nous ce que nous ne pouvons pas; si on en peut trouver de propre, je dis de propre, il en faut prendre, puisque c'est l'ordre de la divine volonté. L'on dira, dit sainte Thérèse , qu'il n'y a que Dieu de nécessaire, et c'est ce que nous avons déjà touché : mais les amis de Dieu servent bien à l'aimer. Après la miséricorde de Dieu, dit la sainte, si je ne suis pas damnée , c'est par de semblables personnes. Que la prieure fasse que l'on traite avec ces gens-là.

Notre sainte est d'avis que l'on ne se hâte pas dans le choix d'un directeur : et de vrai, si entre dis. mille à peine s'en rencontre-t-il un tel qu'il le faut, selon le sentiment de .^aint François de Sales; c'est grandement manquer que d'aller si vite en une affaire de telle importance. Que l'on demeure plutôt, dit notre sainte, sans en avoir; c'est au chap. 13 de sa Vie, jusqu'à ce qu'on en ait trouvé un qui soit à propos. Une personne qui fait chemin sans guide, prend garde où elle va, demande le chemin de temps en temps à plusieurs personnes, et par ce moyen elle lo trouve : mais, si elle a un méchant guide, elle ne se met en peine de rien et le suit paisiblement, et de la sorte, elle se trouve égarée et a bien de la peine à arriver au lieu où elle prétend aller. Si on dit que l'on obéit à la bonne foi, cela est louable ; mais après tout, si un aveugle, dit l'Ecriture, conduit un mitre aveugle, ils tombent tous deux dans la fosse. (Mat th. xv, li.) 11 faut donc bien recommander la chose 5 Notre-Seigneur et à sa trèssacrée Mère, la Mère et Daine de tout bon secours, aux saints anges qui sont nos directeurs invisibles, etqui par suite prennent beaucoup de part à ce que nous en ayons de visibles qui entrent dans leurs soins et qui ne les empêchent pas. Ces bons esprits assistent et fortifient grandement ceux qui sont appelés à la participation de leur conduite, et les directeurs leur doivent avoir une dévotion spéciale. Après avoir recommandé tout à Dieu, on doit examiner à loisir les qualités de celui que l'on veut choisir et ne pas se prendre -si vite, ce qui arrive aux femmes, car, dans la suite du "temps, on découvre ce que Ton ne voyait pas dans le commencement. On peut se confesser à eux, leur de-

mander quelques avis sans s'engager, pour connaître leur esprit, et si Dieu leur donne bénédiction pour nous; ne pas s'arrêter toujours à ceux qui ont la plus grande vogue : car il en va en cela comme de certains prédicateurs que tout le monde suit, quoiqu'il n'en arrive pas de grandes choses pour la gloire de Dieu, mais la plupart du monde va à ce qui paraît le plus, l'on est bien aise de faire comme les autres; il est honorable d'avoir un directeur applaudi ; le démon s'y mêle quelquefois et donne cours à certaines gens dont il ne craint pas grand'chose. Cela se voit manifestement en de certaines personnes qui ont grand nombre de dévotes, etqui n'ont pas grande lumière pour la direction, comme les personnes éclairées le connaissent bien. 11 faut donc ne se pas tromper de ce côté-là. Ce n'est pas aussi assez qu'un homme soit Je sainte vie, car, outre la sainteté, il doit avoir les autres qualités. Il ne suffit pas qu'il ait encore toutes les qualités, car, de plus, l'on doit examiner si Dieu nous le destine, ou par la bénédiction qu'il nous donnera par ses conseils que l'on peut prendre, comme il a été dit, quelque temps sans s'engager, ou par le mouvement intérieur que l'on ressentira de le prendre, quand ce mouvement est de durée Mais, touchant les qualités, il est bien nécessaire de savoir, ce que nous avons aussi déjà touché, qu'il y a des directeurs qui excellent en la conduite de certains états et qui ne sont nullement propres aux autres. Sans ce discernement l'on se trompera beaucoup. J'en ai connu d'admirables en lumières pour la perfection des états les plus sublimes, et qui étaient consultés pour ce sujet par les âmes les plus élevées du royaume, qui n'avaient aucune capacité pour les états surnaturels des peines purifiantes, qui sont nécessaires pour arriver à la parfaite union divine, ce qu'ils avouaient ingénument, ne ressemblant pas à des demi-spirituels qui portent leur jugement des choses qu'ils n'entendent point, s'imaginant en avoir lumière. Au reste, c'est une chose bien digne de compassion de prendre un directeur par considération humaine, puisque c'est une affaire où il y va de l'éternité et de l'intérêt de Dieu. On ne doit pas aussi s'y arrêter par les agréments naturels qui y plaisent, ce serait là un très-mauvais fondement; cependant, il faut sentir une certaine ouverture de cœur, franchise et liberté à le communiquer, autrement il sera bien difficile de prendre une bonne conduite. La gène de l'esprit, le peu d'ouverture de cœur, le trop grand rebut que l'on ressent pour une personne, sont choses à considérer pour ne se pas engager sous sa direction, et à moins de quelque voie extraordinaire, on ne le doit pas faire sous prétexte même de mortification : car enfin, si la liberté ou ouverture de cœur n'y est pas, l'on ne pourra jatuais faire grand'chose. J'ajoute encore que, quoique l'on ne doive pas s'arrêter à ce qui plaît dans les personnes, souvent cela ne laisse pas d'être utile quand on s'en sert i>ar

esprit de grâce, et c'est à quoi il faut veiller.

Le directeur étant choisi, on doit lui parler en toute simplicité et sans aucun artifice, lui découvrant tous ses défauts et ses tentations; ce qui déplaît grandement au démon, qui fait comme ces malheureux, qui sollicitant une fille au mal, ne craignent rien davantage que la découverte de leur méchant dessein au père ou à la mère, et on doit éviter une crainte qui arrive quelquefois de perdre l'estime du directeur, si on lui manifeste ses péchés et ses défauts, car ce serait se tromper soi-même ; et l'âme qui cherche Dieu en vérité, ne s'attache non plus à l'estime que son directeur peut avoir d'elle, qu'à la bonne opinion des autres créatures. Que deviendrait un malade s'il celait sa maladie au médecin, sous prétexte qu'elle est honteuse? ne se donnerait-il pas lui-même e coup de la mort? Il faut, de plus, communiquer au directeur les emplois ordinaires et généralement ce qui regarde la conscience, où il y aurait quelque difficulté; se donnant de garde de l'excès de quelques personnes qui entretiennent ceux qui ont soin de leurs consciences de mille bagatelles ou choses qui ne sont pas nécessaires; et le directeur, de son côté, n'y doit pas donner lieu, se rendant excessif à vouloir tout savoir, et jusqu'aux moindres choses des ménages.

11 faut donc communiquer avec le directeur; mais le trop dé communication n'est pas louable, particulièrement dans les monastères des religieuses; et il y a des raisons lortes qui en doivent empêcher. C'est une constitution sainte de plusieurs maisons religieuses, qui défend de s'entretenir jamais à la grille avec le confesseur ordinaire, à qu'elles ne parlent que dans le confessionnal; et la sainte congrégation des Carmélites de France, selon la Réforme de sainte Thérèse, se trouve très-bien de ne se point servir de confesseur ou directeur pour leur solitude ou retraite de dix jours, à l'exception ds la confession. 11 y en a qui ne sont jamais moins retirées que durant leurs retraites, passant des temps notables à causer avec leurs directeurs. Je sais bien qu'on ne doit blâmer ce qui est nécessaire, mais souvent il y a du trop.

Ce n'est pas assez de communiquer do sa conscience et de prendre avis : ensuite l'obéissance sincère est due ; et c'est un des plus grands points de la vie spirituelle. Que sert de demander conseil et ne l'exéculer pas? Or, l'obéissance doit être simple, sans tant de réflexions ; sincère, sans aucun détour ou dissimulation de l'esprit aussi bien que de la volonté, se soumettant à la vérité, parce qu'on veut obéir, mais encore parce qu'on croit les lumières d'autrui meilleures que les siennes. N'attendez jamais grand' chose d'une personne qui fait cas de ses pensées et de son jugement; c'est le propre de l'esprit de Dieu de faire mépriser nos propres lumières, et, quand cet esprit saint est bien établi dans une âme, elle n'en peut faire cas. Cela n'exclut pas la prudence chré-

tienne, qui fait voir si ce que l'on ordonne n'est pas contraire à la loi de Dieu ou do l'Eglise, car en ce cas-là, il n'y a point à délibérer, il faut résister courageusement et ne se pas laisser abuser, spécialement s'il s'agit de quelque doctrine. Sainte Thérèse, au chap. 5 du Chemin de perfection, remarque bien que tous les directeurs , vquoique doctes et pieux, ne connaissent pas toutes les voies de Dieu. Il fait bon consulter plusieurs personnes, je crois qu'elle entend dans les choses de grande conséquence, ce qui est très-vrai. Si, pour la santé du corps qui périt, outre le médecin ordinaire, on eu fait assembler plusieurs autres, à plus forte raison pour le salut éternel et pour l'intérêt de Dieu, doit-on demander conseil à plusieurs personnes. Or, dans cette rencontre, le directeur ordinaire doit être bien aise qu'on suive la pluralité des sentiments, et la personne dirigée ne fait rien contre l'obéissance quand elle s'y soumet, quoiqu'ils ne fussent pas conformes aux sentiments particuliers de son propre directeur, puisqu'en cela elle n'agit pas par sa lumière, mais par celle de plusieurs personnes expérimentées auxquelles elle obéit. En vain autrement, ferait-on consultation de l'avis de plusieurs personnes.

Sainte Thérèse est d'avis qu'il ne faut pas s'embarrasser de l'amitié que l'on a pour le confesseur quand c'est une sainte personne, et que cela aide quelquefois a la faiblesse. Mais aussi la même sainte avertit que le diable tend plusieurs filets dans les amitiés; ce qui doit obliger d'y apporter une grande discrétion chrétienne, autrement l'on s'engage insensiblement dans une amitié où les sens ont beaucoup de part, quoiqu'il n'y ait rien contre la pureté en de certaines libertés, dit un saint homme, que l'on justifie par la droite intention; mais enfin il faut tout craindre, et l'aveuglement en cela devient quelquefois plus grand que l'on ne pense. Plusieurs se sont trouvés par ces amitiés dans des périls très-grands; l'infims miséricorde de Dieu les ayant préservés de tomber, et quelques-uns y ont fait des naufrages terribles.

Je sais bien que l'on m'objectera qu'il y a eu des amitiés particulières entre les premiers saints de sexe différent, et il faut avouer que les amitiés des saints font voir la pureté de l'amitié chrétienne qui n'est cimentée que par le sang de Jésus-Christ, qui n'a point d'autres liens que ceux de la grâce dans l'heureuse liberté de toutes les chaînes de la nature; elles en gardent la simplicité, qui n'a d'autres regards que celui de Dieu seul, sans ouvrir les yeux à ce que les hommes peuvent dire ou penser; la force que toutes les contradictions ne peuvent ébranler, sa solidité étant fondée et appuyée sur Dieu même; la fermeté n'étant sujette à l'inconstance; la générosité en l'exécution des choses difficiles; la fidélité demeurant inviolable; la grandeur s'élevant au-dessus de toutes les considérations de la vie, pour ne sarrêTer qu'à l'éternité*. Mais ces amitiés

ŒDVttES COMPLETES DE BOUDON

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.sont des caiyacîes de ia grâce qui supposent des gens pârfaileinent morts, dans qui les sens n'ont plus de part, qui vivent d'une vie surhumaine, céleste, angélique et divine, qui sont si rares qu'à peine s'en rcncontre-t-il : ainsi les directeurs et les personnes dirigées doivent éviter comme la mort toute sorte d'attachement, sous quelque prétexte que ce puisse êlre; et dès lors que l'on s'aperçoit que les cœurs se lient, il faut rompre sans hésiter et sans aucun retardement ces liaisons dangereuses.

Surtout il faut extrêmement prendre garde à n'y donner aucun lieu par des témoignages de tendresse; il faut toujours garder une grande modestie dans les regards, les paroles et les actions. Ft si saint François de Sales ne veut pas que les personnes de di lièrent sexe se laissent toucher sous quelque prétexte que ce soit, c'est ce qui doit être encore moins permis entre les directeurs et ceux qu'ils conduisent. Les plus petites libertés en ce sujet doivent être regardées avec abomination. On doit observer inviolablement une grande retenue et beaucoup de respect. Saint Jérôme ne voulait pas que les filles fissent des présents à ceux dont elles recevaient des avis, et il désirait que J'on ne se servit pas de paroles tendres dans les lettres. Si quelques saints en ont usés, ce sont des conduites extraordinaires qu'il ne faut pas imiter.

il faut remarquer que toute l'histoire ecclésiastique est pleine d'exemples et de malheurs effroyables qui sont arrivés du trop d'engagement des amitiés ; ce qui a fait prendre aux saints des précautions dernières ; ce qui les a fai t craindre et dire que l'on ne savait assez y veiller, soit pour soi, soit pour les personnes qui sont sous sa charge.

La grande maxime dans tous les états est qu'il ne faut s'attacher qu'à Dieu seul. Il faut que les bons sortent de notre cœur, aussi bien que les autres, disait une sainte âme de notre siècle, Ja vénérable mère Madeleine de Saint-Joseph, religieuse carmélite; sans réserve il ne faut avoir attache pour personne, soit directeur ou autre, quelque saint qu'il puisse être; mais il ne faut pas confondre l'attache de la nature avec la fermeté et la constance chrétienne.

Il faut aussi en la direction éviter deux écueils : l'un de ceux qui changent à tous vents, qui veulent parler de leurs consciences à toutes sortes de personnes qui sont en estime de probité, sans en avoir de véritables sujets, ou par la légèreté de leur nature ou curiosité de leur esprit, ou par une démangeaison de parler sans le discernement de ce qui leur est propre ou non; l'autre e>t de ceux qui se captivent tellement qu'ils n'oseraient consulter les personnes capables, lorsqu'il y en a de bonnes raisons, de peur de déplaire à leurs directeurs. Il se faut conserver une sainte liberté et louer Dieu de ce qu'il nous Ja donne, dit sainte Thérèse. C'est pourquoi, comme elle était très-savanle en ce sujet par sa propre

expérience, et qu'elle avait vu le grand bien qui lui était arrivé de communiquer de son âme à plusieurs saints personnages, et que sans cela, comme elle le dit, elle ne sait ce qu'elle fût devenue, elle a voulu, pour entretenir la liberté de conscience dans son ordre, que les prieures, indépendamment du supérieur, eussent le pouvoir de faire confesser leurs religieuses à tel confesseur approuvé de l'évêque qu'il leur plairait, et de choisir tel prédicateur qu'elles voudraient; et elies ont ce pouvoir par leurs constitutions approuvées du Saint-Siège.

Disons donc qu'il ne faut pas légèrement consulter toutes sortes d'esprits, quoique doctes et pieux; mais s'arrêter ordinairement parlant à l'avis du directeur avec simplicité, sans réflexion et sans retour. Disons qu'il ne le faut pas changer par inconstance d'esprit, pour satisfaire à son goût ou inclination, par quelque petite jalousie, s'imaginant qu'il prend plus de soin des. autres et que l'on n'en est pas assez aimé, par la crainte d'en êlre mortifié; tentation qui arriva à sainte Thérèse à l'égard du P. Balthazar Alvarez, et qui lui arriva souvent, à raison qu'il la mortifiait grandement par la frayeur des croix; car ce serait donner étrangement dans les desseins du démon et se prendre à ses pièges, puisque ce malheureux esprit suscite des orages terribles contre les véritables serviteurs de Dieu, en sorte que quelquefois il semble traîner tout le monde après soi. Mais on a besoin en ces occasions d'une grande force et d'une générosité chrétienne merveilleuse: car il est difficile de ne pas faire comme les autres : la voie de la croix est bien étroite, et bien peu la trouvent; et lorsqu'elle est trouvée, il y en a encore moins qui y persévèrent. Le grand chemin va à se tirer des croix et des personnes crucifiées; l'opinion commune en va là : pourquoi se faire des affaires, dit-on? et puis le point d'honneur ne manque pas et la crainte du qu'en dira-l-on. Nous avons dit comme sainte Thérèse estimait le bienheureux P. Jean de la Croix, exhortait qu'on lui fît parler les religieuses, et assurait que c'était un saint ; et cependant cet homme de Dieu était tellement décrié qu'on n'osait pas montrer ses lettres ni les garder, à peine osait-on dire qu'on le connaissait : ses supérieurs faisaient faire des informations contre lui, l'on en faisait courir cent bruits, et il était dans un délaissement extrême. Mais l'exemple de Jésus-Christ nous doit suffire : il était Dieu; et cependant cachant tontes ses grandeurs infinies en notre nature, il trouva peu de disciples, et ce peu l'abandonna dans ses abjections et croix.

Disons ensuite que, comme il ne faut pas quitter légèrement le directeur, d'autre part il Je faut laisser quand on en trouve un plus propre. Trois choses, dit le P. Surin dans Je Catéchisme spirituel, en empêchent ordinairement : 1° le respect humain; 2° la peur d'être sous une conduite plus séparante, plus crucifiante; 3" l'engagement au vœu.

Pour la première, qui est le respect bu-

Li: REGNE DE DIEU EN L'ORAISON MENTALE - UV. IH.

main, elle doit êtro généreusement méprisée 1 0 âme, qui que vous soyez quand il s'agit de l'éternité, je le répète, de l'éternité, do votre bien ou mal éternel, mais de l'intérêt de Dieu, ne soyez si insensée que quelques craintes du mécontentement de votre directeur, de ce que les autres ne pourraient penser, de quelques peines qui vous en arriveraient, vous y arrêtent, et trèsparticulièrement si vous êtes en charge et s'il s'agit de l'intérêt de Dieu dans les âmes qui sont soumises à vos soins aussi bien que dans la vôtre. Je vous demande si vous aviez un homme d'affaire pour le temporel qui vous y fit un tort notable et empêchât de très-grands profits, et que vous en trouvassiez un autre qui augmentât votre revenu de moitié et qui vous tirât de toute perte, que feriez-vous? Oh ! qu'il s'agit ici de bien autre chose, puisqu'il s'agit de l'éternité, et ce qui est de plus de l'intérêt de Dieu!

Pour la seconde, ne craignez point que l'on vous conduise sûrement au ciel, dont !e chemin royal, le grand chemin, n'est autre que la mortification et la croix.

Pour la troisième qui touche le vœu, à quelque prix que ce soit, faites-vous-en relever, et apprenez que le vœu ne doit pas être opposé à la plus grande gloire de Dieu : ainsi qu'en cette occasion, ce serait lui faire chose désagréable que de vouloir vous y arrêter. Si vous aviez promis cent pistoles à une personne, la contenteriez-vous sous prétexte de lui garder votre promesse, si v;i!t engagement vous empêchait de lui donner ce qui en vaut mille? Madame de Chantai était engagée par vœu d'obéissance à un directeur, quand elle le changea pour prendre saint François de Sales. Considérez ce qu'elle eût fait, si à raison de ce vœu elle n'eût pas quitté son premier directeur, qui fit tous ses efforts pour l'arrêter à sa conduite, tâchant même de l'intimider à raison du vœu qu'elle lui avait fait.

Mais enfin, dit sainte Thérèse, quand vous avez un directeur qui vous achemine à la vanité, quittez-le, faites tous vos efforts pour ne plus parler avec lui quand vous en devriez souffrir des tourments de mort. O mon Dieu, mais que de voies acheminent à la vanité! l'estime de l'éclat, de la naissance, des qualités du corps, d'esprit, du crédit, de la haute réputation, et des biens, sont les chemins qui y conduisent. Quel malheur quand Je directeur fait état de ces choses, insensiblement il en inspire la même estime à ceux qu'il dirige. Quel malheur quand il n'estime pas assez le mépris, la pauvreté, la douleur; qu'il a en vue, au contraire, l'applaudissement, les aises, les biens, qu'il lient au respect humain, au point d'honneur, hélas ! comment donneraitil efficacement l'amour de ces voies humiliantes de Jésus-Christ? Après tout, je conclus par cet avis, qui n'est pas le mien, mais celui du bienheureux P. Jean de la Croix : Ne vous arrêtez point à la conduite d'un directeur qui vous arrête de telle sorte, qu'il ne vous donne pas une honnête liberté

d'en consulter d'autres que lui, ou bien qui s'en fâche quand il sait qu'on le fait. Ces sortes de directeurs qui s'approprient les âmes par un amour déréglé d'eux-mêmes et une jalousie secrète, s'ils ne s'en aperçoivent pas, ne sont nullement propres à diriger, et c'est un grand malheur que de ne les pas quitter. Souvenez-vous encore qu'il y a des directeurs et des prédicateurs qui parlent à merveille des choses spirituelles par la lecture seule qu'ils en ont faite, ou a, raison de ce qu'ils en ont entendu dire. Ne vous y trompez pas! ô quelle différence de celui qui avec la science qu'il a puisée des livres et des conférences avec les serviteurs de Dieu, sait les états intérieurs par expérience, ou de celui qui ne les connaît que par pure spéculation! etensuitequelle différence de bénédiction dans les emplois! Nous avons assez montré par la doctrine des maîtres de la vie spirituelle, que !e directeur doit être expérimenté.

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