‹ Œuvres complétesChapitre 22 sur 397 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dieu inconnu dans ses grandeurs.

Dieu est ce qui ne se peut dire. Quand une personne parlerait de la bouche des anges et des hommes, elle ne le pourrait, pas. Les Pères de l'Eglise en ont écrit de grandes choses, il y a eu des saints qui en ont dit des merveilles* et qui en ont parlé d'une manière toute divine et qui jetait l'étonnement dans tous ceux qui les écoutaient; mais tous ont avoué qu'après en aToir dit ce qui se peut dire de plus grand et de plus glorieux, ils n'en avaient rien dit. Il est grand, il est bon, il est puissant ; mais c'est une grandeur plus que grande, une bonté plus que bonne, une puissance surpuis-santé, c'est une essence suressentielle, une perfection plus que parfaite, une divinité plus que divine. C'est comme s'explique >aint Denys, qui nous assure qu'aucun nom ne lui convient, parce qu'il n'est rien de tout ee que nous pouvons nommer. 11 n'y a point de créature qui sache prononcer son nom, qui puisse exprimer son essence; en sorte que quand Dieu, en sa toute-puissance, en créerait une plus ingénieuse que tous les hommes, plus subtile que tous les anges, et plus savante que tous les chérubins, elie ne nous pourrait jamais dire ce que c'est que Dieu.

Dieu est donc ce qui ne se peut dire, mais il est aussi ce qui ne se peut penser. Nous savons bien qu'il est immense dans la grandeur infinie de ses perfections infinies, que son être est un être éternel qui n'a rien de passé, ni rien de futur. Quand le prophète Isaïe en parle, il dit qu'il est le Dieu Très- Haut, qui a pour demeure l'étepnité. Il demeure dans l'éternité, c'est-à-dire dans luimême, car son éternité est son êlre qui n'a jamais commencé et qui n'aura jamais de Un. Mais que l'on se figure tout ce qu'il y a île beau, de bonr de grand dans le ciel et dans la terre. Figurez-vous les excellences et la puissance des anges, dont un seul est plus puissent que tous les hommes ensemble; touteela n'est rien en sa présence suradorable. Il est tout ce qui est, et il n'est rien de tout ce qui est.

Dieu est incompréhensible, parce qu il est au-dessus de la portée de toutes sortes d'esprits. C'est pourquoi il est écrit qu'il a mis ia retraite dans les ténèbres, et qu'il est tout

environnné de nues sacrées et divines. De là vient que selon une version, l'hymne qui lui est dû dans la sainte Sion, est l'hymne du silence, et que les esprits les plus éclairés de la Jérusalem céleste, ceux qui sont les plus proches de son trône, et qui le voient à découvert, voilent leurs faces, pour nous marquer par cette posture que, quoiqu'ils soient les plus proches de Dieu dans le lieu même de la lumière, cependant ils ne peuvent cas le comprendre. Et il est vrai que plus la lumière de Dieu est grande, plus on connaît qu'on ne le peut comprendre.

Mais si les grandeurs de l'être suradorable de Dieu surpassent toutes pensées , quels respects ne lui devons-nous pas? Certainement des honneurs infinis sont dus à une majesté infinie. C'est pourquoi toutes les créatures ensemble ne peuvent jamais assez l'honorer. Tout ce que le Liban a d'arbres, dit le prophète Isaïe, ne suffirait pas pour allumer le feu de son autel r et tout ce qu'il a d'animaux serait trop peu pour être un holocauste digne lui. Et cependant le monde dans son aveuglement est tout plein d'irrévérences pour sa majesté divine, etiln'a que des insensibilités inconcevables pour tout ce qui regarde ses sacrés intérêts. C'est bien ici qu'il faudrait s'écrier: Au Dieu inconnu! Car enfin dans tout le monde les rois de la terre , toutes les autres puissances , tout ce qu'il y a d'élevé est beaucoup honoré par le reste des hommes. Dès qu'une personne est connue pour être d'une haute qualité , aussitôt elle est considérée à proportion de ce qu'elle est. Dieu seul est de tous les seigneurs et maîtres celui qui est le plus mal servi.

Quelle différence entre le respect que l'on garde dans les chambres des rois en leur présence,, et dans la maison de Dieu devant sa majesté infiniment suradorable. L'on aurait des sujets pressants de répandre des torrents de larmes, quand l'on pense aux irrévérences qui s'y commettent,en y parlant et en causant comme dans les lieux les plus profanes. C'est ce qui est ordinaire en attendant le sermon, ou les vêpres, ou les cérémonies qui s'y font. La majesté terrible d'un Dieu qui réside sur nos autels ne fait presque aucune imjiresssion sur les esprits. L'impiété en va jusque-la que de manquer de respect lors même que son corps adorable

DIEU INCONNU. — PART. I, DIEU INCONNU EN CE QU'IL EST

est exposé , on bien lorsqu'il est immolé en sacrifice durant les divins mystères. Les pères et les mères profanent de la sorte la sainteté des temples; et leurs enfants , à leur imitation, qui y courent, qui y badinent, qui y jouent.

Quelle différence entre les préparatifs que Ton fait pour recevoir en sa maison un grand du siècle, (et si un roi y venait loger, dont ne ferait-on pas?) et entre la manière que le Roi du ciel et de la terre est reçu dans les chapelles domestiques ! Sera-ce dans ce sanctuaire du Seigneur que l'on verra les belles tapisseries pour l'orner, le beau linge ponr servir à ses autels, l'argenterie, et ce qu'il y a de plus précieux? Ah! oseronsnous le dire pendant qu'on fait de la dépense pour couvrir les chétives carcasses non-seulement des seigneurs et des dames, mais des demoiselles suivantes, mais des laquais, quel oubli n'a-t-on pas de ce qui regarde un Dieu dans ces lieux où il se trouve corporellement par le très-saint sacrifice de la Messe? Nous en avons traité amplement dans le livre que la divine Providence nous a fait donner au public, qui porte pour titre; Les horreurs des profanations du l'Eglise,

Il serait difficile de dire tous les soins que les courtisans apportent pour iaire leur cour aux princes , la patience qu'ils ont à s'y rendre assidus, et souvent sans avoir l'honneur de leur parler. Si en quelque occasion le roi leur dit quelques paroles , leur joie est excessive, et leurs amis s'en réjouissent avec eux. Cependant à peine veut-on converser avec Dieu. Une messe qui dure une demi-heure fait crier, l'on se plaint de sa longueur. L'on passera les jours avec les créatures, à s'entretenir avec elles, à se divertir, et on aura de la peine à donner quelque peu de temps à l'oraison. En vérité i>eut-on dire que ces gens conna;ssent )ieul

Il y a des gens qu'on appelle messieurs les intéressés, parce qu'ils ont soin des intérêts des rois. Hélas 1 combien en trouverat-on qui prennent soin de Dieu? Si un autre que l'Apôtre avait dit que tout le monde cherche ses propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ, on crierait peut-être à l'emportement. Mais comme c'est le Saint-Esprit qui prononce celte vérité par l'Apôtre, elle est de la dernière certitude» et en même temps une preuve convaincante que le monde ne connaît pas Dieu . et que l'on n'a pas d'estime pour ce qu'il est. Car par une induction générale il est aisé de prouver que l'on s'intéresse oour ce que l'on considère.

Chose infiniment étonnante 1 Un roi envoie ses ordres , aussitôt il est obéi, et c'est une justice de le faire. Efde toutes parts l'on ne voit que les désobéissances au Souverain du ciel et de la terre. L'on offense un grand de la terre, le châtiment ne manque pas à ces insolents, à la moindre parole que l'on proférera contre le respect qui leur est dû en même temps l'on en fait justice; c'est qu'il n'est pas permis de s'attaquer aux puissances

du monde, et c'est ce qui est dans l'ordre de la raison ; et l'on est obligé même en conscience de leur être soumis. II n'y a cjue le Dieu tout-puissant que l'on offense impunément 1

Mais voici quelque chose qui ne se peut concevoir. Les ordres des rois, qui sont reçus, qui sont gardés, que l'on fait observer avec tant de rigueur, sont négligés lorsqu'ils regardent Les intérêts de Dieu. Combien d'ordonnances nos rois n'ont-ils pas faites contre les blasphémateurs, contre ceux qui commettent des irrévérences dans les églises? Qui pense à les faire observer? Combien voit-on de blasphémateurs punis parmi un si grand nombre de ces impies? Quel ordre appotte-t-on pour empêcher les profanations des temples?

Partout on remarque une insensibilité extrême pour les intérêts de Dieu. On est touché des moindres choses qui nous regardent, ou qui concernent les personnes que nous considérons; il n'y a que Dieu qui ne nous touche point. Ah! faut-il redire ici ce que nous avons dit plusieurs fois ? Une personne a un chien , on le frappe ; elle ne se lait pas,, elle ne le peut souffrir, elle dira : Pourquoi frappez- vous mon chien ? On voit un Dieu offensé en mille manières; qui prend son parti ? qui dit : Hé pourquoi offensez-vous un Dieu si bon? Qui dans les églises ouvre la bouche pour y empêcher les irrévérences? Souvent même les ministres des saints autels gardent le silence, et ne pensent guère que ce leur est un grand malheur de se taire dans ces occasions. Mais si les prêtres du Seigneur, si les pères et les mères, si les maîtres et les maîtresses disent ou font quelque chose pour soutenir l'honneur du Créateur de l'univers, avec quelle faiblesse le fait-on? Certainement si un enfant, si un domestique avait outragé un prince, l'on ne se contenterait pas de leur dire faiblement, vous avez mal fait; ou, je ne veux pas que vous fassiez jamais de pareilles choses; on les châtierait infailliblement; l'on n'oublierait rien pour en faire la satisfaction au prince, et l'on y donnerait bon ordre pour l'avenir. Mais on ne voit que froideurs à l'égard des offenses qui se commettent contre Dieu, ou à l'égard du service qu'on lui doit rendre ; ce qui se rencontre même parmi des personnes qui d'autre part font profession de piété, et particulièrement parmi les gens de qualité, où l'on voit le vice régner dans tous ceux qui les servent, l'impureté, les excès de bouche , le libertinage et l'ignorance des vérités de la religion, pendant que l'on châtie rigoureusement tous ces domestiques, s'ils manquent au respect qui leur est dû-

Ceux qui sont auprès des grands de la terre tiennent à honneur d'être dans leur service ; ils en parlent, ils le publient, ils en font le sujet de leur gloire, pendant que l'on rougit de l'Evangile et de ses maximes, et que l'on a honte des plus saintes pratiques de la religion. A peine dans les compagies oserait-on parler à propos de Dieu. Il y a

plus, on* se raille des dévêts et de la dévotion même, c'est-à-dire, de ceux qui font une profession plus spéciale et plus ouverte de servir le grand Dieu de l'éternité. Mais si la dévotion, comme le remarque très-bien saint François de Sales, non-seulement présuppose l'amour de Dieu, mais encore n'est autre chose qu'un vrai amour de Dieu, et dans un degré excellent, comment peut-il se trouver des Chrétiens qui disent hautement qu'ils ne sont pas dévots, et de plus qu'ils ne le veulent pas être, et qui tâchent Je se distinguer des autres fidèles par la déclaration publique qu'ils en font ? Après cela peut-on dire que Dieu soit connu parmi des personnes qui ont honte de son service? O Seigneur I découvrez aux chélives créatures ce que vous êtes. Juge de la terre, montrez votre grandeur. Vous dont les éclairs brillent dans toute la terre et la l'ont frémir de crainte, devant qui les montagnes se fondent comme de la cire ; vous qui êtes infiniment élevé au-dessus de ce qu'il v a de plus grand, qui êtes environné de gloire et de majesté, qui êtes couvert de la lumière comme d'un manteau, qui marchez sur les ailes des vents, qui marquez aux tlots la limite qu'ils ne passeront point, ne vous tenez plus dans le silence, tonnez, ô Dieu de majesté, dans notre terre, et qu'elle tremble à votre voix qui brise les cèdres et qui ébranle les déserts; qu'elle connaisse, avec tous ceux qui l'habitent, qu'il n'y a rien qui vous soit semblable.

Page 1