PART. I, MOTIFS
prudence, et que ces hommes illustres les rapportent comme dignes de croyance, on doit les prendre en considération. Or il y a de ces révélations qui apprennent que des âmes ont été condamnées aux flammes du purgatoire, les unes pour cent ans, les aures pour cinq cents ans , et quelques autres jusqu'au jour du jugement. Saint Louis Bertrand assure que l'âme de son père y a été durant huit ans, et néanmoins son père était un homme de Dieu, honoré même de grâces extraordinaires, comme de plusieurs apparitions de saints qui conversaient avec lui ; d'autre part son fils était un des grands saints de ces derniers siècles, qui le voyant souffrir d'une manière à toucher les cœurs les plus insensibles, n'oubliait rien pour le soulager, il a récité durant ces années une infinité de psautiers et de rosaires pour lui; il jeûnait avec des rigueurs excessives: il se disciplinait tous les jours jusqu'au sang; il' offrait le saint sacrifice de la messe ; et ce saint à qui Dieu accordait si facilement tout ce qu'il demandait, ne peut obtenir qu'après huit années la délivrance de l'âme de son père, qui avait été un personnage d'une éminenle vertu. 0 abîme de richesses de la sagesse et de la science de Dieu! que ses jugements sont incompréhensibles 1 Toujours est-il vrai que rien de souillé n'entrera dans le ciel. (Apoc. xxi,27.) Si l'on mourait avec un seul péché véniel qui n'aurait pas été expié, il est très-certain qu'il faudrait être purifié; c'est pourquoi de grands saints ont é'.é dans le purgatoire, et des saints que D'eu ? honorés de miracles : de là vient que, SOV-.S prétexte de sainteté, on ne doit laisser peisonne sans la secourir des suffrages et. autres bonnes œuvres, ni par une piété qui n'est pas selon la science, abandonner des âmes. Cet abus arrive quelquefois, et pendant que l'on pense et que l'on dit qu'elles sont dans une haute gloire dans le ciel, elles brûlent sans assistance dans les brasiers , dans les lieux profonds de la terre. Mais pourquoi ne pas les secourir, puisque, si elles n'en ont pas besoin, ce sera toujours une grande miséricorde pour tant d'autres qui sont dans la dernière nécessité. Nous sommes témoins de ces abus, et nous savons des choses pitoyables qui sont arrivées en celte matière.
Mais hélas ! combien y a-t-il de personnes dont la vie s'est passée en commettant une infinité de péchés véniels ! combien y en at-i 1 qui en ont commis même de mortels, et en grand nombre? combien y a-t-il de ces pécheurs qui aient expié ces péchés ? 0 la malédiction du monde 1 ceux qui ont le plus besoin de pénitence sont ceux qui en font le moins; on la renvoie aux cloîtres, à peu près comme si les malades renvoyaient les médecins à ceux qui se portent bien. 0 malheureux mondains 1 qui sont tous plongés dans le mal , dans l'attachement au siècle , et dont tous les soins sont de mener une vie aisée. !
L'angélique docteur saint Thomas dit que l'âme . uour être réunie à son principe dans
le ciel, doit être aussi pure qu'elle en est sortie dans l'état d'innocence ; il faut que l'image de Dieu y soit parfaitement établie, et à mesure qu'elle doit être élevée dans la gloire, cette image y doit être avec plus de perfections. Pour celle raison, i! y en a qui demeurent plus longtemps dans le purgatoire que d'autres qui n'ont pas tant de mérites. A proportion qu'un palais magnifique doit être grand , il faut couper plus de pierres, les tailler ei les polir pour en faire le bâtiment ; l'Eglise chante que nos âmes sont des pierres vives dont la cité du ciel doit être bâtie, et qui doivent être polies par les souffrances pour y servir.
Comme la foi est rare parmi ceux mêmes qui se disent être croyants, et en particulier à l'égard du purgatoire , ordinairement ou agit par coutume dans le secours qu'on rend aux âmes qui y sont : c'est la manière que l'on en use après leur mort. Selon l'usage on les assiste , et quelquefois pendant une année, et après à peine y pense-t-on, ou bien rarement. Il est bon de faire célébrer des messes durant une année tous les jours, mais il leur serait plus utile de les faire offrir le plus tôt que l'on pourrait, et dès le premier jour s'il était possible. Si vous aviez la chari.é de payer mille écus pour un homme qui demeurerait prisonnier jusqu'à ce que toute la dette fût payée, si vous ne donniez qu'un écu par jour pour lui, il languirait plusieurs années dans sa prison ; au lieu que si vous satisfaisiez tout à la fois, il en sortirait aussitôt. Mais prenez garde à ne point cesser d'assister ces pauvres âmes ; nous l'avons déjà remarqué, quand même celles que vous secourez n'en auraient plus besoin, il y en a toujours assez d'autres qui gémissent* et qui sont de véritables objets de votre miséricorde. La vie n'est pas trop longue pour l'employer dans cette charité. Saint Bernard fut repris par son abbé saint Etienne, de ce qu'après bien des annéGS son zèle pour l'âme de son père s'était rélâché.
TROISIÈME MOTIF
L'impuissance des âmes du purgatoire à se soulager On ne peut pas se figurer une misère pareille à celle d'une personne qui souffre des maux que l'œil n'a jamais vus et que l'oreille n'a jamais entendus, des maux qui durent, et qui d'autre part est dans une entière impuissance de se soulager, ou de se procurer le moindre soulagement. Voilà l'état des âmes du purgatoire ; mais y a-t-il un état plus digne de compassion? Plus une personne est pauvre, plus nous sommes obligés de la secourir; or, qui est plus pauvre que celui qui n'a rien, qui doit beaucoup, et qui n'a aucun moyen de travailler, de gagner ou de demander, et cependant qui doit satisfaire jusqu'au dernier denier, souffrant des tourments inexplicables jusqu'à ce qu'il ait satisfait? C'est pourquoi saint Thomas enseigne que les prières ofi.Ttes pour les morts, en sont mieux reçues,
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
que celles que l'on fait pour les vivants, parce qu'ils ne se peuvent aider. De plus il v a uue obligation étroite, et la loi de Dieu ïe commande, d'assister ceux qui sont dans \a dernière nécessité.
Cette loi est générale, et s'étend sur les personnes étrangères inconnues : mais il y en a dans les flammes purifiantes qui sont de notre connaissance, à qui peut-être nous sommes redevables, et à qui nous sommes cause en partie de leurs peines.; il y a de nos amis, de nos parents, de nos plus proches, des frères, des pères et des mères qui se voient au milieu du brasiers dans l'oubli de ceux qui leur sont plus obligés. Quelle douleur pour eux, parmi de si grandes peines, lorsqu'ils se souviennent qu'ils se les sont peut-être attirées pour avoir trop travaillé a laisser des biens à leurs héritiers, qui sont si cruels que defles abandonner : quelques aumônes des dépenses qu'ils font, de l'argent qu'ils perdent au jeu, des biens qu'ils leur ont laissés, pourraient adoucir leurs maux, et c'est ce qu'ils ne font pas. ■ Il faut ici se perdre dans l'étonnement; j'avoue que c'est une chose que je ne puis comprendre: si un chien brûlait, on en aurait pitié, et on est insensible à un père, à une mère, à un mari, à une femme. Faut-il que nous soyons des gens sans foi ? Si nous avions vu une de ces personnes avoir le moindre petit mal en ce monde, si nous avions vu quelque étincelle de feules brûler, aussitôt nous aurions employé tous nos soir.s pour les en empêcher; et misérables et aveugles que nous sommes, nous les abandonnons dans des supplices qui ne se comprennent point. Oui, partout si une maison brûle on y court de tous côtés, on crie au feu, on sonne les cloches, on se lève la nuit, on y porte de l'eau de toute part, on vuit une émotion générale, et cela pour empêcher que du bois, que des pierres, que des meubles ne brûlent; et pour des âmes créées à l'image de Dieu, et pour des personnes envers qui nous devons avoir la dernière considération, à peine fait-on rien, et si l'on v donne quelques soins, approchentils de ceux que l'on prend pour du bois et pour des pierres?
Il est vrai que pendant que les hommes exercent cette barbarie, les saints anges visitent ces pauvres âmes, et les consolent beaucoup par leur vue ; et je ne doute point que celles qui leur ont eu une dévotion spéciale, n'en soient assistées particulièrement, et que les autres qui les ont négligées ne soient privées par un juste jugement de Dieu de plusieurs de ces secours particuliers. Ces bienheuieux esprits leur procurent des assistances, se servant des espèces de l'imagination pour nous en faire souvenir, nous uonnant de forts mouvements pour nous y appliquer, et quelquefois même paraissant visiblement sous leur figure pour nous y exhorter ; ce sont eux qui leur font connaître ce qui se passe en notre terre à leur égard, et qui leur donnent lieu de prier pour ceux qui les assistent, à quoi ces esprits glorieux
ne manquent jamais. On rapporte de la bienheureuse Catherine de Bologne, dont l'on voit encore présentement le corps entier, que Dieu lui accordait des grâces quand elle priait pour les âmes du purgatoire, qu'elle n'obtenait pas quand elle les demandait par l'intercession des bienheureux du ciel. J'ai connu une personne d'une solide vertu et très-sage, qui en faisant un pèlerinage pour l'âme de )'un de mes parents décédé depuis plusieurs années, le vit paraître sous la ligure du corps qu'il avait lorsqu'il était en vie, qui l'accompagna durant plus d'une lieue, se rendant toujours visible, et qui se plaignait à elle de ce que ses enfants n'avaient pas olfert des cierges aux services que l'on avait célébrés pour lui selon la coutume du lieu. Or de qui avait-il pu apprendre ces choses, que de son bon ange? L l'entretint d'autres vérités très-considérables; et il ajouta que sa petite fille qui était encore jeune, et qui avait toujours été malade depuis sa mort, souffrait pour lui par une conduite extraordinaire de la divine Providence, qui lui appliquait ses souuraHces ; et qu'en témoignage de la vérité qu'il lui disait, elle expirerait aussitôt qu'il la verrait; ce qui arriva ponctuellement comme il lui avait marqué. Je sais'ces choses de la personne à qui elles sont arrivées
QUATRIÈME MOTIF
La gloire de la sainte Trinité.
Nous avons considéré dans les motifs qui précèdent, nos intérêts, et les intérêts des âmes du purgatoire, pour nous animer à les secourir : dans celui-ci nous ne verrons que les seuls intérêts de Dieu seul, et c'est ce motif qui m'a obligé d'écrire ce petit traité. Nous savons à la vérité que nous pouvons nous servir saintement des autres, les rapportant à Dieu, et c'est pourquoi nous les avons proposés. En parlantdu pur amour, nous reconnaissons que l'amour imparfait ne laisse pas d'être bon, utile et agréable à Dieu ; c'est la doctrine de l'Eglise : mais nous souhaiterions que l'on s'oubliât entièrement de soi-même pour ne plus s'occuper que de Dieu seul, le regardant en tout ce qui n'est pas lui ; c'est ce que nous ne pouvons jamais assez répéter ; ainsi nous disons de tout notre cœur, de toute notre âme, et de toutes nos forces : Dieu seul, Dieu seul dans l'union de notre bon Sauveur Jésus- Christ.
C'est le grand motif qui nous doit presser de soulager les âmes du purgatoire, n'y ayant point de moyen plus propre pour l'établissement de sa gloire, puisque leur délivrance les met dans le ciel, où Dieu est parfaitement connu et aimé, et ensuite glorifié. On n'en a en ce monde qu'une très-légère connaissance; et quoique saint Bernard y ait vécu tout pénétré des grandeurs de cet Etre suradorable, apparaissant après sa mort, il ne lais.sa pas de dire qu'il sort du pays des ténèbres. C'est dans le ciel que l'on voit la lumière dans sa lumière, et cette lumière est immense et inaccessible aux sens, oarce
LA GLOIRE BE LA SAINTE TllIMTK. — PART. Il, PRATIQUES.
que cest Dieu même. On voit Dieu en Dieu, nous découvrirons en lui les secrets de son aimable Providence. 01) 1 que bienheureux celui qui n'a point d'autre appui! Nous connaîtrons ses jugements secrets, ses mystères cachés ; nous verrons Dieu tel qu'il est (I Juan, m, 2), sans ombre ni figures; nous le connaîtrons clairement comme Créateur et comme Sauveur. Ses attributs divins nous seront manifestés, comme sa toute -puissance, sa sagesse infinie, son infinité: mais nous reconnaîtrons la. trinité suradorable des personnes divines, et c'est proprement regarder Dieu en tout ce qu'il est. Nous y verrons la génération éternelle du Verbe; comme le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; comme toutes les trois personnes sont parfaitement égales, et ne sont qu'un seul Dieu.
L'on peut dire que ce sera dans le ciel que la suradorable Trinité sera hautement glorifiée: ce sera dans ce lieu glorieux que tous les anges bienheureux et tous les saints en feront une fête éternelle ; et c'est à cette fête que toutes les fêtes que nous célébrons doivent se terminer. Ce mystère est
la tin de tous les mystères, sa dévotion \;\ tin de toutes les dévotions, quoique, dans cette terre d'oubli, peu de personnes y soient beaucoup appliquées. C'est donc contribuer de la manière la plus parfaite à sa plus grande gloire, que de coopérer à la délivrance des âmes du purgatoire, pour les faire entrer dans le paradis.
J'invite toutes les personnes zélées pour cette gloire, qui tendent au pur amour de Dieu seul, à faire réflexion sur cette vérité; et si une sainte Thérèse et d'autres saints ont protesté qu'ils auraient voulu souffrir tous les tourments imaginables pour un seul degré de la gloire de Dieu, que ne doit-on pas faire, que ne doit-on pas souffrir pour la délivrance des âmes qui sont dans les flammes purifiantes, puisque c'est la voie pour lui en faire tendre des millions de degrés ; et cela non pas pour un moment, mais pour jamais, pour toute l'éternité. 0 seul intérêt de Dieu seul en trois personnes, dans l'union de notre bon Sauveur Jésus- Christ, soyez à jamais mon unique tout en toute chose.
SECONDE PARTIE