‹ Œuvres complétesChapitre 222 sur 397 · SEPTIÈME MOTIF · texte numérisé non relu

SEPTIÈME MOTIF

La dévotion à la très -sainte Trinité est la grâce spéciale du christianisme La connaissance du mystère de la très-

ŒUVRES COMPLETES DE BOl'DON.

.sainte Trinité est une grâce très-spéciale. La raison n'en peut donner la lumière, et il est infiniment élevé au-dessus de la capacité de l'esprit humain. Ce mystère de Dieu *eul en trois personnes serait demeuré'in- •onnu à jamais aux hommes, s'il ne l'avait révélé. Nul ne connaît le Fils, dit notre divin maître, que le Père; et nul ne connaît le Père que le Fils , et celui à qui le Fils le veut découvrir; c'est ce qui est caché aux sages et aux prudents , et découvert aux petits. Il a fallu que les plus savants l'aient appris des pécheurs; tout ce que les doctes en peuvent concevoir avec leurs sciences acquises, n'est rien à l'égard de ce que la foi en apprend aux plus ignorants.

Il est vrai que le peuple juif était la nation heureuse, et le peuple qu'il avait choisi pour son héritage. Il était connu dans la Judée; son nom était grand dans Israël ; c'est là qu'il avait établi sa demeure et sa paix dans toute son étendue : c'est à Jacob qu'il annonçait sa parole, les règles de sa justice et ses jugements à Israël. Dans cette vue le Roi-Prophète s'écriait : Jérusalem, chante les louanges du Seigneur : Sion, chante les louanges de ton Dieu. Il na point traité de la sorte toutes les autres nations, et il ne leur a point fait connaître ses jugements. (Psal. cxlvii, 1 et seq.)

Cependant ce peuple choisi et privilégié de tant de grâces particulières n'avait pas la connaissance du mystère de la suradorable Trinité : il n'y en avait que quelques-uns, et en très-petit nombre, à qui Dieu l'avait révélé. C'est la grâce spéciale du christianisme; c'est dans sa loi toute d'amour que l'on a commencé d'entendre : Le Verbe «jtait au commencement, et le Verbe était Dieu. Il y a trois témoins qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Verbe <'t le Saint-Esprit; et ces trois sont une môme chose ; c'est dans la foi de cette vérité divine, d'un Dieu en trois personnes, dit saint Augustin , que je suis chrétien.

Nous avons donc plus de sujet de chanter les miséricordes du Seigneur que le peuple ancien. Dieu se manife te à nous bien d'une autre manière; il ne nous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas le dessein de son maître; mais il nous appelle ses amis, parce qu'il nous déclare tout ce qu'il a appris de son Père, comme à des amis fidèles : il n'a point de secrets réservés pour nous. Ainsi il nous découvre le grand mystère de la très-sainte Trinité, et le Père éternel a envoyé le Saint-Esprit consolateur au nom de son Fils pour en faire ressouvenir, et pour en fortifier la foi; c'est pourquoi la sainte Eglise célèbre la fête de ce plus divin des mystères après «elle du Saint-Esprit.

Bienheureux nos veux qui voient ce que nous voyons; car il y a beaucoup de prophètes et de rois qui ont désiré de voir ce que nous voyons, et qui ne l'ont pas vu, et d'entendre ce que nous entendons, et <juino l'ont pas entendu. (Matth. xm, 17.) fîuus sommes bienheureux, parce que ce

n'est pas la chair, ni le sang, ni aucun homme, ni la raison humaine qui nous ont révélé un Dieu en trois personnes , mais notre Père qui est dans lescieux.(ilfaf//i. xvi, 17.)

N'est-il donc pas bien juste de faire un saint usage d'une grâce si précieuse? le mystère de la très-sainte Trinité est ce que tous les Chrétiens doivent contempler et avoir devant les yeux. 0 excès de son divin amour envers nous , de nous avoir fait naître dans l'état de la loi de grâce, et par suite de nous en avoir donné la connaissance! Mais, ô mon Dieu! pourquoi nous avez-vous mis au monde dans une si heureuse différence de temps ? Pourquoi ne sommes-nous pas venus durant tant de siècles qui ont précède les jours de votre anéantissement dans votre incarnation? pourquoi ne sommes-nous pas nés parmi les infidèles, ces peuples qui vivent dans les ténèbres et dans les ombres de la mort; ou de parents hérétiques, dont l'esprit s'aveuglant volontairement, a rejelé la pureté de la lumière de la foi? Mais pourquoi dans un pays catholique nous avez-vous prévenus de tant de clartés? Ici l'esprit se perd dans votre amour immense, qui en est la seule cause. Mais pourquoi nous avez-vous aimés si singulièrement? c'est encore un abîme d'une bonté infinie. 0 amour, ô amour de mon Dieu , que tu es grand I que tu es admirable ! Après cela, comment est-il possible de vivre, si l'on ne vit du divin amour? Ingrates créatures, Chrétiens méconnaissants, comment pouvez-vous compter un seul instant de la vie , si ce n'est un moment du pur amour? Mais hélas ! la plupart n'ont que des cœurs glacés et bien insensibles à des bienfaits, à des faveurs si pressantes. Ah 1 le Dieu de l'amour n'est point aimé! voilà ce qui a fait répandre des torrents de larmes aux saints qui connaissaient et qui aimaient le divin amour.

Mais, ô Chrétien, si tu n'es point touché des faveurs d'un Dieu, au moins ne sois pas insensible à ce qui te regarde, à la grande affaire de l'éternité. Tu dois y penser et y penser bien, car il s'agit pour toi , ou d'un bonheur infini , ou d'un malheur éternel. Pense donc et ne te lasse jamais de penser que, sans la grâce chrétienne, tu étais perdu pour jamais. Oh 1 que cela est bientôt ditl mais que le sens de ces paroles est difiîcile à entendre! Perdu pour un jamais, c'est-à-dire être abîmé en des tourments incompréhensibles qui n'auront jamais de fin. O terrible et épouvantable perte ! c'est-à-dire, être damné, être privé de Dieu , du paradis, de tout ce qui peut faire notre bien ; c'est-àdire souffrir tout ce qui peut nous rendre malheureux : et cela pour combien? autant que Dieu sera Dieu, pour toujours, pour toujours, sans aucune tin.

Chantons ici un nouveau cantique à la louange du Seigneur; chantons-lui des hymnes; chantons et bénissons son saint nom; annonçons tous les jours le salut qu'il nous a donné; publions ses miséricordes partout.

LA DEVOTION A LA TRES -SAINTE TRINITE. - I" TRAITE

Oh î que le Dieu des Chrétiens est boni 11 nous a pris à sa garde, et il ne nous a pas rendus un sujet de joie à nos ennemis : i-1 a préservé notre âme de l'enfer, et il nous a séparés de ceux qui descendent dans la fosse.

O mon Sauveurl qu'à jamais je chante vos miséricordes; si vous ne m'aviez secouru, mon âme serait dans l'enfer. 0 mon âme, considérons avec attention cette vérité ! Nous serions dans l'enfer. Si nous parlions d'une

Sersonne inconnue, nous en serions touchés, isons plus, si nous parlions d'un chien qui dût être brûlé vif, quoique ce tourment passerait bien vite, nous n'avons pas le cœur assez dur pour n'en être pas touchés. Hélas! il s'agit de nous-mêmes : si nous n'étions pas chrétiens, il faudrait brûler éternellement dans les feux incompréhensibles de l'enfer. Que ferions-nous au milieu de cette flamme pour un jamais 1 La seule pensée ne nous fait-elle pas frémir?

Disons donc maintenant : Si le Seigneur rieût été avec nous, si le Seigneur, dis-jc, ricût été avec nous, notre évne aurait passé au travers d'un torrent, au travers des eaux impétueuses qui nous auraient abîmés. Béni soit le Seigneur qui ne yious y a pas exposés : notre âme s'est sauvée comme un oiseau qui s'échappe du filet des oiseleurs ; leur filet a été brisé, et nous nous sommes échappés : notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre. (Psal. cxxxni, 1 et seq.)

HUITIÈME MOTIF

Les oppositions extraordinaires à cet adorable mystère.

Toutes les œuvres de Dieu sont sujettes à la contradiction. Ceux que Dieu destine pour les accomplir ont beaucoup à souffrir, et le grand Apôtre prononce généralement que tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ seront persécutés. [Il Tim. m, 12) : c'est ce que l'expérience apprend tous les jours. Les croix ne manquent jamais aux serviteurs de Dieu, et particulièrement à ceux qui sont pleins de son Saint- Esprit; les démons et les hommes les persécutent. Quand une personne travaille dans le service de Dieu sans avoir des contradictions, c'est une marque qu'elle ne fera pas granci'chose.

Dès lors que les démons prévoient que Dieu sera hautement glorifié dans une œuvre, ils n'oublient rien pour la contrarier. C'est pourquoi comme la très-sainte Trinité est le commencement, le centre et la fin de tous les mystères, que c'est le plus haut mystère de la [dus grande gloire de Dieu, il n'y en a point qui ait été plus contredit. Il l'a été par les savants qui ne l'ont pu comprendre par leurs raisonnements; par les libertins qui veulent juger de toutes choses selon la portée de leur petit esprit ; des démons, parce qu'ils sont les ennemis de la gloire de Dieu. Jamais l'enfer ne s'est élevé contre aucun mystère avec des troupes plus nombreuses. On a vu, dit saint Jérôme, la plus

grande partie de l'univers suivre le parti du misérable Arius, qui niait la divinité du Fils. Les erreurs de l'Eglise grecque contre le Saint-Esprit, l'ont séparée de la véritable Eglise. Jamais l'enfer n'a combattu avec plus de violence et de furie; que de troubles, de tempêtes et d'orages furieux, n'ont point causés ces hérésies ! Jamais il ne s'est attaché avec plus de rage et d'opiniâtreté à combattre : nous en voyons encore dans nos jours les effets funestes. Il y a encore des ariens en plusieurs lieux, et l'Eglise grecque persévère dans son malheureux schisme.

C'est ce qui nous doit porter à la dévotion spéciale de la glorieuse Trinité, parune pure et vive foi. C'est une chose remarquable que les hérésies ne tendent pas seulement à ôter le culte des mystères ; mais elles vont à leur anéantissement, les combattant en ce qu'ils sont. De là vient que les démons travaillent fortement à en infecter les esprits ; et à proportion qu'ils déchargent leur rage, et qu'ils s'élèvent contre quelque vérité, c'est une marque que la créance en est d'autant plus nécessaire et plus avantageuse. C'est ce qui nous doit beaucoup faire connaître la nécessité de la foi de la suradorable Trinité, à raison des oppositions extraordinaires de l'enfer.

Mais c'est ce qui doit fortement exciter et réveiller en nous la foi et la dévotion de ce glorieux mystère, et pour ce sujet nous remarquons que la foi doit être toute pure, nue et simple : si vous voulez y mêler les sens, tout est perdu : si vous voulez la mesurer et la régler par la raison, elle est élevée au-dessus de la capacité de l'esprit humain, et il n'y peut atteindre. Nous l'avons dit, jamais les philosophes et les plus forts esprits n'ont pu apprendre le mystère de la très-sainte Trinité; jamais les plus grands génies ne l'ont pu découvrir par toutes leurs lumières et leurs sciences. C'est un pur don de Dieu ; mais ce don inestimable est accordé aux humbles dont la foi est plus pure, plus forte et plus constante. La science qui enfle, rend les savants moins susceptibles des grâces de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Leur loi est plus faible, moins vive et plus sujette au changement , souvent ils mêlent trop leurs propres lumières naturelles avec celles de la grâce; ils veulent trop disputer, trop raisonner : mais le Seigneur, dit saint Augustin, connaît la vanité de leurs pensées. A bas l'entendement humain! à bas l'entendement humain! s'écriait l'admirable Catherine de Gênes! Dieu est ce qui ne se peut comprendre. Ce qui faisait dire à la sera-, phique Thérèse que ce qui paraissait plus incompréhensible en Dieu était ce qu'elle croyait avec plus de facilité; car en ce que Ton ne conçoit pas Dieu, c'est en cela qu'il est Dieu; et si nous le pouvions comprendre, il ne serait pas Dieu , parce qu'il ne serait pas infiai.

Cet être incompréhensible prend, plaisir de se communiquer aux âmes simples, à l'entendement humilié et sans curiosité, qui ne dispute ni ne raisonne, mais qui est parfai-

Ui9

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDO*

temcnt assujetti. Nous avons traité de ce sujet dans notre livre Des saintes voies de la croix; disons seulement ici qu'il faut éviter les réflexions à l'égard des tentations contre la foi, et beaucoup prendre garde à ne pas chercher des raisons en cette matière, sous prétexte de se convaincre de la vérité. Ce prétexte est un dangereux artifice du démon, et qui contribue à accroître les tentations, cet esprit malin se mêlant dans les raisonnements, et formant des difficultés étranges. Saint François de Sales rapportait qu'il y en avait donné une si forte à l'égard du trèssaint sacrement de l'autel, que sans une grâce spéciale il aurait succombé, et jamais il ne l'a voulu dire à personne. C'est pourquoi le même saint donnait avis qu'à cet égard il fallait s'enfuir par la porte de la volonté, et jamais par celle de l'entendement : plusieurs se sont perdus en voulant se sauver par leurs lumières. Le raisonnement humain a causé toutes les erreurs et toutes les hérésies. Dans l'état des tentations contre la foi, je dis l'état parlant des personnes qui en sont attaquées violemment, et ordinairement l'oraison qui se fait par la méditation ne leur est pas propre; nous parlons à l'égard de ces personnes, et non pas de celles à qui elle est très-utile, et qui s'en servent avec beaucoup de bénédictions, parce que l'on se sert du raisonnement , une y-ne simple et confuse pour lors leur doit suffire.

Cependant les âmes ainsi combattues ne doivent pas ni s'étonner, ni se décourager* c'est un exercice que des personnes trèssaintes ont souffert, et quelques-unes trèslongtemps , et même jusqu'à la mort. Dieu s'en sert pour l'établir plus fortement, quoique d'une manière imperceptible; car quelquefois il semble qu'on l'ait perdue. Ainsi la sainte mère de Chantai , la première religieuse de l'ordre de la Visitation de Sainte- Marie, durant plusieurs années, dbsait : Il me semble que je suis sans foi. Quelquefois même non-seulement elle n'est pas ressentie , mais au contraire l'imagination n'est pleine que de pensées toutes contraires : et néanmoins dans la suprême partie de l'âme elle y est plus dominante que jamais; mais pour lors c'est ce qui n'est pas aperçu dans la partie inférieure; ainsi l'âme demeure dans d'étranges angoisses. En toutes choses il faut vivre et mourir dans un entier abandon à la divine Providence, qui nous aime plus que nous ne nous aimons, et que nous ne pouvons nous aimer, et qui saura bien tirer sa gloire et notre profit même; car elle dispose de la sorte, selon sa bonté infinie, de ce qui nous paraît le plus contraire.

Ses divines conduites sont très-différentes, mais elles sont toujours également adorables et aimables; elles demandent en tout temps nos respects, nos amours et nos adorations. Nous venons de dire que Dieu prend plaisir de se communiquer aux âmes simples : et il le fait les pénétrant en de certains tJtats de tant de pures et divines lumières, qu'il leur semble que toutes les vérités les i'^us cachées sont à découvert. C'est ce qui

est arrivé à saint Ignace, comme nous l'avons remarqué, à l'égard du mystère de la glorieuse Trinité, lorsqu'il était encore sans lettres : c'est ce qui a été accordé à sainte Thérèse, et ensuite elle protestait qu'elle so sentait si forte dans la foi, qu'elle aurait voulu s'opposer toute seule à tous les luthériens. Dans cette disposition, l'obscurité de la foi n'est point obscure, sa nuit est claire comme le jour,elle devient toute lumineuse au milieu des plaisirs célestes dont l'âme est comblée.

Après cela, qu'avez-vous à dire autre chose que ces paroles du divin livre de 17mitation de Jésus-Christ : « 0 mon Dieul soyez béni si vous voulez que je sois dans la lumière; soyez béni si vous voulez que je sois dans les ténèbres. » Obéissance sans réserve, soumission parfaite à toutes les conduites de l'adorable Providence, perte totale dans la divine volonté. Cependant vivons et mourons dans la foi de la suradcrable Trinité ; mais que ce soit une foi qui opère par amour, et par le respect et le culte particulier que nous lui rendons.

NEUVIÈME MOTIF

Facilité et avantages de la dévotion à la glorieuse Trinité.

Dieu, dit l'Apôtre, n est pas loin de chacun de nous, car c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes. (Act. xvn, 28.) Il est plus au dedans de nous, dit saint Augustin, que nous-mêmes. Toutes les trois personnes divines remplissent toutes choses par leur immensité. Il est donc bien aisé de les trouver et de leur parler : il ne faut point changer de place, elles sont dans tous les lieux où nous sommes : nous ne pouvons fuir de devant la face de Dieu, ni nous cacher à son esprit. Si je monte dans le ciel, dit le Psalmiste, je vous y trouve; si je prends des ailes pour voler vers l'Orient, et si j'habite vers les extrémités de la mer, c'est votre main qui me conduira dans ces lieux. J'ai dit en moi-même : Peut-être que les té' nebres me cacheront à vos yeux; mais la nuit pour vous est claire comme le jour ; les ténèbres de la nuit et la lumière du jour sont pour vous la même chose. (Psal. cxxxvm, 8-12.)

Dieu voit tout, Dieu est partout. Un jour ce Dieu d'une majesté infinie, voulut bien découvrir à sainte Thérèse comme toutes choses sont en lui': elle a écrit que ce lui fut un spectacle d'étonnement et de crainte, de voir en si peu de temps tant de choses, et en même temps un sujet d'une grande affliction à chaque fois qu'elle se souvenait des péchés qui se comettaient, non-seulement en fa présence de Dieu, mais dedans Dieu même. Oh ! qui pourrait, s'écrie-t-elle, donner ceci à entendre a ceux qui commettent des péchés infâmes? L'âme qui l'entend voit clairement la malice du péché. J'ai vu clairement combien justement on mérite l'enfer pour un seul péché mortel, parce qu'on ne peut comprendre combien c'est une chose énorme de le commettre de la sorte dans Dieu même. Le pécheur pourra-t-il s'en retirer pour corn-

[LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. - I" TRAITE

mettre ses ordures ? Oh Icbcrse étrange et épouvantable, et qui mérite bien d'être considérée 1 Considérons, mes sœurs, la très-grande miséricorde de Dieu, de ne nous point abîmer sur-le-champ; et puis nous nous plaindrons des injures que l'on nous fait. O misère humaine, quand sera-ce que nous imiterons Noire-Seigneur?

La même sainte connut très-clairement, dans une vision intellectuelle, qu'elle avait devant elle toutes les trois personnes divines de la très-sainte Trinité, et il lui semblait qu'elles lui parlaient. Notre-Seigneur lui dit qu'elles seraient avec l'âme qui est en grâce, c'est à-dire l'aimant, et la comblant de leurs bénédictions. Oh 1 quelle ditférence de leur présence divine dans lame qui est en la grâce, d'avec celle qui est dans l'âme qui est dans le péché 1 Oh ! si les hommes le savaient! non, il ne serait pas possible d'oser jamais commettre des péchés, ou si l'on y était tombé, on ne pourrait pas y rester un seul moment.

Quelle joie, au contraire, pour ceux qui sont dans le divin amour 1 Celui qui m'aime, nous assure notre grand maître, gardera ma parole et mon Père l'aimera; et nous ferons notre demeure en lui. (Joan., xiv, 23.) Dieu, qui est partout, ne peut pas venir où il il ne soit présent; mais il vient dans l'âme du juste par une présence de grâce. O si nous savions, dit un serviteur de Dieu, ce que vaut l'une des visites des personnes divines, par la moindre de leurs lumières, ou par une affection pieuse de la volonté, nous en ferions plus d'état que si tous les rois de la terre étaient entrés dans notre maison. Quand elles viennent dans notre intérieur, leurs missions invisibles ne sont pas moins dignes de respect que les visibles, comme celle du Verbe en Bethléenï, et du Saint-Esprit le jour de la Pentecôte : et nous devrions en faire la fête en notre particulier; elles sont même en quelque façon plus utiles que les visibles; car que nous servirait l'incarnation ou la descente du Saint-Esprit, si nous n'en faisions bon usage par les lumières et les affections que les missions invisibles produisent? Mais les hommes sensuels pensent que c'est une pure imagination, comme si Dieu, qui est spirituel et invisible, n'était rien; comme si leur âme, qui est spirituelle et invisible, était quelque illusion.

Quelle consolation quand on considère que Dieu réside dansnos âmes comme ami; que toutes les trois personnes divines y sont avec toutes leurs grandeurs; que l'accès en est plus facile que celui du moindre des hommes; et il est impossible qu'aucune créature nous soit aussi présente. Nous ne devons pas, dit sainte Thérèse , les aller chercher bien loin, mais il les faut entretenir et se consoler avec elles. Si nous nous en souvenions bien, nous ne pourrions pas nous amuser à des choses si viles; et de vrai, quelle apparence de s'occuper de tant de bagatelles, de ne voir, de ne penser, de ne s'entretenir que du monde et des choses du siècle, et de s'oublier d'un Dieu que nous

avons au dedans de nous,. de ne .e point regarder, de ne lui point parler?

O ténèbres des enfants des hommes, que vous êtes terribles 1 Chacun croit, chacun dit que Dieu est partout; c'est une vérité que l'on apprend aux enfants dans le catéchisme, et c'estune vérité dont la pratique est plus rare qu'on ne peut jamais dire. 11 est dore vrai, Dieu est partout l il est dans nos maisons, dans les villes, dans les campagnes, en toutes sortes de lieux. Et qui y pense dans les maisons, qui en parle, qui le regarde dans les villes, dans les campagnes?' Allez dans les campagnes, combien en rencontrez-vous qui s'en entretiennent? Faites voyage, vous verrez que chacun s'occupe de tout ce qui tombe sous le sens, de tout ce qui se présente aux yeux et qui y considère l'immense majesté de Dieu? Les postes sont chargées de lettres qui viennent de toutes parts", combien y en a-t-il qui apprennent les grandeurs de Dieu, pendant que tout est plein de nouvelles de la terre? Certainement, quand Dieu serait aussi éloigné de nous que le ciel l'est de la terre, quand il ne [.rendrait aucun soin de ce qui s'y passe, il ne pourrait pas être plus oublié. C'est ce qui nous a pressé de donner au public un petit traité en particulier, de sa divine présence partout, pour tâcher en sa force de réveiller un peu les hommes de l'assoupissement épouvantable où ils sont.

Tout notre dommage, écrit sainte Thérèse est de ne pas regarder Dieu si proche de nous comme il est ! si l'on parle, il faut se souvenir qu'il y a quelqu'un au dedans de nous à qui nous pouvons parler : si l'on écoute, il faut se souvenir de celui qui nous entend. Que l'on s'attriste quand on l'aura laissé longtemps seul : elle conseille de se recueillir plusieurs fois par jour, et que dans la suite du temps on aura l'habitude de la présence divine. Il est bon pour cela, clans les lieux où il y a des horloges, de s'en servir pour rentrer en soi-même à toutes les heures pour y considérer les trois personnes divines, pour les adorer, ce qui se peut faire, même au milieu de compagnies» par des actes intérieurs ; et lorsque l'on est seul, c'est une sainte pratique à se mettre à genoux.

Qui veut trouver notre bon Seigneur Jésus-Christ corporellement présent, il faut aller aux églises ; mais nous l'avons dit, on trouve la glorieuse Trinité présente partout : il ne faut pas faire un seul pas, ni se remuer de sa place. 11 n'y a rien donc de plus facile que d'avoir l'honneur de lui parler, de l'entretenir, de lui exposer ses besoins, de lui demander ses grâces, de la bénir, de la remercier, de la glorifier et à même temps de se souvenir qu'étant en tout lieu elle est dedans nous, ce qui demande une extrême pureté de conscience. Ehl quel moyen de la laisser avec une chose si horrible et si détestable, comme est le péché ! Voudrions-nous loger la personne du monde, pour peu considérable qu'elle fût, au milieu de toutes sortes d'immondices et d'ordures? Quand on veut

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

s'approcher de la communion sacrée du corps du Sauveur, on s'y prépare, et il est infiniment juste; à moins que d'être impie, on ne voudrait pas le recevoir en état de péché moriel ; mais on ne pense guère que ce qu'il y a de plus saint en la divine communion est la Divinité, et que la même Divinité est incessament en nous. Je cesse ici de m'étonner si Dieu a dit que nous fussions saints I arce qu'il est saint. Ah! comment ne l'être pas, l'ayant toujours uni à nous par sa présence divine?

L'accès en est donc bien facile, mais il n'y a rien de'^Ius avantageux. Voir les trois personnes divines en toutes choses, et les aimer en vérité, c'est vivre d'une vie divine; c'est la vie de Dieu rai:me. Voici ce qu'en a écrit un pieux auteur : Quand une âme pense à s'appliquer à Dieu, c'est l'imiter en la manière la plus noble : toute la grandeur et la béatitude de cet être infini consistent dans ses actions intérieures, dans la contemplation et amour de soi-même, et non pas dans les actions extérieures qui reregardent les créatures; car auparavant que le monde fût, auparavant qu'il y eût des créatures, il n'en était pas moins Dieu, ni moins glorieux. Nous, au contraire, mettons notre estime, notre attention et affection , principalement dans les bonnes œuvres extérieures qui paraissent au dehors aux yeux du monde, et faisons peu d'état qui ne regardent que Dieu. Nous faisons donc le contraire de ce qu'il fait. Il donne toute son application et il emploie toute sa vertu infinie aux actions intérieures, et voilà ce qu'il a fait durant toute l'éternité : et nous, au contraire, passons tout le cours de nos vies à nous embarrasser dans une infinité d'actions qui ne sont pas nécessaires ; et s'il faut donner quelque heure par jour à l'intérieure pour nous entretenir avec Dieu, on le fait souvent avec peine ou avec infidélité. Cependant une bonne pensée de cette majesté suradorable dans l'esprit, vaut mieux que toutes les pensées humaines et naturelles qui ont nasse par la tête de tous les hommes. Si j'ai Dieu dans l'esprit, j'y ai tout ; quand j'y aurais tout le reste, je n'y aurais rien. Les pensées de la terre ne sont que des amusements d'enfants. Quand une âme est vraiment possédée du Saint-Esprit, elle s'occupe de ce qui l'occupe. Le souverain plaisir de Dieu e.-^t de se parler \ soi-même; c'est aussi

ce qui doit faire notre plaisir. Mais pour lui bien parler, il faut s'unir au Verbe incarné, et avoir intention de lui dire par lui tout ce qu'il lui dit de ses grandeurs et de sa gloire. C'est bien ce que nous ne pouvons faire, mais nous pouvons y adhérer de tout notre cœur; nous sommes tous pénétrés de l'essence de Dieu et par suite de la connaissance par laquelle il se connaît soi-même, et de son amour infini par lequel il s'aime. Que ne nous laissons-nous abîmer dans cet être pour le glorifier par sa connaissance et par son amour?

Plusieurs gens de bien pensent que tout consiste presque à faire beaucoup d'actions extérieures, et ils vivent cependant dans un oubli presque continuel de Dieu; et on croit avoir tout fait lorsqu'on a dit, mais tout cela n'est-il pas pour Dieu? L'intérieur est négligé parce qu'il renferme un esprit de mort ; on aime mieux s'appliquer à l'extérieur, où les sens, la raison humaine et les intentions d» la nature trouvent leur satisfaction.

C'est de la sorte qu'écrit le pieux auteur dont nous venons de parler. Mais les esprits suffisants, élevés en eux-mêmes, les gens attachés au dehors, qui pratiquent peu la vie intérieure, à peine conçoivent-ils ces vérités ; celui qui a l'esprit de Dieu les entendra facilement ; l'expérience en donnera une haute intelligence, et apprendra qu'il est aisé d'honorer la glorieuse Trinité en toutes choses, et partout , et que c'est une dévotion qui est une source de toutes sortes de bénédictions.

C'est ce que Dieu a manifesté plusieurs fois par de grands miracles. Sainte Claire de Montfalcon avait sa grande dévotion à la trèssainte Trinité, et après sa précieuse mort, on trouva dans son cœur trois petites boules. Quand on les pèse, deux ne pèsent pas plus qu'une seule, et toutes les trois ensemble n'ont ni plus ni moins de pesanteur qu'une seule en particulier. Durant le règne de Théodose le jeune, empereur, s'étant élevé un tremblement de terre épouvantable à Constantinople, un jeune enfant fut miraculeusement élevé en fair, où ayant entendu chanter par les saints anges le cantique delà sainteté des trois personnes divines, il en fit Je rapport à l'archevêque Proclus ; ce que ce prélat ayant appris, il implora la miséricorde divine, faisant chanter ce cantique, et aussitôt le tremblement de terre cessa.

DEUXIEME TRAITE

PREMIÈRE PRATIQUE

L'honorer par différents exercices extérieurs et intérieurs de piété.

Commela très-sainte Trinité est dignement honorée par le divin sacrifice de la messe, et qu'il n'y a rien qui la glorifie si hautement dans tout ce que l'on peut faire pour sa gloire ; c'est la première pratique que nous donnons.

Elle est si glorieuse à ces personnes suradorables, qu'il n'y a rien dans le ciel, ni sur la terre qui en approche. Tout le culte qui leur a été rendu, et tout celui qu'on leur rendra {tendant toute l'éternité n'égale point l'honneur qu'elles reçoivent dans le sacrifice d'une seule messe: elles en sont plus honorées que par toutes les adorations, les amours, les louanges de l'admirable Mère de Dieu,

LA DEVOTION A LA THES SAINTE TRINITE. — H* TRAITE

de tous les neuf chœurs des anges et de tous les saints. Quand toutes les créatures s'offriraient en holocauste, quand elles détruiraient toutes leur être par la seule puissance do Dieu, ce ne serait, pour parler le langage de l'Ecriture, que comme une goutte de rosée qui aurait été consumée ; ce ne serait que des néants en la présence d'une majesté infinie; mais par le sacrifice de Jésus-Christ qu'il continue durant tous les siècles sur nos autels, l'être surinfini de Dieu est autant glorifié qu'il le peut être, son infmitéélant Honorée par une hostie infinie. Dieu y trouve toutes les reconnaissances qui sont dues pour ses grâces, pour son amour, pour tous ses bienfaits; toutes les satisfactions que peut demander sa divine justice.

Tous ceux donc qui, étant possédés vraiment du Saint-Esprit, ne chercheront que les seuls intérêts de Dieu seul en trois personnes, connaissant qu'il n'y a que la personne du Verbe incarné qui le connaisse, et qui l'aime assez pour lui rendre, dans son humanité, tous les honneurs qui lui sont dus, auront un soin très-particulier, ou de célébrer, s'ils sont prêtres, ou s'ils ne le sont pas, de faire célébrer la sainte messe en l'honneur de la glorieuse Trinité. Mais tous, et très-particulièrement les prêtres, se souviendront d'entrer dans la disposition de sainteté qui sépare parfaitement des( créatures, dans l'esprit de sacrifice et d'anéantissement, dans l'union du culte religieux que notre bon Sauveur y rend à la très-sainte Trinité. Tous offriront le sacrifice de la messe, abîmés dans le respect, pénétrés d'une divine frayeur de la grandeur des mystères redoutables. Si la pitoyable expérience où nous sommes ne nous apprenait les irrévérences d'un grand nombre de Chrétiens envers ces divins mystères, il ne serait pas possible de se les persuader. 0 aveuglement ! ô dureté du cœur de l'homme, et de l'homme chrétien 1 Croire qu'un Dieu incarné réside véritablement sur nos autels, croire qu'il s'y immole autant de fois que l'on y célèbre le très-saint sacrifice de la messe, et ne pas y demeurer anéanti avec lui devant une majesté infinie, comment cela se peut-il faire? comment n'y être pas appliqué avec les sentiments les plus religieux? comment s'y ennuyer d'une demi heure qu'il y faut donner? Mais, ô l'horreur des horreurs! comment profaner le sacrifice d'un Homme-Dieu, et sa présence corporelle sur nos autels par des postures peu respectueuses, par des mouvements indécents, par des entretiens avec de chétives créatures, les préférant, ce qui est épouvantable seulement à penser, à la conversation avec Dieu ? C'est ce qui nous a obligés, pressés de douleur, d'en donner un traité au public, sous le titre des horreurs des profanations des Eglises. L'excès de ces horreurs en va jusque-là, que d'amener des chiens dans la maison de Dieu, qui y servent de distraction à ceux qui Jes mènent et aux autres ; et on ne considère pas l'outrage qui en arrive à Dieu. On ne compte pour rien de distraire de l'application qui est due à sa grandeur

suradorable, en cela servant aux démons qui n'oublient rien pour eu U'ésoccuper. Une dame ne fera pas enfermer son chien de peur de lui faire de la peine, et elle ne craindra pas d'en faire à son Créateur, à son Sauveur, en cela lui préférant un vil animal. On verra des femmes y mener des petits enfants, et y badiner avec eux pendant que les puissances des cieux tremblent.

Je voudrais crier sans cesse, mais jeter de grands cris dans la violence de ma douleur, faire retentir ma voix tomme une trompette pour annoncer au peuple du Seigneur les crimes qu'il fait, et à la maison de Jacob, les péchés qu'elle commet. On pourrait ici faire le même reproche aux Chrétiens que Dieu fait aux Juifs ensuite de ces paroles ; il dit qu'ils le cherchent, qu'ils désirent de connaître ses voies, qu'ils veulent s'approcher de lui ? c'est contre ces actions qui sont bonnes en elles-mêmes, qu'il commande à son Prophète d'élever sa voix parce qu'elles ne sont pas bien faites. (Isa. lviii, 1, 2.) Quel cri devons-nous faire contre les Chrétiens qui veulent s'approcherde Jésus-Christ d'une manière si indigne et si honteuse ?

Celui-là est maudit qui fait l'œuvre de Dieu avec négligence. (Jer., xlviii, 10.) Servons-le avec une sainte crainte; assistons au saint sacrifice de la messe avec tremblement, c'est la première pratique pour honorer la trèssainte Trinité. Il est bon encore de la glorifier en récitant son petit office et ses litanies, mais avec application à sa grandeur infinie, et tout pénétré du profond respect quo nous lui devons. Tous les saints et tous les anges que le disciple bien-aimé voyait devant le trône de Dieu, et en présence de l'Agneau, étaient debout, tous en même posture de serviteurs. O Seigneur, que vous êtes grand et digne de louange 1 que votre grandeur est infinie, qu'elle est incompréhensible 1 Faites-nous vous honorer par un véritable sacrifice de louanges; rendez-nous la joie de votre assistance salutaire ; ouvrez nos lèvres, afin que nous bénissions saintement votre nom, et que notre prière ne nous tourne pas à péché.

Réciter fréquemment le verset, Gloria Parti et Filio et Spiritui sanclo. Sicut erat in principio, et nunc, et semper, et in sœculu sœculorum. Amen.

Mais il le faut réciter dans un entier anéantissement de ce que l'on est, et de tout l'être créé devant ces personnes divines d'une majesté infinie. Il le faut réciter, les adorant en esprit et en vérité, avec une vive foi de l'unité d'essence, et de la trinité de Personnes et cet admirable mystère. Il le faut réciter avec des désirs zélés que la glorieuse Trinité soit glorifiée dans le ciel, en laterre, et partout; il le faut réciter renonçant h tout autre désir qu'à celui delà glorifier uniquement.

Saint Basile enseigne que cette louange de la glorieuse Trinité a été en usage dès le commencement de l'Eglise, et qu'elle a pris son origine des apôtres; ainsi on la chantait auparavant même le temps de saint Jérôme,

qui, dans l'éjîlre qu'il adresse au Pape Damase, si toutefois cette épître est de ce grand docteur, le supplie d'ordonner qu'elle soit ajoutée à la fin de chaque psaume. Mais l'usage en était déjà établi en plusieurs lieux, quoiqu'il ne le fût pas dans l'Eglise universelle. Cassien rapporte que c'était une pratique ancienne dans l'Occident, et que tous les peuples avaient coutume de chanter hautement cette louange. Le concile de Nicée y ajouta : Sicut erat in principio et nunc et semper, et in sœcula sœculorum. Amen, pour confondre l'hérésie des ariens, qui disaient que ce mystère n'avait pas toujours été.

INo'us avons dit que l'enfer y avait toujours eu des oppositions extraordinaires, et qu'il ne le pouvait souffrir. Sophronius en «apporte un exemple considérable : Il écrit que le démon paraissant travesti en habit de moine à un solitaire, le solitaire l'invita à prier avec lui : et comme il remarqua, lorsqu'il fallait réciter le Gloria Patri, qu'il disait seulement, Sicut erat in principio, cela l'obligea de le presser de réciter le verset tout entier. Dites donc, cria le solitaire au faux moine, Gloria Patri et Filio et Spiritui sanclo. A ces paroles le démon disparut, comme si elles eussent été une foudre pour lui.

Ce verset est si saint et si divin que Dieu a voulu empêcher miraculeusement des personnes qui n'étaient pas dans sa grâce de le prononcer. C'est ce que nous apprenons du grand annaliste de l'Eglise, le savant et pieux Baronius, que dans le xi* siècle la simonie étant commune, Victor II, Souverain Pontife, envoya Hildebrand, archidiacre, pour assembler en son nom un conciie à Lyon, pour apporter le remède à un mal si pernicieux dans ceite assemblée; cet archidiacre, qui y présidait de la part du Pape, ordonna à i'archevêque de Lyon, accusé de ce crime, de réciter le verset, Gloria Patri et Filio et Spiritui sancio. Ce que ce prélat ayant tâché de faire, jamais il ne le put prononcer entièrement, n'en pouvant prononcer les dernières paroles: ce qui l'obligea à reconnaître son crime, et à se prosterner à genoux et demander pardon ; ce qui étonna si fort les autres simoniaques que quarantecinq évoques avouèrent qu'ils l'étaient, et se déposèrent volontairement de leurs évêchés.

La sainteté de cette louange, et l'horreur que l'enfer en marque nous doivent exciter puissamment à nous en servirdurant le jour et durant la nuit. Il faut à notre réveil commencer par là nos jours, en glorifiant la très-sainte Trinité; il en faut passer les heures en la même manière; il faut se coucher dans la même louange, qu'il ne faut pas oublier dans les temps de la nuit que l'on est éveillé; mais on le doit faire plus de cœur que de bouche.

C'est une sainte pratique que de réciter le chapelet qui en est composé, et qui est de trois dizaines. Sur la croix on dit le Credo, ce qu'il faut dire avec une ferme et vive foi, car c'en est la profession de cet adorable

mystère. Ensuite il faut dire Pater de cœlis Deus, miserere nobis. Fili redemptor mundi Deus y miserere nobis. Spiritus sancte Deus, miserere nobis. Sur les gros grains qui servent au Pater, on dit : Benedicamus Patrem et Filium cum sancto Spiritu, laudemus et supereœaltemus eum in sœcula. Et aux petits grains, au lieu de l'Are Maria, Gloria Patri, et le reste. Mais il faut toujours se souvenir qu'il faut faire usage de cette dévotion comme des autres, avec bien de l'attention, de l'amour et du respect.

En voici une pratique tirée des écrits d'un serviteur de Dieu, par rapport à ce qu'il conseille de se prescrire un office de dévotion, et le dire avec son bon ange. •On pourrait donc de prime abord, après avoir salué cet esprit bienheureux, lui dire: Mon bon ange, mon intention est de chanter du plus profond de mon cœur, en la même manière que vous le pouvez faire, ce petit cantique de la glorieuse Trinité. Gloria Patri, et le reste ; d'avoir une intention aussi pure, et des affections dans mon cœur aussi ardentes que les vôtres : c'est pour cela que j'unis mon esprit et mon cœur avec le vôtre, afin de l'honorer de la même façon que vous l'hono^ rez.

Comme l'adoration du culte de latrie est due seulement à Dieu seul en trois personnes, cet exercice doit être pratiqué singulièrement. Il faut adorer les personnes divines en l'unité et l'égalité de toutes leurs perfections, qui ne sont qu'une très-simple et essentielle perfection. Dans cette vue il faut se laisser à l'esprit de Notre-Seigneur, pour s'abîmer en sa divine vertu devant leurs grandeurs incompréhensibles. Cette pratique intérieure peut être exercée en toutes sortes de lieux, de temps et de compagnies; et quand on est en secret, il faut joindre l'extérieur avec l'intérieur, se mettant à genoux, faisant des génuflexions à diverses reprises, ou se prosternant par terre. On a écrit qu'un saint martyr, religieux de la Compagnie de Jésus, faisait son occupation de ces adorations ; et lorsqu'il était recteur, il y invita ses jeunes religieux, proposant quelques dévoles récompenses à ceux qui en feraient le plus ; et il s'en est trouvé qui dans un jour avaient adoré dix mille fois la très-sainte Trinité.

Cependant il faut prendregarde qu'elle est plus honorée d'un petit nombre que l'on fait avec une vraie piété et attention que d'un très-grand nombre avec peu de respect et avec précipitation. C'est un abus ordinaire, particulièrement parmi les femmes, de mettre leur dévotion dans un très-grand nombre de prières ;ce qui les oblige, à raison de leur multiplicité, de le? réciter en courant, et assez brusquement, sans assez faire de réflexion à la haute majesté d'un Dieu à qui elles parlent: et de la manière elles la traitent avec irrévérence. Cependant il est assez difficile de les déprendre de cet abus, et se faisant une tâche d'un grand nombre de ces prières, elles veulent à quelque prix que ce soit s'en acquitter, ne voyant

LA DEVOTION A l-A TRES-SAINTE TRINITE.

Il" TRAITE.

pas qu'un seul Pater, un seul Ave récité dans une vraie humiliation d'esprit avec une piété sincère, avec une sérieuse réflexion, glorifie plus Dieu que cent que l'on dira avec précipitation. Mais c'est une étrange chose que l'illusion d'un esprit qui se règle par ses fantaisies.

Parlant donc généralement, il vaut mieux ne fias entreprendre un si grand nombre de ces adorations, spécialement extérieures.

Nous l'avons dit, on peut se servir de l'horloge pour se mettre en la présence de Dieu seul en trois personnes, et pour l'adorera chaque heure du jour, ou dans les lieux où il n'y en a point, on peut s'en prescrire plusieurs pour le matin et pour l'après-dînée. Comme ces personnes divines sont avec toutes leurs grandeurs partout, en toutes choses, il est doncjuste de s'entretenir avec elles, puisqu'elles veulent bien faire cet honneur, qui est un honneur inestimable, à leurs pauvres et indignes créatures. Ici il y a sujet de se perdre dans l'étonnement, si l'on considère bien cette faveur, qui passe toute pensée. 0 grand Dieudes éternités, hé quoi ! est-il possible que vous vous abaissiez jusque-là que de vouloir permettre à des hommes, des chétifs néants, devons parler quand il leur plaît, et en toute sorte de lieux, étant toujours prêt à les écouter ; que vous les cherchez même le premier, les prévenant de votre grâce, que vous les invitez, que vous les en pressez? Après cela, ô hommes 1 est-ce une chose qui se peut comprendre, que vous négligiez avec tant de dureté des faveurs d'un Dieu si étonnantes ? A tous les moments du jour et de la nuit il veut bien vous écouter, il veut bien que vous l'entreteniez, et il vous est présent incessamment pour vous accorder cette grâce : et les heures des jours et des nuits s'écoulentsans que vous y pensiez. Je vous demande à vous qui lisez ceci, quel temps donnez-vous tous les jours et les nuits à la conversation divine? Mais quel temps ne donnez-vous pas à vous entretenir avec de chétivescréatures ! Est-ce donc de la sorte, souverain du ciel et de la terre, que vous êtes traité?

Les rois de la terre ont une cour nombreuse. On s'empresse pour avoir des audiences ; on ne s'ennuie point de les presser : on tient à un honneur singulier quand on leur parle; le moindre mot qu'ils disent à l'oreille et dans le secret, ravit. Et vous,ô majesté inûnie, devant qui tous les grands du monde ne sont qu'un peu de poussière et de cendre, êtes négligée et délaissée. Il faut dire plus, la moindre personne un peu considérable qui rendrait visite à une autre, et qui voudrait lui parler, si elle en était rebutée, s'en offenserait; et pour l'ordinaire, les hommes ne sont pas incivils, et ont plus d'honnêteté; mais ce qu'une vile créature ne pourrait pas supporter, ilfaul, mon Dieu, que vous le souffriez. 0 terre ingrate et dépourvue de la véritable lumière, que notre exil est long parmi ceux qui l'habitent 1 que notre âme est ici longtemps étrangère 1 Obeau jour de l'éternité 1 quand sera-ce que tu ma-

nifestons, et le grand tout de Dieu et le rien de toutes les créatures?

C'e^t dans la participation de ces pures lumières que l'âme, découvrant le grand tout de Dieu seul en trois personnes, en demeure toute saintement occupée. C'est pour lors qu'elle a l'honneur de converser divinement ayecles trois personnes de la glorieuse Trinité. Un grand serviteur de Dieu, qui vivait à Paris il y a quelques années, était dans cet état, lorsque dans une de ses lettres, il écrit, que son âme était très-intimement liée aux trois personnes divines, de qui il recevait des clartés qui surpassaient l'intelligence humaine; qu'il vivait perpétuellement retiré et renferméa vec le Fils de Dieu dans le sein du Père, où ce Fils divin était sa vie, sa lumière et son amour; et le Saint-Esprit, sa conduite sa sanctification, sa perfection ; qu'il portait en soi le royaume de Dieu, qu'il expliquait par le rapport à celui dont jouissent les bienheureux auciel, àcausede la vue et delaconnaissance surnaturelle de la très-sainte Trinité, qui lui était communiquée, et du pur amour dont il se sentait brûlé, et qui le transformait en Dieu, en qui il possédait une joie et une paix qui était au delà de tout sentiment.

Mais tous les véritables Chrétiens peuvent converser avec les trois personnes divines , parlant tantôt au Père, tantôt au Fils, tantôt au Saint-Esprit. Que de sujets s'offrent pour ce divin entretien à une âme qui a peu du vrai amour 1 Hélas 1 la plupart des iidèles à peine peuvent-ils prier sans livres ; à peine peuvent-ils s'occuper de Dieu sans des matières écrites! Que de marques de tous côtés du peu d'amour que l'on a [tour cet objet infiniment aimable! L'amour naturel et le profane ne manquent ni de paroles, ni de pensées pour les sujets que l'on aime. Le saint et divin amour en manque encore moins.

Si nous aimons donc chrétiennement, que ne dirons-nous pas au Père au sujet de la création qui lui est particulièrement attribuée; quels sentiments n'aurons-nous pas, si nous considérons que tout ce grand univers a été créé pour nous , en voyant les cieux,le soleil, la lune et les étoiles, la terre et tout ce qu'elle produit, les mers, les rivières, les fontaines; toutes ces créatures ne nous doivent-elles pas crier, ô divin amour du Créateur ! Que ne devons-nous pas lui dire, si nous considérons qu'il nous a tirés du néant, qu'il nous a laits à son image? Les soins que son aimable providence prend de nous sans l'interruption d'un seul moment, et à l'égard de notre corps et de nos âmes, et du temporel et du spirituel, sont une matière bien vaste pour méditer durant toute notre vie. Mais le don que ce Père des miséricordes nous a fait de son propre Fils, qu'il n'a pas épargné, le livrant pour nous à la mort, ne demande-t-il pas de nous des actions de grâces continuelles? Quelle reconnaissante ne devonsnous pas à ce Fils bien-aimé de l'avoir acceptée, de l'avoir soufferte, et ensuite oe nous donner tous les jours son corps en

ŒUVRES COMPLETES DE DOUDON

nourriture , et son sang en breuvage? La plus longue des vies, el la plus retirée est trop courte, et ne donne pas assez de temps pour l'en bénir, l'adorer et le remercier. Oh I que les actions et les souffrances de cet Momiue-Dieu fournissent de sujets pour son divin entretien ! Il faut dire la môme chose des bontés inénarrables du Saint-Esprit dans Ja justification de nos âmes, dans les états de sa grâce, dans tous les secours que nous en recevons pour pratiquer la vertu, pour éviter le mal. Sans doute que les obligations que nous lui avons ne se peuvent comprendre ; mais au moins il en faut avoir toutes les reconnaissances possibles.

Mais de plus, il faut s'élever au-dessus des vues qui ont rapport à nous ; il faut regarder Dieu seul , et demeurer dans son unique vue ; il le faut adorer comme l'être absolument nécessaire, qui n'a jamais eu de commencement, qui est immense, toutpuissant, infiniment bon, de qui toutes choses dépendent , et qui ne dépend de personne, de qui on ne peut jamais exprimer la nature, ni comprendre l'essence , et par suite qui ne peut jamais être ni assez adoré, béni et glorifié.

11 faut adorer le Père éternel en ce qu'il est Dieu, qu'il est le Père du Fils éternel ; en ce qu'il est avec le Fils et le principe du Saint-Esprit; en ce qu'il est le Père d'où procède toute paternité au ciel et en la terre. 11 faut adorer le Fils comme égal au Père, et une môme chose avec lui en essence, puissance, et en toute perfection, et Dieu comme lui. Il faut adorer le Saint-Esprit procédant du Père et du Fils , et qui leur est égal en toute chose ; qui est Dieu , digne des mêmes adorations infinies, et do la même gloire.

Enfin il est bon d'honorer la Trinité des personnes divines, en faisant de saintes actions au nombre de trois. Sans doute qu'il ne faut pas s'attacher superstitieusement aux nombres, mais on peut avec piété s'en servir, les saints Pères ayant enseigné qu'il y avait de certains nombres qui semblaient consacrés au culte de Dieu dans les divines Ecritures. Or, entre tous, celui de trois est consacré, à raison des trois personnes divines. C'est pourquoi plusieurs personnes d'une éminente vertu et sainteté, et même d'une grande érudition, se sont appliquées à honorer la glorieuse Trinité , en faisant quantité de bonnes actions au nombre de trois. On a écrit d'un excellent religieux de la Compagnie de Jésus, que c'était l'une de ses pratiques ordinaires : il avait une dévotion très-spéciale à ce plus divin des mystères. S'il lui fallait en écrire quelque chose , il se menait à genoux ; s'il en rencontrait l'image, il faisait la même chose, quand même il la rencontrait dans les rues; s'il conversait avec le prochain, il ne manquait pas de l'inviter à lui avoir une dévotion singulière; mais entin il faisait quasi toutes ses bonnes œuvres et mortifications au nombre de trois. On peut l'imiter en célébrant, ou faisant célébrer trois fois le saint sacrifice do

la messe, en récitant le chapelet à trois dixaines, dont il a été parlé, en visitant trois églises ou trois autels, en disant trois offices , en faisant trois heures d'oraison, en destinant trois jours à quelques exercices de piété, en faisant trois neuvaines, en honorant les trois hiérarchies des bienheureux anges, et les saints qui y sont unis, la très-sainte Vierge comme Fille bien-aimée du Père éternel, Mère du Fils et épouse du Saint- Esprit ; en pratiquant trois mortifications soit intérieures, soit extérieures, en faisant trois aumônes, en assistant particulièrement trois pauvres, soit en leur donnant des habits , payant leurs dettes , ou en quelque autre manière ; visitant trois fois les prisonniers, rachetant trois captifs , donnant des ornements à trois églises ou à trois autels, partageant le jour en trois, dédiant la nuit et le matin au Père, la suite de la journée au Fils, et l'après-midi au Saint-Esprit. Après tout, dit saint Augustin , il ne faut qu'aimer; le divin amour inspirera toujours assez de pieuses industries pour rendre le culte que nous devons h la très-sainte Trinité, el par ce nombre de trois, et en d'autres manières différentes. Je connais une personne qui tous les jours auparavant de se coucher allume trois petits cierges, lui faisant réparation pour toutes les offenses qui se commettent, et ensuite fait la profession de foi de ce haut mystère, et elle récite le Credo. Il yen a qui tous les jours récitent le symbole de saint Athanase.

DEUXIÈME PRATIQUE

Entrer dans des associations érigées en son honneur.

Entrez, écrit saint François de Sales, volontiers aux confréries des lieux où vous êtes, et particulièrement en celles desquelles les exercices apportent plus de fruit et d'édification ; car en cela vous ferez une sorte d'obéissance fort agréable à Dieu, d'autant qu'encore que les confréries ne soient pas commandées, elles sont néanmoins recommandées par l'Eglise, laquelle, pour témoigner qu'elle désire que plusieurs s'enrôlent, donne des indulgences et autres privilèges aux confrères. Et puis c'est toujours une chose fort charitable de concourir avec plusieurs, et de coopérer aux autres pour leurs bons desseins. Bien qu'il puisse arriver que l'on fit d'aussi bons exercices en son particulier, comme l'on fait dans les confréries en commun, et que peut-être l'on goûtât plus de les faire secrètement, si est-ce que Dieu est plus glorifié de l'union que nous faisons de nos biens avec nos frères et prochains. I

C'est ainsi que .parle un évoque, el un saint évoque, un homme vraiment 'hiérarchique, un homme de Dieu, et plein du Saint-Esprit. C'est ce que conseille un sain;, dont toute l'Eglise demande à Dieu dans l'oraison de l'office de sa fête, que les fidèles, étant conduits par ses avis, arrivent à la glorieuse possession des joies éternelles. Il est donc bon et avantageux de suivre les coiir

LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. - II* TRAITE

seils qui nous enseignent que l'on doit entrer volontiers dans Tes confréries , et que c'est une chose fort agréable à Dieu, et dans l'esprit de l'Eglise.

Il dit que les privilèges et les indulgences qu'elle accorde pour ce sujet font assez voir qu'elle le désire ; mais les faveurs que Dieu accorde à ceux qui entrent dans ces associations sont un vrai témoignage de son bon plaisir divin. L'esprit de Dieu avant inspiré au grand saint Dominique la confrérie du saint Rosaire, il serait difficile de déclarer les grands biens qui en sont arrivés et à l'Eglise et aux communautés religieuses, et aux particuliers : et c'est une chose très-digne d'être remarquée , que c'est le moyen dont la divine Providence se servait pour amollir la dureté des pécheurs, pour porter de plus en plus les justes à la perfection, et pour convertir les hérétiques; de telle sorte que ce saint, ayant pour quelque temps cessé de prêcher les excellences du saint rosaire, dans un temps où il travaillait •à la conversion des hérétiques, parce qu'il jugeait qu'il était pour lors plus convenable de parler de controverses, il ne remarquait plus les bénédictions ordinaires de ses serinons : ce qui l'ayant obligé d'annoncar à son ordinaire la dévotion à l'admirable mère de Dieu par le rosaire, en même temps les hérétiques abjuraient leurs erreurs,se soumettaient à la sainte Eglise. Certainement celui (jui jilante, comme l'enseigne l'Apôtre, n'est rien, ni celui qui arrose, mais Dieu seul qui donne l'accroissement. Les hommes peuvent 'parler à l'oreille, dit saint Augustin, mais Dieu seul peut former l'âme en lui donnant la grâce. Où sont les philosophes qui jugent des choses par leurs raisonnements? où sont les docteurs qui les mesurent par leur science? Ne semblait-il pas qu'il était bien plus nécessaire d'expliqueraux hérétiques ce qui leurfaisait peine, et d'éclaircir leurs difficultés, que de leur parlerd'une dévotion particulière à la sainte Vierge, dont même quelques catholiques se rebutent, se laissant aller à leurs vains raisonnements? que devient ici la prudence humaine? Saint Dominique tient celte conduite, et il n'a aucun succès. Il prêche la dévotion à la glorieuse Mère de Dieu, tout est en bénédiction. C'est ainsi, pour me servir des paroles de l'Ecriture, que Dieu change la sagesse de ce monde en folie. Les discours les plus éloquents, les raisonnements les plus forts , les belles pensées ne convertissent pas les âmes. Ils peuvent contenter l'homme, et satisfaire l'esprit, mais ils ne peuvent changer le cœur par une véritable conversion. Un prédicateur apostolique, rempli du Saint-Esprit, avec des paroles simples et qui ne sont pas étudiées, opérera dans les âmes de grandes choses, quoique les discours ne donnent pas de satisfaction à l'oreille, parce que Dieu lui communique sa vertu.

Jésus-Christ était la force de saint Dominique, c'est ce qui produisait tant de conversions et parmi les pécheurs, et parmi

les hérétiques, par le moyen de la confrérie du saint Rosaire. Que de grâces cet adorablo Sauveur ne fait-il pas encore par la dévotion du sacré Scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel? Je sais que ces privilèges sont combattus ; mais nous les avons expliqués clairement dans le petit livre des Avis catholiques touchant la véritable dévotion à la bienheureuse Vierge, et dans le traité de la vive flamme d'amour en la personne du B. Jean de la Croix; et il est vrai que la dévotion au saint Scapulaire de Notre-Dame est soutenue par les miracles que Dieu fait en sa faveur. Je parle de ceux qui sont autorisés par les évoques, et qu'ainsi l'on peut croire avec fondement.

Mais entre toutes ces sociétés, celles qui sont érigées en l'honneur de la très-sainte Trinité, doivent être dans une considération spéciale, ayant pour objet le plus auguste des mystères, et particulièrement l'association qui en est établie dans l'ordre qui porte le nom de ce mystère suradorable. Cette confrérie a eu ses commencements dès l'origine de ce saint ordre. Elle a été instituée par le grand Pape Innocent III. Elle a été reçue au grand concile de Latran, composé de plus de quatre cents archevêques et évoques, auquel présidait le même Souverain Pontife, accompagné du sacré collège des cardinaux, des patriarches de Constantinoplo et de Jérusalem, et des députés de ceux d'Antioche et d'Alexandrie. 11 y eut même des indulgences accordées dans le concile général à cette sainte confrérie, toutes ces choses font assez voir les prérogatives qui lui sont singulières, soit dans son institution par le Souverain Pontife même, soit dans sa réception par un concile général et si célèbre, comme celui dont nous venons de parler, soit dans les grâces qui lui ont été accordées dans ce concile. Après cela il faut que l'iniquité se ferme la bouche; il faut que ceux qui blâment ce qu'ils n'entendent pas , demeurent dans le respect, à moins que de s'é'ever par un orgueil diabolique au-dessus de toute l'autorité de l'Eglise. Je prie ici ceux qui ont tant de peine à goûter les confréries, de considérer qu'eu voici une que l'Eglise, assemblée dans un concile universel, a approuvée, a louée, et à laquelle elle a donné des indulgences en témoignage de l'estime qu'elle fait de ces associations, et des désirs qu'elle a que se» enfants y entrent; ce qui marque évidemment, et' nous en avons déjà parlé, combien elles sont glorieuses à Dieu et avantageuses aux Chrétiens.

On peut voir dans les livres de la confrérie les grandes indulgences qui lui sont accordées; mais outre celles qui lui sont particulières, il faut considérer, ce qui ne se fait pas assez, que les confrères peuvent gagner les indulgences des stations de Rome, comme elles sont exprimées dans. le missel romain, visitant une église de l'ordre, ou la chapelle de la conirérie dans les Heux où elle est établie. Or, les indulgences des stations de Rome sont pour tous les di-

manches de l'A vent, le jour de Noël, et les fêtes de saint Etienne, de saint Jean l'Evangéliste, des saints Innocents; les jours des fêtes de la Circoncision de Notre-Seianeur, et de l'Epiphanie ; les dimanches de la Septuagésime, Sexagésime, Quinquagé- *ime; depuis le mercredi des Cendres jusqu'au dimanche de Quasimodo, tous les ioursdurantleCarême, elles fêtesde Pâques; les jours des fêtes de saint Marc, et de l'Ascension de Notre-Seigneur, les trois jours des Rogations, le jour de la Pentecôte, et toute l'octave jusqu'au samedi suivant; tous les jours des quatre-temps de l'année. Or, les indulgences des stations de Rome sont très-grandes durant tous les jours marqués ci-dessus.

Il faut encore remarquer la certitude des indulgences de la confrérie de la Très-Sainleïrinité, ayant pour sujet de grandes causes, et des motifs très-justes; car ayant pour l'une de ses principales fins la délivrance des captifs parmi les barbares, à même temps la gloire de Dieu s'y trouve, l'honneur de l'Eglise et de la religion, les actes de charité que les catholiques y exercent, donnant une grande édification aux infidèles et aux hérétiques; le bien de la foi qui demeure dans plusieurs esclaves, qui l'auraient peut-être perdu, s'ils n'avaient été tirés de leur captivité, et par suite le salut éternel des âmes, dont plusieurs auraient entré dans le désespoir sans le secours qu'ils attendent de la charité des libérateurs; la miséricorde la plus grande que l'on puisse exercer à l'égard des besoins corporels, la misère des captifs étant inexplicable.

Ce qu'ayant considéré les Souverains Pontifes, ils ont vu que la cause de ces indulgences était si juste, que Paul V, ayant révoqué les indulgences accordées par ses prédécesseurs, il excepte celles qui avaient été accordées à la confrérie de la Très-Sainte- Trinité. A peine Alexandre VII était-il sur ro trône de saint Pierre, qu'a, même temps il voulait que tous les fidèles sussent qu'il approuvait et confirmait toutes ces indulgences de son autorité apostolique. Innocent XI a fait 1? même chose, et les bulles de ces indulgences sont si certaines, que les originaux en ont été vus le mardi, 26 février de l'an 16il, dans le conseil de Mgr l'archevêque de Paris; et depuis ce temps-là le bref d'Innocent XI.

Voilà de grands trésors de biens immenses que l'on peut gagner, et très-facilement, pour soi et pour les défunts, se faisant enrôler dans la confrérie de la Très-Sainte- Trinité; et pour cela il faut s'y faire écrire, et en recevoir le saint scapulaire, le porter sur soi avec respect ; et l'on ne doit point approuver ceux qui le portent dans leur poche, ou de quelque façon semblable; et quand il est rompu il en faut prendre un autre qui soit de nouveau bénit : et pour gagner les indulgences on doit faire ce qui est prescrit par les Souverains Pontifes, qui ordonnent pour en gagner, celles qui sont plénières, de se confesser, de communier,

de visiter les églises ou oratoires de la confrérie, d'y prier pour l'exaltation de l'Eglise, l'extirpation des hérésies et des schismes, pour la paix entre les princes chrétiens ; et à l'égard de quelques-unes, pour la délivrance des captifs et leur persévérance dans la foi. Pour ce qui regarde celles qui ne sont pas plénières, il faut savoir ce qui est prescrit, et être en état de grâce quand il n'y a point d'obligation de se confesser, puisque les indulgences, qui sont une rémission de la peine due au péché, ne peuvent servir à ceux qui sont assez misérables pour être coupables d'une offense qui les rend indignes de l'amitié de Dieu.

TROISIÈME PRATIQUE

Entrer dans V association de son adoration perpétuelle, et en procurer l'établissement.

Nous sommes créés pour adorer Dieu seul en trois personnes. Toutes nos espérances se terminent à cette adoration dans laquelle nous devons employer toute l'éternité. C'est l'occupation qui fera la béatitude de tous les bienheureux dans le ciel pour jamais, et ils n'auront autre chose à faire. Quelle misère de ces gens du monde, qui disent qu'ils n'ont pas le loisir de penser à Dieu, parce qu'ils ont trop d'affaires, comme si la plus grande n'était pas de traiter avec Dieu 1

Mais nous devons commencer en cette vie l'exercice qui doit être tout notre emploi pour jamais. Nous n'avons pas d'autre Dieu en terre que celui qui est dans les cieux; nous lui devons les mêmes respects autant que la condition de cette vie présente le peut permettre : et comme la glorieuse Trinité est l'objet que les bienheureux contemplent et adorent, c'est ce que nous devons tâcher de faire avec le secours divin, à leur imitation. Si les séraphins au milieu de la gloire chantent toujours les cantiques des trois personnes divines, les animaux mystérieux qui furent montrés au disciple de l'amour dans Y Apocalypse, qui représentent non-seulement les quatre évangélistes, comme nous l'avons remarqué, mais encore tous les saints de la terre, le chantent comme eux incessamment : c'est ce qui marque assez ce que les Chrétiens doivent faire. Mais hélas 1 combien la plupart des Chrétiens en sont-ils éloignés I ils se font une peine de l'honneur de converser avec le Souverain des anges et des hommes, ce qui fait bien connaître qu'on l'aime peu; car nous nous plaisons avec les personnes que nous considérons et que nous aimons.

De plus, dans les voies ordinaires de la grâce, les occupations extérieures empêchent la continuelle occupation de Dieu avec les infirmités de notre nature, la légèreté de l'imagination, et le besoin que nous avons de relâcher notre esj rit d'une application trop grande et trop longue. Il est vrai qu'il y a des personnes privilégiées à qui Dieu fait ressentir sa présence presque toujours, et même au milieu de tout ce qui est plus capable de les en distraire. David en est un exemple bien remarquable. 11 était roi, et

LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. - H' TRAITE

un grand roi, chargé de toutes les affaires d'un royaume, qui avait des guerres, et cependant il assure qu'il a toujours le Seigneur présent devant lui, que ses yeux sont toujours élevés vers Dieu. On a écrit dans la \ïe de la Mère Marie de l'Incarnation, première supérieure des Ursulines de Canada, décédée on grande odeur d'une sainteté extraordinaire, qu'elle ne perdait jamais la présence de Dieu ; et l'on rapporte dans la Vie du vénérable Frère Alphonse Rodriguez, religieux eoadjuteur de la compagnie de Jésus, singulièrement dévot à l'immaculée conception de Notre-Dame , et il disait avoir appris par révélation divine, que l'une des lins pour laquelle cette compagnie avait été établie était pour la défense de ce privilège de la Mère de Dieu ; on rapporte, dis-je, qu'entendant un jour les Pères de la Société discourir de la présence divine, qui disaient qu'en cette vie on ne la pouvait pas avoir continuelle, ce qui est vrai dans les voies ordinaires, il leur dit, dans sa simplicité, qu'il était étonné de leurs sentiments, l'expérience lui apprenant le contraire, avant Dieu incessamment présent. Notre bon Sauveur a toujours des âmes choisies, qu'il honore de ses faveurs; ces âmes marchent dans le plein midi de la grâce, où sans aucune peine elles découvrent la présence de Dieu, comme les yeux du corps les objets dans la plus grande lumière du jour.

Enfin, ce qui est tout à fait assuré en ce sujet est que l'âme de Notre-Seigneur Jésus- Christ a été dans une oraison et une adoralion perpétuelles de la glorieuse Trinité. Nous pensons qu'elle sera glorifiée, si nous rapportons ici ce que le savant et pieux P. Amelotte en a écrit dans la Vie de ce prodige de grâce, de l'homme de Dieu, le P. de Condren. Voici donc ce qu'il en dit : L'oraison a été Ja vie intérieure de Jésus-Christ, et c'est ce qui s'est passé de plus parfait et de plus sublime dans son âme divine qui a eu l'usage de raison parfait dès le premier instant de sa conception. Dans les neuf mois qu'il a été dans les entrailles de la très-pure Vierge, il a été dans une continuelle oraison : grande et longue retraite, et plus longue que celle du désert. Son oraison a été l 'entretien de son esprit avec son Père. C'a été dans son adorable conversation qu'il a rendu ses respects à toutes les perfections divines, et qu'il a conformé son cœur à tout ce qu'elles demandaient de lui et de tous les hommes; c'a été là qu'il a sacrifié une infinité de fois son sang d'atfection, avant que de le répandre en effet sur le Calvaire. Làilalavé nos péchés par des fleuves de larmes ; là il a traité des effets du divin Esprit sur toute l'Eglise et sur toutes les âmes en particulier; là il a combattu contre les efforts que les portes d'enfer livrent à ses serviteurs ; là il a vaincu, par ses saintes dispositions, l'impiété du siècle ; là il a exercé divinement toutes les vertus, et en a fondé une abondante source pour tous ses membres.

C'a été par cette religieuse fonction qu'il s'est rendu les délices et la complaisance du

OEUVRES COMPL. DE Boi'I>0>. 1.

Père Eternel ; c'a été par ce divin trésor de mérites qu'il nous a obtenu toutes les bénédictions célestes; c'a été la seule occupation de sa vie qu'il n'a jamais interrompue, comme c'a été la plus chère et de son cœur et de celui de Dieu ; c'a été le principe de tous ses miracles, de toutes ses actions, de toutes ses paroles, et nous ne voyons rien en sa vie qui ne soit fondé sur son oraison. S'il choisit ses disciples et s'il les envoie, c'est après avoir passé la nuit en prières; s'il ressuscite les morts, s'il institue l'Eucharistie, s'il meurt, s'il possède les nations en héritage, c'est après la prière ; de sorte qu'il ne se trouve rien en Jésus-Christ de plus saint et de plus agréable à son Père, de plus puissant, de plus parfait, de plus continu.

Cette disposition intérieure de Jésus- Christ, notre chef, nous apprend assez quelle doit être celle de ses membres. Elle nous fait voir clairement que les Chrétiens doivent être des personnes d'oraison : l'oraison est l'école dont l'admirable Jésus est le maître. C'est sous ce divin maître qu'ils s'instruisent des saintes vérités de leur religion; qu'on leur enseigne qu'il faut renoncer à soi-même, mourir a:\ vieil homme, à la propre humeur, au propre intérêt, aux inclinations de la nature corrompue , à mépriser le monde et ce que le monde estime et recherche, les honneurs, les plaisirs, les biens temporels ; à porter sa croix, à souffrir avec actions de grâces, à suivre Jésus-Christ, à aimer la pauvreté, le mépris, la douleur, la vie cachée. C'est dans l'oraison que l'on reçoit les plus pures clartés du ciel, et que quelquefois, dans un moment, on est plus pénétré du grand tout de Dieu et du rien des créatures, qu'on ne le pourrait jamais être par toutes les sciences acquises. Ohl quelle différence de celte science des saints d'avec celle de l'école des hommes 1

Or cette science divine imprime puissamment dans l'esprit l'idée, le respect et l'amour de la très-sainte Trinité. Elle découvre dans une lumière admirable sa majesté suprême,sa puissance infinie, la dépendance que nous en avons ; elle nous fait humilier profondément par une reconnaissance sin cère de notre néant; elle nous donne une plénitude d'une foi vive de sa grandeur, et nous fait trembler en sa présence ; elle nous met dans des postures extérieures les plus humbles et les plus respectueuses, et nous tient encore, dans l'intérieur, plus humilié et plus anéanti. Il y aurait ici sujet u'e répandre des torrents de larmes, si on faisait réflexion sur la manière de prier d'un grand nombre de Chrétiens, soit publiquement dans les églises, soit en particulier. Lélasl souvent on prie par routine, par habitude; on va adorer Dieu dans ses temples pai coutume, parce que les autres le font. C'est de la sorte que les pères de famille s'v rendent, c'est de la sorte que leurs enfants agissent; et qu'il y a à craindre que plusieurs de ceux qui doivent être la lumière du monde ne soient dans le même aveuglement.

On peut dire que le défaut de l'oraison est une grande cause de ces ténèbres ; c'est pourquoi les saints en ont si fortement recommandé la pratique; et saint François de Sales, dans son livre de Y Introduction à la rie dévote, écrite pour les gens du siècle, l'a jugée si nécessaire qu'avec toute sa douceur, il demande que les personnes, même du monde, y emploient tous les jours une heure-, avec tant d'exactitude, que, si elles n'ont point eu le loisir le mutin, elles en prennent le temps vers le soir, et que môme elles quittent leurs oraisons vocales qui ne sont pas d'obligation, quand elles ne peuvent pas s'en acquitter avec l'exercice de l'oraison mentale, se contentant, dit ce saint évêque, du Pater, Ave et Credo.

C'est une chose très-déplorable de trouver du temps pour toutes les affaires d'une vie qui disparaît comme les ombres, et de n'en point avoir pour l'éternité. 11 faut donc ménager quelques heures réglées, quelques jours de retraite tous les ans, un jour tous ies mois, et le long des jours se servir fréquemment d'oraisons jaculatoires ; c'est ce qui fait respirer l'âme dans les voies de la g'râce, s'adressant tantôt à Noire-Seigneur, tantôt à son immaculée Mère, tantôt aux bons anges, et spécialement à celui qui est toujours auprès de nous. Une présence si assidue demande avec bien de la justice un souvenir fréquent; mais il est bon de dire et redire : « Vive la glorieuse Trinité éternellement, dans tout ce que je suis et dans tous les cœurs. »

Les oraisons fréquentes peuvent en quelque manière, suppléer a une application plus continuelle. Mais, si nous ne pouvons pas demeurer dans une adoration perpétuelle de la suradorable Trinité, au moins devonsnous la procurer, autant qu'il est en nous, par l'union de plusieurs personnes , qui soient dans un nombre suffisant pour lui rendre cet honneur. 11 y a grand nombre de villes où présentement on a établi le Rosaire perpétuel, qui est une louange continuelle de l'admirable Mère de Dieu , ce qui se pratique avec une bénédiction inénarrable» et c'est une vérité que la dévotion à l'immaculée Vierge est une source de toutes sortes de grâces. On a aussi établi l'adoration perpétuelle du très-saint sacrement de l'autel en différents royaumes et provinces. La divine Providence qui veille sur nous avec des bontés infinies, qui n'est pas un instant sans pensera nous, qui n'est pas un moment sans nous combler de ses faveurs, qui prend des soins qui ne se peuvent dire, et des soins assidus de tout ce qui nous regarde pour le corps et lame, pour le temporel et pour le spirituel, d'où nous viennent tous nos biens, demanderait avec la dernière justice que les hommes, pour témoigner leur reconnaissance, fissent aussi de saintes unions pour l'adorer toujours, la bénir et la remercier. Nous nous sommes senti plu- *ieurs fois pressé sur ce sujet, et, dans cette vue, nous avons donné un traité au putilic, sous le titre De h conduiie.de la di-

vine Providence, et de Vadoration qui lui est due. Mais y a-t-il rien de plus touchant que de considérer que tous les hommes n'ont pas un seul moment dans leur vie qui ne soit rempli de ses faveurs? Tous les hommes donc ne devraient-ils pas s'unir pour lui en rendre une louange et un honneur qui ne souffrissent pas la moindre interrup-

Mais, après cela , il faut nous laisser à l'esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin qu'il nous élève à la pure vue de ce quo Dieu est en lui-même, à la seule contemplation du mystère de la glorieuse Trinité, de ses excellences et de ses grandeurs qui n'ont point de bornes. Cette simple vue doit suffire pour connaître l'obligation indispensable de toutes les créatures à l'adorer. Cherchons donc tous les moyens possibles de nous acquitter de ce devoir. Comme la confrérie du Rosaire a été l'origine du Rosaire perpétuel , celle qui est érigée dans l'ordre de la très-sainte Trinité a servi d'occasion pour en établir l'adoration perpétuelle. Mais il y a bien peu de lieux où cette dévotion soit établie, qui le devrait être par toute la terre. La dévotion à ce premier et plus divin des mystères est la dévotion de tous les Chrétiens, de quelque condition et état qu'ils puissent être; elle doit être commune aux prêtres , aux religieux , aux laïques , aux communautés et aux maisons particulières. Notre être et toutes les opérations de nos êtres sont une voix bien forte, qui nous crie hautement nos devoirs. Je prie en toute humilité notre bon Sauveur Jésus- Christ, par les mérites de son immaculée mère Vierge, de tous les bons anges et des saints, qu'il nous la fasse entendre, qu'il la fasse entendre aux prédicateurs, directeurs et confesseurs , afin qu'ils travaillent tous à établir ou procurer l'établissement de l'adoration perpétuelle de la glorieuse Trinité. Pourquoi n'en pas trouver les moyens, puisqu'ils ne manquent pas à l'égard "des autres dévotions ? Les séraphins d'Lsaïe criaient l'un à l'autre le cantique de la sainteté des trois personnes divines; nous devons les imiter par une association de différentes personnes, qui toutes ensemble, se succédant les unes aux autres , leur rendent un honneur continuel.

QUATRIÈME PRATIQUE

S'unir avec la très-sainte, Merge, tous les bienheureux anges et les saints, pour honorer la glorieuse Trinité.

On a écrit d'un saint vraiment séraphique , qui a employé dignement sa langue et sa plume à publier et à écrire les grandeurs et les bontés de l'admirable Dieu, que son cœur tout brûlant de zèle ne pouvant pas être satisfait de tout ce qu'il pouvait dire et écrire à sa louange, il avait appelé à son secours les cloches des églises, et s'en était servi comme autant de voix éclatantes pour la faire honorer, ayant établi l'usage de les faire sonner trois fois par jour, le matin, a

Oil

LA DEVOTION A LA TRES- SAINTE TRINITE. - II« TRAITE

midi et nu soir, pour réciter la prière de V Angélus en son honneur.

Mais s'il était en notre pouvoir, non-seulement il faudrait nous servir des cloches, mais de toutes les créatures du monde, pour honorer la glorieuse Trinité ; et quand cela serait fait, nous n'aurions pas encore fait grand'chose; car que pourraient faire toutes les créatures ensemble à l'égard d'une majesté infinie, devant laquelle elles ne sont rien? Nous serons toujours des serviteurs inutiles, quelque service que nous lui puissions rendre, et cependant nous lui en rendons si peu! Hélas 1 il est rare que l'on s'en occupe , il est rare que l'on en parle. Mais que les lumières que nous en avons sont faibles quand nous y pensons , et que nos expressions sont basses quand nous en parlons 1 II faut donc sortir de nous-mêmes pour entrer dans les pensées des saints, pour lui parler avec les respects, les adorations et les amours des saints. Unissons-nous avec eux tous, et particulièrement avec ceux qui ont eu plus de zèle pour sa gloire; entrons d'affection dans leurs dispositions ; unissons-nous à tout ce qu'ils ont souffert pour son honneur; présentons -lui toutes ces souffrances, tant de grandes et divines actions qu'ils ont faites pour la défense de ses intérêts sacrés; disons-lui que nous voudrions de bon cœur pouvoir souffrir et cgir de la sorte pour son culte, selon toute l'étendue de sa grâce en nous ; disons-lui que nous voudrions lui dire tout ce qu'ils lui ont dit, et l'aimer par tous leurs amours.

Ensuite passons de la terre au ciel, pour nous y unir encore avec tous les chœurs des bons anges. Allons en esprit dans le chœur des anges inférieurs , pour nous unir à leur pureté de sainteté. Offrons-la à la trèssainte Trinité pour toutes nos impuretés et attachements aux choses créées , et pour toute la corruption du monde. Entrons dans l'Union de leur zèle , qui leur fait prendre des soins si assidus de nos chétives personnes, pour y soutenir les intérêts de leur grand maître dans l'union du désintéressement des anges, des infidèles, des hérétiques , des mauvais Chrétiens, dont ils ne reçoivent que des rebuts et des ingratitudes, sans néanmoins se lasser de les conduire et de les assister avec des bontés ineffables. Offrons à la glorieuse Trinité tout ce zèle pour nos tiédeurs et nos négligences, pour toutes les froideurs et les insensibilités des hommes. Aspirons, à leur imitation, à l'amour pur et désintéressé, qui ne se voit plus, qui ne se regarde plus, qui, sans considérer rien de ce qui nous regarde , ne se soucie que du seul intérêt de Dieu seul.

Entretenons-nous souvent en particulier avec le bon ange député à notre garde. Oh ! qu'il est aisé de remarquer, dans la continuation de ses soins charitables, la pureté de l'amour de Dieu seul! Nous avons fait peu d'usage de mille et mille bonnes inspirations qu'il nous a procurées, d'une infinité de faveurs que nous avons rpçues; et néanmoins, sans s'arrêter à des ingratit-udes

si offensantes, il ne cesse do nous rendre tous les services imaginables ; c'est qu'il voit toujours la face du Père qui est dans les cieux. Demandons-lui fréquemment quelque part à celte vue de Dieu seul. Faisonslui réparation pour l'abus de ses laveurs ; remercions-le de ses incroyables bontés ; souvenons-nous souvent de sa présence , et pensons au moins de temps en temps au prince du ciel, qui pense toujours à nous; mais prions-le qu'il nous obtienne la grâce de glorifier la glorieuse Trinité dans tous les moments de notre vie, et spécialement dans celui de notre mort.

Passons de ce chœur inférieur des anges à celui des archanges , et puisqu'ils s'appliquent à veiller sur tout ce qui regarde la gloire de la très-sainte Trinité dans tous les royaumes et les provinces , crions-leur du plus profond de nos cœurs qu'ils y détruisent tout ce qui lui est opposé ; qu'ils y combattent contre l'infidélité, l'erreur et le péché; qu'ils y procurent l'avancement du règne de Dieu seul en trois personnes ; crions la même chose au chœur des principautés qui prennent le soin des premières personnes de la terre; prions-les de travaillera la justification du nom de Dieu dans toutes ces personnes, soit de l'état ecclésiastique, soit de l'état séculier.

Mais comme les démons de l'enfer n'oublient rien de leur côté pour s'opposer au règne et à l'empire de la glorieuse Trinité , et qu'il n'y a point de force sur la terre qui égale leur pouvoir, il faut avoir recours au chœur des puissances pour anéantir leurs ] ernicieuxdesseins et tous leurs efforts pleins de rage. Ces anges sont appelés puissances par excellence, à raison du pouvoir admirable qu'ils ont contre les démons. H est bon de s'adressera eux dans nos faiblesses, pour en être soutenus dans les combats que nous avons avec les malins esprits.

Nous devons encore nous adresser aux anges appelés Vertus, pour impétrer, par leur puissant crédit auprès du Souverain de toutes choses, la solide pratique des vertus; et comme les Vertus ne s'acquièrent que par l'empire sur nos passions, il faut avoir recours aux Dominations, esprits sublimes qui portent ce nom , parce que c'est leur propre d'établir la domination divine. Les Vertus ont encore un soin particulier des cieux et de leurs influences, des saisons, des éléments, la divine Providence s'en servant pour le bien des hommes, et sa gloire dans le gouvernement de toutes ces choses. Il est juste donc de les prier dans tous les besoins qui arrivent ici-bas, dans les calamités publiques, dans les temps de peste ou d'autres maladies, dans les temps de famine, quand le beau temps ou la pluie sont nécessaires.

Enfin il faut l'é!ever aux trois chœurs de la suprême hiérarchie, aux Trônes, afin que la glorieuse Trinité réside en sa divine paix dans tous les cœurs des hommes , par l'anéantissement des troubles que les passions y excitent; et non-seulement il faut avoir

de la dévotion a ces bienheureux esprits pour la paix des cœurs en particulier, mais pour la paix publique entre tous les Chrétiens. Nous en devons aussi avoir une spéciale aux chérubins et aux séraphins, pour en impétrer des clartés célestes et des effusions saintes, afin qu'ils fassent connaître et aimer le mystère de la suradorable Trinité, la science étant attribuée particulièrement aux chérubins, et l'amour aux séraphins.

De plus, comme la divine parole nous apprend qu'entre tous les anges il y en a sept qui sont envoyés par toute la terre, qu'il y en a sept qui sont les plus proches du trône de Dieu, dont saint Michel, saint Gabriel, saint Raphaël sont du nombre, le désir qui nous doit presserde l'établissement du culte de la très-sainte Trinité par tout le monde, nous doit donner des mouvements d'une piété singulière de ces sept esprits , afin qu'étant envoyés partout, partout ils établissent ce culte dans les esprits et dans les cœurs.

On pourrait prendre quelquefois neuf jours pour s'appliquer de la sorte aux neuf chœurs des bons anges , et y en ajouter un dixième , pour les sept premiers princes de leurs troupes célestes. On pourrait se préparer aux grandes fêtes par un exercice de dix jours . et de cette manière Dieu seul en trois personnes serait glorifié dans les saints anges selon ses desseins éternels, et ces sublimes esprits dont il se sert dans l'ordre de son aimable Providence seraient honorés. Il faut de temps en temps s'unir à toutes les adorations, les amours et les louanges qu'ils lui rendent.

Mais nous devons encore nous unir par une application plus spéciale a la Vierge des vierges, la reine de tous les anges et de tous les saints pour adorer la suradorable Trinité. Si toutes les vierges lui chantent un cantique nouveau devant son trône, que personne ne peut dire qu'elles, à plus forte raison celle que l'Eglise appelle l'immaculée virginité, chantera-t-elle ses louanges d'une manière qui lui est singulière. Sa voix est si agréable au divin Epoux, qu'il témoigne dans les Cantiques être dans le désir de l'entendre. Saint François de Sales a dignement écrit, dans son livre De l'amour divin, qu'elle causera plus de joie elle seule dans le ciel que toutes les voix des bienheureux ensemble. 11 faut ajouter qu'elle rendra aussi plus d'honneur au souverain du ciel. Si plusieurs tilles, comme le dit la divine parole, ont fait un amas de richesses, celle-ci les surpasse toutes. Elle avait la plénitude de la grâce, lorsque l'archange saint Gabriel lui annonça que le Fils de Dieu devait s'incarner dans ses chastes entrailles ; et pour lors le Saint-Esprit, survenant en elle, lui en donna une surabondance qui devait se répandre dans toute l'Eglise : et l'impétuosité du lleuve de ses eaux célestes a comblé de joie toute la cité de Dieu, l'Eglise militante et la triomphante. Cette très-uniquement unique colombe , cette toute parfaite a plus aimé la très-sainte Trinité elle seule que

tout le reste des saints ; ensuite elle est élevée à une plus haute gloire, et elle la glorifie davantage. Unissons-nous fréquemment a la gloire qu'elle en reçoit. Que notre âme magnifie le Seigneur avec elle, que notre esprit, ravi de joie, rende grâce de ce qu'Fi a daigné regarder la bassesse de sa servante, pour la faire nommer bienheureuse dans la succession des siècles; mais que notre âme bénisse le Seigneur par tous ses amours, ses louanges et ses adorations.

CINQUIÈME PRATIQUE

S'unir avec Notre-Seigneur Jésus-Christ pour glorifier la glorieuse Trinité.

Qui racontera les grandeurs du Seigneur, qui pourra publier ses excellences? (Eccli, x-riu, 2.) Toutes les nations, dit le prophète Isaïe, en sa présence ne sont que comme une goutte d"eau et comme un petit grain de poussière. [Isa. xl, 15.) Tous les peuples du monde sont comme s'il» n'étaient point, et il les regarde comme un vide et comme un néant. Que pourra donc faire ce néant pour dignement glorifier la glorieuse Trinité?

Quand toutes les créatures se seraient immolées à son honneur et tout l'univers à sa gloire, cela n'égalerait en rien ce que son infinité mérite, ce qui faisait dire au prophète dont nous venons de parler : Tout ce que le Liban a d'arbres ne suffirait pas pour ullumet le feu de son autel, et tout ce qu'il y a d'animaux serait trop peu pour être un holocauste digne de Dieu (Ibid., 1&) ; car il est vrai, et nous l'avons déjà remarqué, que même toute la destruction de l'être créé ne suffirait pas pour protester dignement de son incompréhensible grandeur!

El le ne suffirait pas pour satisfaire à sa divine justice pour nos offenses; toutes les louanges et toutes les actions de grâces de tous les anges et de tous les hommes ne sont pas capables de le remercier autant qu'il le mérite.

Il est très-vrai que nous sommes redevables à sa justice, qu< peut nous faire souffrir des maux infinis, et nous sommes dans l'impuissance d'y satisfaire. Nous apprenons avec étonnement ce que saint Jean Climaque a rapporté comme témoin oculaire de certaines personnes pénitentes avec lesquelles il avait demeuré un mois. Voici comme il en parle : Vous tous qui avez attiré la juste colère de Dieu sur vous, assemblez-vous pour entendre ce que le Seigneur m'a fait voir dans le monastère appelé prison. J'ai vu ce que l'oreille du paresseux n'a jamais entendu, ce que son œil n'a jamais vu. On en voyait qui après avoir pris un peu de pain jetaient le reste aux bêtes, disant qu'ils étaient indignes de manger le pain des hommes, ayant vécu comme des bêtes sans raison. Quelques uns s'oubliaient de manger, et s'ils buvaient, ce n'était que de l'eau mêlée avec leurs larmes. La poussière et la cendre leur tenaient lieu de nourriture. Pour leurs habits, leurs robes étaient toutes déchirées et pleines de vermine ; on ne savait ce que c'était que d'avoir des lits pour le re-

LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. — II* TRAITE

OiG

pos nécessaire. Quelques-uns de ces pénitents passaient les nuits entières a découvert sans remuer les pieds, et lorsque l'envie de dormir les pressait, ils se réveillaient en se disant mille injures, en se faisant mille reproches. Pour leur manière d'agir, elle était différente , mais terrible. Les uns avaient toujours les yeux collés vers le ciel ; d'autres répandaient des ruisseaux Je larmes ; on en voyait qui jetaient de grands cris, et on n'en tendaient sortir de leurs bouches d'autres paroles, sinon : Malheur à nous, malheur h nous ! ou bien : Miséricorde, miséricorde ! Quelques-uns rugissaient comme des lions ; d'autres, h qui la douleur avait desséché leurs larmes, demeuraient muets et tiraient leurs langues comme des chiens. On en rencontrait qui , ayant les mains !>ées derrière le dos sans jamais oser lever les yeux, étaient revêtus de sacs couverts" de cendre, couchés sur le carreau, mettaient leurs têtes entre leurs genoux, se battant le front contre la terre. Leurs os étaient attachés à leur peau sèche comme du foin, leurs genoux endurcis, leurs yeux battus n'avaient plus de paupières, leur estomac était si froissé de coups qu'ils crachaient le sang : ils priaient le supérieur de leur faire mettre les fars au cou, des menottes aux mains, des entraves aux pieds jusqu'au tombeau , de leur dénier la sépulture, et de les faire jeter aux champs pour être la proie des loups, ee qui leur était quelquefois accordé, ils priaient Dieu d'être possédés, de devenir aveugles, de tomber dans l'épilepsie. Quand ils étaient prêts de mourir, tous les autres, le visage abattu, les larmes leur coulant le long du visage, leur disaient : Gomment vous trouvez-vous , mon frère, que dites-vous? Avez-vous entendu quelque voixqui vous ait dit: Vos [léchésvous sont rerais; ou bien: Qu'on le traîne dans l'enfer. On en entendaient dans le monastère qui disaient : Nos anges se sont-ils approchés de nous, ou bien s'en sont-ils éloignés? S'ils nous abandonnent, nos travaux seront inutiles, et nos prières sans elfet s'ils ne les présentent à Dieu. Ils disaient : Courons, mes frères, coûtons, tuons ce corps, comme il nous a tués. Tout ceci est écrit par saint Jean Climaque, comme nous l'avons remarqué, et le pieux Grenade l'a rapporté dans run Mémorial comme une chose très-digne de considération.

On ne peut nier que ces pénitences no soient très-grandes par rapport à nous qui en sommes si éloignés au milieu de toutes nos lâchetés et de toutes nos infidélités; mais par rapport à l'offense de Dieu, c'est peu de chose. Quand nos yeux deviendraient une source intarissable de larmes, quand nos cœurs se briseraient de douleur, quand nous mourrions de regret pour nos péchés, tout cela serait peu , tous les supplices ne pourraient pas les expier; nous avons besoin des larmes de l'adorable Jésus, nous avons besoin de son sang et de sa mort; c'e>t par le sacrifice qu'il a fait de sa précieuse vie que toutes lys injures que la suradorable

Trinité a reçues des hommes sont entièrement réparées.

C'est à ce sacrifice qu'il nous faut unir, comme Chrétiens qui devons être revêtus de Jésus-Christ, et qui devenons une même victime avec lui et l'offrir avec cet aimable Sauveur. Il nous faut unir de temps en temps à la contrition qu'il a eue de nos péchés et des péchés de tous les hommes, dont le calice, dit un savant auteur, n'a pas été seulement détrempé avec le fiel de toutes les oifensesdu monde, mais encore avec la colère et la rigueur de Dieu son Père. Il faut s'unir à toute l'étendue d'une contritio i si douloureuse et aux plus purs motifs que ce débonnaire Sauveur a eus des seuls intérêts de son Père. Quelle consolation pour les Chrétiens de savoir qu'il nous donne ses satisfactions, et qu'ainsi nous avons de ijuoi acquitter toutes nos dettes! 11 est vrai qu'uno seule goutte de son sang précieux e^t plus que suffisante pour racheter mille mondes, et voila qu'il le répand entièrement pour nous. Nous avons donc abondamment de quoi satisfaire à la justice divine. Certainement si un homme était prisonnier pour cent mille écus, et que d'autre part il fût réduit dans la pauvreté et dans l'impuissance de se procurer par aucune voie le moindre moyen d'acquitter une somme si considérable", il serait bien digne de compassion; mais si un grand prince, par une charité extraordinaire, lui donnait deux cent nulle écus , pour lors non-seulement il aurait de quoi satisfaire à sa dette, mais encore de quoi s'enriclur et avoir un bien considérable ; c'est ce qui nous arrive heureusement ; car il est vrai, comme dit lePsaliniste (Psal. cxvui, 6i), que le Seigneur est plein de miséricorde, et qu'il a des grâces abondantes pour nous racheter. Attenuons-le avec confiance, que nos âmes espèrent en lui , que depuis le point du jour jusqu'à la nuit, Israël espère dans le Seigneur. (Psal. cxxix, 6.)

Le grand Apôtre proteste qu'il remercie Dieu continuellement de ce qu'il nous a comblés par Jésus-Christ de toutes sortes de richesses ; de sorte qu'il ne nous manque aucune grâce , en attendant qu'il se manifeste à nous dans sa gloire. Le Père éternel en nous donnant Jésus-Christ son Fils, nous atout donné; nous avons auprès de lui ce juste pour avocat, c'est comme le disciple bien-aiiné l'appelle (/ Joan. n, 1) ; et il l'appelle de la sorte parce que non-seulement il n'a jamais péché, mais qu'il a etl'acé tous les péchés du monde par sa justice. D est l'avocat par excellence et nul autre ne l'est et ne prie que par lui. Tous les saints prient comme intercesseurs, demandant grâce pour nous ; Jésus-Christ prie comme avocat demandant justice. Approchons-nous donc avec confiance du trône de la (jràce, afin que nous obtenions mis éri corde , et que dans le temps favorable nous éprouvions les effets ds sa bonté. (Hebr. iv, 16.)

Présentons à la glorieuse Trinité toutes les satisfactions de ce débonnaire Sauveur ; crions souvent au Père éternel ..0 Père des

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

miséricordes, faites-nous miséricorde; ne nous regardez pas , mais jetez les yeux sur le visage de votre Christ : nous confessons hautement en votre présence et celle de vos saints anges (nous voudrions le pouvoir faire devant tous les hommes) que le rien, le péché, votre ire, et l'enfer est ce qui nous appartient ; voilà ce que nous méritons. Nous n'espérons, nous n'attendons grâce que de votre Fils bien-aimé : hélas 1 il est toute notre espérance. Ce sont les sentiments dans lesquels nous voulons vivre avec votre divin secours, dans lesquels nous vous prions de mourir. Nous détestons tous nos 'péchés sans aucune réserve, par toute l'horreur qu'il en a eue : nous vous offrons sa , douleur et nous lui unissons toute celle qu'il vous plaît nous donner : nous entrons dans les plus saints motifs de vos seuls intérêts que ce Fils adorable a eus ; ce sont ces divins intérêts blessés par nos péchés qui nous font soupirer, et non pas les nôtres, que nous pourrions prendre dans la vue de la peine ou dans la vue de la reconnaissance. 0 grand Dieu des éternités! c'est vous le Dieu du ciel et le juge de l'enfer, qui donnez à nos cœurs une vive contrition de tous nos péchés et non pas la crainte ni de perdre le ciel , ni de souffrir les tourments d'enfer.

Mais comme Jésus-Christ , selon la doctrine de l'apôtre de l'ampur, est non-seulement la propitiation pour nos péchés (IJoan. n,2), mais pour ceux de tout le monde, nous devons avoir recours à ses mérites , à ses satisfactions pour lui demander grâce pour tous les hommes : c'est à quoi on ne pense pas assez parmi tant de maux dont la justice divine nous punit; on ne s'adresse nas assez au Père éternel. Oh 1 si l'on savait tien offrir cette innocente victime, que n'obtiendrait-on pas? Hélas! présentement que nous écrivons ces choses, toute l'Europe est en guerre, elle est toute dans la désolation, la terre est inondée de maux , les grands fléaux de Dieu nous châtient; que ne lui offrons-nous, dans un sincère esprit de pénitence , l'adorable Jésus pour apaiser sa colère justement irritée. On devrait bien crier de toutes parts miséricorde par le sang du Sauveur, et interposer une victime qui a satisfait dignement pour tous les crimes du monde, entre les bras de Dieu qui noirs châtie et les hommes pécheurs. Mais ces hommes criminels ne regardent pas la main divine qui les frappe en tant de manières et par tant de fléaux; on n'a des yeux que pour s'arrêter aux causes secondes; on vit dans le péché à l'ordinaire, qui est la cause de tous les malheurs, et n'ôtant point une cause si funeste, les effets continuent,

L'Apôtre cependant nous apprend le remède à tous ces malheurs. Il dit que le Fils de Dieu, entrant dans le monde , a dit à son fère : Vous ni avez formé un corps (Hebr. x, 5), ce qui a été fait dans le pur sein de la Vierge sa mère ; et nous écrivons cette vérité avec une joie inexplicable, dans le souvenir <iU bonheur de cette glorieuse créature, dont

les intérêts nous sont incomparablement plus chers que tout ce qui nous louche; et dès le premier moment de son incarnation , il s'est soumis à la mort pour nous délivrer de nos maux, qu'il a ensuite soufferte sur le Calvaire. Mais Dieu, dit encore l'Apôtre lui rend ce témoignage : Vous êtes prêtre éternellement , selon l'ordre de Melchisédech. [Hebr. v, 6.) Il est donc prêtre pour l'éternité. Ayant une fois offert le sacrifice d'immolation et de mort sur la croix, il continue de l'offrir d'une manière glorieuse dans le ciel, sans signes et en la terre sous les signes. C'est ce pontife illustre , comme l'appelle l'Apôtre dont nous venons de parler qui est assis à la droite du trône de la majesté divine dans le ciel, qui a un sacerdoce éternel ; et c'est pourquoi il peut sauver en tout temps ceux qui s'approchent de Dieu par son entremise, vivant toujours pour intercéder pour nous. (Hebr. vu, 24, 25.)

Ce qu'il fait d'une manière admirable, mais avec un amour infiniment étonnant, continuant et renouvelant son sacrifice tous les jours sur nos autels ; et c'est par ce sacrifice qu'il apaise la colère de Dieu contre les hommes , et qu'il nous obtient miséricorde. Oh! que bienheureux ceux qui ne se rendent pas indignes d'une grâce si précieuse !

Jésus, par ce sacrifice , satisfait à la trèssainte Trinité par une réparation infinie, pour toutes les injures que les hommes lui ont faites ; il lui rend un respect proportionné à sa grandeur, et une reconnaissance qui égale ses bienfaits. La très-sainte Trinité est aimée , remerciée et glorifiée par Jésus, autant qu'elle le mérite : c'est ce qui doit donner une consolation qui passe toute pensée à tous ceux qui auront un peu du pur amour. Cet amour pur fait gémir inconsolablement dans la vue de ce qui est dû à la glorieuse Trinité , et dans l'impuissance où toutes les créatures sont de lui rendre. Dans cet état, on cherche parmi les amants divins de la terre, les plus saints et les plus fidèles , les plus ardents et les plus zélés, tout ce qu'ils ont et tout ce qu'ils peuvent faire pour son honneur. On s'élève en, esprit dans le ciel , pour y considérer toutes les louanges que les bienheureux lui donnent; et en particulier on admire l'amour immense du cœur sacré de l'immaculée Vierge : amour qui, dans sa grandeur, surpasse tous les amours ensemble du reste des créatures ; et après tout, on voit que tous ces honneurs, toutes ces louanges, tous ces amours sont encore éloignés de ce qui est dû à sa Majesté infinie. Mais enfin en trouvant Jésus, on trouve des honneurs infinis, des louanges infinies, des amours infinis et une gloire infinie, qui est rendue à la suradorable Trinité.

L'âme pour lors qui languissait et se consumait du désir de sa gloire , entre dans une gloire inexplicable ; et dans cet état elle s'écrie : Prenez, prenez, ô glorieuse Trinité, dans Jésus des reconnaissances , des satisfactions et des respects proportionnés à vo-

LA DEVOTION A. LA TRES-SAINTE TRINITE

— Il' TR\1TE.

tre grandeur. Ah! je vous l'offre , cet adorable Sauveur, pour satisfaire pour tous vues péchés, et pour tous les péchés du inonde. Je vous remercie par ses actions de grâces pour tous vos bienfaits envers tous les hommes, et spécialement envers tous les Chrétiens, et des personnes à qui on a des obligations plus étroites ; mais très-particulièrement pour toutes les libéralités de votre aimable providence en ce qui regarde mon corps et mon âme, le temporel et le spirituel. J'avais dit bien des fois avec votre Prophète : Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens quil m'a faits (PsaL cxv, 12) ; et toutes les fois j'avais gémi de me voir dans l'impuissance de les dignement reconnaître; mais présentement j'invoque votre nom , j'appelle à mon secours mon divin Sauveur qui peut dignement reconnaître vos grâces et votre amour. Je vous adore par toutes ses adorations ; je me laisse anéantir en votre présence entrant dans ses anéantissements. Je vous offre tout le culte qu'il vous a rendu et qu'il vous rendra pour jamais, toute la gloire que vous en recevez, que vous en avez reçue, et que vous en recevrez éternellement'. C'est par ce culte que je désire de vous servir et de vous honorer ; par cette gloire que je désire de vous glorifier uniquement, souverainement et incessamment dans tous les moments qui me restent de vie, dans l'instant de ma* mort, pour ne cesser jamais de vous glorifier après ma mort. Je sais que je suis indigne de vous parler; c'est donc par Jésus que je vous parle , que je vous prie. Ah 1 qu'il soit ma prière pour impétrer en tout ce que je suis la sanctification de votre nom et l'avancement de votre règne.

C'est de la sorte que Jésus est notre tout en toutes choses; mais quel déplorable malheur que la plupart des Chrétiens soient si peu pénétrés de cette grande vérité : leur aveuglement n'a rien de pareil, et leurs ténèbres sont si surprenantes que jamais on ne les pourrait croire, si la malheureuse expérience ne nous ôtait tout lieu d'en douter. Il est rare qu'ils connaissent ce que Jésus- Christ leur dit; et il est encore plus rare qu'ils fassent l'usage qu'ils peuvent faire de ce qui leur est connu.

Mais , ô cieux 1 étonnez-vous sur leur ingratitude monstrueuse. O horreur âcs horreurs! pendant que cet Homme-Dieu interpose tous les jours son sang pour renouveler le traité de paix des hommes avec son Père éternel, des gens qui sont Chrétiens, qui se disent de sa suite et de ses disciples, lui déclarent et lui font sans cesse laguerre, et cela dans sa propre maison, aux pieds de ses autels , par les irrévérences qu'ils y commettent. C'est ce qui nous a obligé (et nous l'avons déjà dit) en étant pressé fortement de donner au public un traité du respect dû à la sainteté des églises. Mais savez-vous , ô Chrétiens, ce que vous allez faire quand vous entrez dans les temples du Seigneur, et spécialement pour y assister au redoutable sacrifice de la re-

ligion ? Nous avons dit que c'est par ce sacrifice que les injures de Dieu sont réparées ; et que le pardon est accordé à nos péchés ; et c'est dans le temps même qu'il est offert que l'on commet de nouvelles offenses. Après cela quelle espérance de miséricorde peut-il rester pendant qu'H nous obtient toutes sortes de grâces, et pour le corps et pour l'âme; c'est pour lors, ingrates créatures que nous sommes, que nous le traitons indignement. Pendant qu'il ne se présente à son Père que sous le mystèrede sa mort, et que les puissances des cieux tremblent, de viles créatures se tiendront en des postures peu respectueuses en sa présence, et, d'une manière insolente, parle-, ront et s'entretiendront ensemble; et ordinairement sans qu'il se trouve une seuie personne qui ait le zèle de reprendre ces. misérables profanateurs de la sainteté dos divins mystères et de la maison de Dieu. Nous l'avons écrit autre part : si l'on a un chien que quelqu'un balte sans en recevoir du mal, on a le courage, on a la hardiesse, de parler, dédire : Pourquoi frappez-vous mon chien ? et on rougit de Dieu ; on n'oser rait pas dire, quand il est indignement traité : Pourquoi l'otîensez-vous? Vraiment c'est bien l'abomination de désolation dans le lieu saint, que d'abuser si insolemment des anéantissements épouvantables qu'un Homme-Dieu y porte. Quoi 1 sera-t-il dit qu'il s'est regardé comme un ver de terre, qui est la chose la plus vile du monde, qu'il s'anéantit tous les jours sur nos autels, co qu'il continuera de faire jusqu'à la consommation des siècles, et en autant de lieux qu'il y a d'églises, c'est-à-dire par toute la terre;" et que l'homme, ce monstre d'orgueil, ne s'humiliera point, et ne se laissera point abîmer dans l'anéantissement? O Chrétiens, ô Chrétiens 1 humiliez-vous, et dans votre humiliation ne cessez jamais de demander la divine lumière pour connaître Jésus-Christ, pour connaître le plus grand et le plus redoutable de ses divins mystères, le saint sacrifice de la messe. Hélas 1 il n'est point connu; mais, ce qu'il faudrait dire avec des torrents de larmes de sang, dans quel esprit y assiste-t-on? qui est pénétré de ce qui s'y passe et de ce que nous avons dit; les anges du ciel s'y trouvent avec des respects, des admirations qui ne se peuvent dire, et ce n'est pas pour eux que ce mystère incompréhensible s'opère ; c'est poulies hommes : et ces malheureux souvent se plaignent s'il y faut donner une demi-heure; ils crient qu'un prêtre tarde trop; souvent leuresprit n'y est point appliqué, et souvent même ils le profanent parleurs immodesties et leurs irrévérences. Oh! qu'il est vrai quu l'on ne connaît point Dieu ni ses mystères I

SIXIÈME PRATIQUE

N'être, n'agir et ne souffrir que pour la seuh gloire de la glorieuse Trinité.

La glorieuse Trinité dans la création du monde ne pouvant avuir d'autre fin qu'ellemême, elle engage tout ce qu'elle produit à

suivre ses intentions. Le don de l'être et des facultés oblige à les employer selon ses desseins. Quand on fait un don à une personne à de certaines conditions, elles doivent être exécutées. Elle est notre fin dernière, pour laquelle nous sommes créés; c'est donc à elle que nous devons rapporter tout notre être, et les opérations de notre être; c'est une leçon que l'on apprend aux enfants dans les premières leçons du christianisme, mais qu'ils apprennent seulement par mémoire, aussi înen que les autres vérités fondamentales de la religion, sans les entendre, parce que ceux qui les instruisent ne s'appliquent pas è leur faire corir cevoir. Nous parlons des enfants qui ont J'usage de la raison; c'est un abus très-commun, mais qui est d'une bien plus grande "conséquence que l'on ne pense. Nous parlons par notre expérience, et présentement par une expérience de près de quarante années de visites; nous trouvons même des jeunes gens de quatorze et quinze ans, qui répondent fort bien par mémoire à ce qu'on leur demande des principales vérités, ensuite si on les interroge de Dieu même , dont l'ignorance n'est pas excusable, ils répondent qu'ils aiment autant leur père que Dieu. Nous en avons trouvé qui nous disaient bien que leur père n'était pas gentilhomme; niais à cela on pourrait dire que c'est qu'ils les connaissent, mais qui nous répondaient qu'il n'était pas roi, et qu'ils ne l'ont jamais vu : et étant interrogés s'il n'était pas Dieu, ils disaient qu'ils n'en savaient rien. Certainement grand nombre de ces jeunes gens, Ht déjà avancés en âge , connaissent moins Dieu que les choses les plus viles qui leur tombent sous les sens, et en ont moins u'estime. Comment donc pourront-ils l'aimer, et comment pourront-ils être sauvés? Nous avons pris la liberté d'en parler à des prélats, qui ensuite ont pris résolution d'apporter le remède à ce désordre, dont nous parlons dans ce petit traité, considérant qu'il pourra être lu par des personnes qui, avec Je secours divin, en feront un saint usage, en y donnant le remède; ce qui n'est pas ililllcile, en interrogeant les enfants en plusieurs manières, et raisonnant avec eux relon leur capacité. Il y a des cathéchismes qui ordonnent de leur apprendre les vérités mot à mot comme elles sont ér.rites ; mais si on s'en arrête là, ils demeureront dans une ignorance grossière de Dieu et des mystères. Mais disons ici quelque chose de plus.

Cette leçon du catéchisme : Pour quelle fin avz-voiis été mis au monde? non-seulement n'est pas entendue par les enfants, mais elle est peu comprise par les personnes qui sont les plus avancées en âge, au moins l'on en est bien peu pénétré. Ahl combien y a-t-il de Chrétiens qui soient vivement persuadés qu'ils ne sont au monde que pour Dieu, et qui ensuite dans toutes les actions de leur vie, dans tous les emplois où ils se trouvent, dans tout ce qui leur arrive, n'aient point d'autre fin que sa gloire? Oh! si on pouvait voir tout ce qui se passe dans les esprits (et

c'est ce que nous avons déjà considéré), dans les desseins que l'on se forme , dans tout ce que l'on recherche avec tant d'empressement, où trouverait-on que l'intérêt de Dieu y domine? Combien y a-t-il de grands en la terre, qui aient pour fin la gloire de Dieu dans leurs entreprises, dans leurs desseins? Combien y a-t-il de soldats, de commandants dans les armées, qui y combattent, qui y exposent leur vie pour cette gloire de Dieu? Est-ce l'honneur de Dieu qui engage tant de magistrats dans les charges publiques, de marchands dans le commerce, d'artisans, de laboureurs aux travaux? Mais oserons-nous bien le dire, combien d'ecclésiastiques se font une vocation par la vue des bénéfices? Combien y en a-t-il qui les recherchent, qui les prennent, qui les changent, qui les quittent, pour passer à d'autres par des considérations temporelles, qui les résignent même à la mort, par des vues de chair et de sang, à leurs proches, ou à leurs amis, ou qui les contèrent à des personnes peu dignes par ces mêmes motifs? Ce n'est pas tout, le propre intérêt se trouve même dans les chaires où il est combattu de paroles, dans les directions, dans ce qu'il y a de plus saint. Entin à considérer tout ce qui se passe parmi les hommes, on en trouvera peu qui soient persuadés fortement qu'ils ne sont créés que pour Dieu, et ensuite n'agissent que pour son honneur. Certainement quand les honneurs, les faux plais|rs et les biens temporels seraient la lin de l'homme, à peine pourrait-il en être plus occupé; pourrait-il les rechercher avec plus d'empressement, et avec plus d'ardeur? pourrait-il s'en réjouir plus vainement quand il les possède, et s'attrister plus sensiblement dans leur perte?

Il serait certes grandement à souhaiter que chacun, à son réveil, s'inlerrogeAt de cette première leçon du christianisme tous les jours, et se demandât à soi-même : Pour quelle fin sommes-nous créés? Est-ce pour rester toujours en ce monde? Est-ce pour le siècle, et pour ce que ie siècle estime et aime ? Ne sommes-nous pas en cette vie pour en sortir un jour? Y a-t-il des hommes qui ne meurent point ? Mais n'y a-t-il pas une éternité où il faut entrer, où il faut demeurer pour un jamais? N'est-ce pas à cet état interminable que nous sommes destinés pour y glorifier la glorieuse Trinité? A quoi donc pensons-nous quand nous pensons à autre chose? Quand nous aurions gagné tout le monde, n'aurions-nous pas tout perdu si nous n'arrivions à cette fin? Après cela, il faudrait agir en tout ce que l'on fait, en tout ce que l'on souffre dans la vue d'une fin si glorieuse, croyant fermement que c'est la grande affaire que nous avons au milieu de toutes les autres affaires, Mais que les ténèbres des hommes sont extrêmes! Vous en verrez (et nous l'avons répété plusieurs fois) qui vous diront qu'ils n'ont pas le loisir d'y penser à raison de leurs affaires temporelles. Peut-on concevoir un aveuglement plus déplorable?

LA DEVOTION A LA TRES- SAINTE TRINITE. — IIe TRAITE.

Nous remarquons encore ici, et peut-être l'avons-nous déjà fait, que, quoique nous soyons très-éloigné de blâmer ces sortes d'expressions : Je n'ai autre chose à faire que l'affaire de mon salut; pourvu que je fasse l'affaire de mon salut, je ne m'en soucie pas, parce que la gloire de Dieu est renfermée dans le salut : cependant il faut savoir que notre salut n'est pas notre fin, niais le Dieu du salut. Hé 1 pourquoi ne disons-nous pas : Je n'ai autre chose à faire qu'à glorifier Dieu dans Je temps et dans l'éternité?

Toute la très-sainte Trinité nous a donné l'être, nous tirant du rien où nous ne pouvions rien mériter : c'est donc par sa pure bonté. Elle a toujours les yeux arrêtés sur nous pour nous le conserver, et pour concourir avec nous à toutes nos actions par un amour inexplicable. Nous lui donnons tout. O Chrétiens 1 n'entendons-nous point notre divin Maître qui nous crie : Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu ? (Matth. xxn, 21. j Mais qu'avons-nous qui ne lui appartienne? n'est-ce pas de lui que nous avons nos corps, et nos âmes? N'est-ce pas de sa divine et aimable Providence que nous tenons tout et à l'égard du temporel et du spirituel? Pouvons-nous donc faire aucun usage, et de nos corps, et de nos âmes, et de toutes les choses extérieures et intérieures, de nos sens, de toutes nos facultés spirituelles, de nos pensées, de nos affections, de nos inclinations et de nos mouvements, que pour sa gloire? Non-seulement nous devons à Dieu toutes les actions de la vie, mais la vie même. Ah i sera-t-il dit qu'il y aura parmi les hommes une justice qui fera rendre à un chacun ce qui lui appartient, qui punira même du dernier supplice de la mort les voleurs qui usurpent ce qui ne leur appartient pas, et qu'il n'y aura que vous, ô mon Dion, ô mon Souverain 1 à qui on ne donnera pas ce qui lui est dû? Vraiment il faut bien dire, ô mon âme! qu'il est le Père des miséricordes, le Seigneur clément et doux, qui ne nous traite pas selon uos péchés, et qui ne nous rend pas ce que nos fautes méritent; car autant que le ciel est élevé audessus de la terre, autant il a affermi sa miséricorde sur nous. Autant que le levant est éloigné du couchant, autant a-t-il éloigné nos iniquités de nous. Comme un père a de la compassion pour ses enfants, de même a-t-il eu compassion de nos misères.

Elles sont bien grandes, mon âme, et plus grandes que nous ne pouvons penser, si nous faisons bien réflexion sur tant de moments d'une vie ingrate que nous lui avons dérobés en faisant notre propre malheur. O moments funestes et malheureux 1 je vous déteste et je ne veux avoir pour vous que des horreurs infinies. Ohlqu'un seul instant qui s'écoule sans aller à Dieu est quelque chose d'affreux et de terrible ! Je me suis souvenu de ces choses, et j'ai répandu mon âme en moi-même, pendant que les horreurs de mes injustices me couvre de confusion par leurs reproches. Que mes larmes deviennent mon pain durant le jour et durant la

nuit, et que je jette des rugissements par les gémissements de mon cœur, pour avoir tant abusé du temps précieux qui ne m'a été accordé que selon la grandeur et la multitude des miséricordes de mon Sauveur. O mon Créateur, et ma fin dernière, que je. ne sois plus, que je ne vive plus, que je n'agisse plus que pour votre seule et unique gloire.

Mais il faut, pour n'être plus, pour ne vivre et n'agir plus que pour le seul intérêt de Dieu seul, ne vivre plus de sa propre vie, il faut que Jésus vive en nous. Comme Dieu veut nous élever à la grâce d'être un même esprit avec lui, il ne suffit pas de le contempler avec amour et respect, il veut aussi que nous nous revêtions de ses divines mœurs, et que nous formions en nous ses dispositions; ce que nous ne pouvons faire qu'en Jésus et par Jésus, entrant dans ses sentiments, et devenant tels qu'il est, car autrement pourrait-il être toutes choses en tous, comme le veut le grand Apôtre écrivant aux Colossiens? (m, 11) et il enseigne, parlant aux Galates (ni, 26), que nous sommes devenus une même chose avec lui. Nous devons donc vivre comme il a vécu; il le faut regarder comme un arbre dans lequel nous sommes entés, et par l'influence vitale duquel nous devons produire tous nos fruits. Dès le baptême nous avons été consacrés à la glorieuse Trinité en lui ; et s'il n'était pas permis dans l'ancienne loi d'employer à aucun usage séculier les animaux destinés au sacrifice après qu'on les avait amenés au prêtre et qu'il les avait acceptés, ni de les mener paître avec les troupeaux ordinaires; à plus forte raison les Chrétiens, ensuite de leur baptême, ne doivent plusavoirde paît au siècle, ni au monde à qui ils ont renoncé, ni à la vie des sens et de la nature corrompue : le service de la très-sainte Trinité doit être tout leur partage, et le cœur de Jésus-Christ doit être le temple dont nous ne sortions ni le jour ni la nuit.

Il est notre chef, et en qualité de s?s membres, nous ne devons agir que par ses divins mouvements. Nous tous qui avons été baptises en Jésus-Christ, s'écrie l'Apôtre, nous avons été baptisés en sa mort {Rom. vi, 3) ; et il déclare que, comme il est mort au péché, nous devons aussi y être morts; notre cœur s'y portant aussi peu qu'un mort aux honneurs et aux plaisirs, dit saint Chrysostome. Après cela, le même Apôtre enseigne que si nous sommes morts avec Jésus- Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui, et qu'en lui nous vivrons pour Dieu ; c'est ce qui nous oblige de ne vivre plus pour nous-mêmes.

C'est pourquoi notre divin maître ordonne à tous les Chrétiens de renoncer à eux-mêmes s'ils veulent être en vérité du nombre deses disciples. L'abnégation intérieure est le fondement de leur nouvel être, comme la privation de la subsistance humaine est le fondement de l'être divin de leur chef, dont les premières pensées, lorsqu'il est entré dans

le monde, ont été des pensées de sacrifice, selon la doctrine de saint Paul. La première voie que le Fils de Dieu a choisie pour honorer son Père a été l'anéantissement. Dès le premier moment de son incarnation, il se fait le plus petit des hommes, puisqu'il est tout formé et aimé dès l'instant de sa conception,dans laquelle néanmoins il n'occupe pas plus d'étendue que toute autre production humaine. La gloire de son corps lui est due dès ce moment, et il s'en prive volontairement durant sa vievoyagère. Il veut naître à trente lieues de Nazareth où il doit passer la plus grande partie de sa très-sainte vie, afin que l'on n'y sache rien des merveilles qui arrivent à sa naissance, de la musique des anges et des adorations des mages. Il naît même hors de la petite ville de Bethléem, dans une grotte; et par ce moyen la très-heureuse Vierge et saint Joseph passent quarante jours sans être visités de personne. S'il se découvre dans ce lieu, c'est à des bergers qui sont des gens solitaires, privés de conversation, dans la pénitence, exposés aux rigueurs du froid et du chaud; et il ne s'y manifeste pas aux grands ni aux sages d'Israël : ce sont de pauvres bergers à qui il veut faire ressentir le premier effet de sa naissance. Il est vrai qu'il se manifeste ensuite aux mages ; mais comme c'étaient des personnes très-éloignées, ce qui se passa entre eux et le saint Enfant fut bientôt oublié, et même c'est ce qui a été ignoré à l'égard du particulier. Notre bon Sauveur se cache toujours ; il ne dit point à saint Joseph de s'enfuir en Egypte, c'est par un ange qu'il l'avertit, et aussitôt la sainte Vierge et cet incomparable saint partent la nuit, sans dire adieu à personne, et en temps d'hiver, par un chemin où il y avait beaucoup de montagnes à traverser; et ainsi leur voyage demeura caché à leurs plus proches même.

Mais ce qui est plus étonnant, c'est qu'étant âgé de sept ans, et qu'il parle, lui qui est la parole éternelle et la sagesse infinie, ce n'est pourtant pas lui qui déclare qu'il faut retourner en Judée, il veut encore que ce soit un ange

Enfin un Dieu fait homme durant toute sa vie en terre ne cache que son anéantissement, qu'il continue d'une manière admirable dans le très-saint sacrement de l'autel jusquà la consommation des siècles; et nous n'y chercherons qu'à paraître, à y être connus, considérés et aimés. Et ainsi le savant et pieux P. Amelotte rapporte, dans la Fie de la vénérable sœur Marguerite du Saint-Sacrement, religieuse Carmélite à Beaune en Bourgogne (et dont nous avons parlé), qui a été approuvée de plusieurs grands évoques, que cette sainte tille disait, par une lumière spéciale et céleste, que Notre-Seigneur était demeuré dans le désert des douze et quinze heures à s'anéantir, le visage en terre, fondant en larmes à cause de l'orgueil des hommes ; qu'il s'était mis en esprit devant Dieu son Père en la place de tous les siens qui doivent être assaillis, et qui devaient être attaqués de toutes sortes de tentations;

qu'il s'était revêtu de leurs fautes et deleurj peines; qu'il avait tout surmonté pour eux, se rendant une source de victoires dans la quelle tous ses enfants doivent puiser de la constance et du courage ; que ce lui avait été une extrême humiliation que le plus grand ennemi de Dieu son Père, Lucifer eût osé se présenter devant lui et le tenter du plus horrible des péchés, qui était l'idolâtrie, et qu'il l'eût transporté en différents lieux; ce qui doit servir de sujet d'une consolation indicible aux personnes affligées des tentations les plus impies et les plus abominables; et à celles qui souffrent des vexations diaboliques, ou dans leur intérieur, ou dans leur extérieur, comme leur corps. Malheur à nous, si nous ne laisons pas un divin usage des anéantissements où un Dieu-Homme s'est réduit. En vérité, en vérité, il est trèsdifficile de vouloir être quelque chose à la vue d'un être infini qui s'anéantit. Il faut n'être plus rien, afin qu'il soit toutes choses en nous, et que, ne vivant que de sa vie, nous nous glorifiions en cet aimable Sauveur, et par lui la suradorable Trinité.

Un esprit vraiment humilié est la demeure de son Saint-Esprit, et un esprit altier la demeure du démon, le prince de la superbe; c'est pourquoi les hérétiques, qui sont animés de cet esprit diabolique, sont des personnes élevées, attachées à leurs sentiments et dans une haute estime de. ce qu'ils font, méprisant ceux qui ne suivent pas leur doctrine, et les traitant d'ignorants. Tout est donné à une humilité sincère : les états même abjects et humiliants ont une bénédiction abondante, qui leur est très-particulière, et ils ont été divinement sanctifiés en la personne de Notre-Sei-meur, qui a voulu passer la plus grande partie de sa vie à faire le métier de charpentier, état qu'il a si hautement estimé, que lorsqu'on lui en a fait le reproche, comme il est remarqué dans ,1e saint Evangile, il n'a fait pour lors aucun miracle pour empêcher Je mépris que ceite qualité lui attirait,

Plût à Dieu que les artisans, les laboureurs, les vignerons, et toutes les autres personnes que la divine Providence a mises dans des états abjects, connussent la grandeur de leur grâce; non-seulement ils ne seraient pas peines ni de l'abjection qu'ils y portent ni de la pauvreté et des autres misères qu'ils y souffrent, mais ils seraient remplis d'une consolation inénarrable ; et de vrai, quel bonheur de vivre dans une condition que le Fils de Dieu a choisie? Quel bonheur d'être traités du Père éternel comme son Fils bien-aimé? d'être dans le même état que Dieu a destiné pour sa mère et pour son père nourricier? 0 mille fois heureures les personnes que la divine Providence y a engagées, si elles savaient le don de Dieu! C'est ce qu'on devrait beaucoup leur apprendre, et leur faire connaître que si elles souffrent de la pauvreté, Notre- Seigneur, la très-pure Vierge et le glorieux saint Joseph étaient pauvres comme eux, n'ayant que Dieu seul pour tout bien.

LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. — II' TRAITE

et pour toutes richesses, qu'ils n'ont point acquis de bien par leur travail ; qu'ils n'ont désiré ni demandé d'être plus à leur aise et plus accommodés, et d'être exempts des peines qui leur arrivaient, quoique Notre- Seigneur fut tout-puissant pour se procurer toutes choses, et à la sainte Vierge, et à saint Joseph, parce qu'ils se contentaient d'être ce que le Père éternel voulait qu'ils fussent.

Souvent, quand on prêche du bonheur des pauvres, on traite trop cette matière en général, et comme en passant. Si l'on descendait dans le particulier, on en verrait de trèsgrands effets; c'est ce que nous savons par notre expérience, et nous avons vu, en des sermons, où l'on expliquait en la vertu de notre bon Sauveur, le bonheur des états abjects, les personnes de cet élat fondre en larmes de consolations, disant qu'on ne leur avait jamais appris ces vérités. L'instruction de ces gens n'est pas si difficile que l'on, pourrait penser; et même des plus grossiers, comme des bergers et autres qui vivent dans les campagnes; mais il faut avoir de la piété et du zèle.

Je viens de recevoir une lettre sur ce sujet d'un vertueux curé de la campagne, dont je crois en devoir rapporter une partie dans la vue de la gloire de Notre-Seigneur. Après avoir déploré le peu de soin que quantité de pasteurs et de directeurs prennent des gens de basse condition , voici ce qu'il écrit : « Cependant l'expérience m'apprend que, quand on veut cultiver ces personnes, elles sont plus propres à recevoir les impressions du Saint-Esprit; et je vois même que les bergers trouvent Dieu avec plus de facilité en conduisant leurs troupeaux que les personnes élevées dans le monde parmi tous les embarras du siècle, » II pouvait ajouter, pour preuve de cette vérité, ce que nous venons d'écrire, que ces gens ont été les premiers à qui le Fils de Dieu incarné s'est manifesté, et qui ont ressenti les premiers effets de son heureuse naissance. 11 contitinue et écrit : « Je leur donne des pratiques qui ont réussi avec bénédiction, particulièrement quand on les prend jeunes. Je les fait mettre en la présence de Dieu dès leur réveil, et je les occupe à cet exercice durant le jour, en leur faisant faire plusieurs actes réitérés d'amour, de contrition et d'autres semblables, et je leur apprends à se servir des créatures pour s'élever au Créateur : l'habitude, peu à peu, se contracte de ces exercices, et leur cœur est presque toujours avec Dieu sans aucun effort de tête ; en sorte que j'en ai présentement un nombre assez grand qui ne le quitte presque point de vue. Je les fais mettre à genoux dans les campagnes, particulièrement quand on sonne la sainte messe, afin qu'ils l'entendent d'esprit et d'affection. Je leur fais donuer des moments à la très-sainte Vierge. On pourrait encore les faire appliquer aux bons anges qui sont proches d'eux et qui leur tiennent une fidèle compagnie, et aux anges gardiens de to.us ceux qui sont dans les lieux pro-

ches. Ce serait une conversation bien douce et bien avantageuse, et assez aisée, les ayant si près de nous. 11 ajoute : Je leur donne pour livre un crucifix où ils jettent la vue de temps en temps, et quelques autres pratiques de dévotion. On aurait grand sujette reprocher aux pasteurs la négligence qu'ils ont de ces pauvres gens à raison de leur rusticité, et spécialement quand ils sont malades, pendant qu'ils passent les nuits à veiller des personnes de condition avec tous les soins possibles. »

C'est de la manière que m'écrit ce digne curé, dont les dernières paroles me donnent lieu de remarquer, ce que j'ai déjà fait en plusieurs livres que la divine Providence m'a fait donner au public, un mal très-grand, mais assez ordinaire dans les campagnes, et c'est le délaissement de ceux qui y habitent dans l'extrémité de leur vie, et lorsqu'ils ont plus besoin d'être assistés. Il y en a qui ne veulent pas recevoir les derniers sacrements dans cette vue, disant que leurs curés ne reviendront plus ies voir quand ils les auront reçus, et c'est ce qui est assez ordinaire en bien des lieux ; cependant, c'est des derniers moments de la vie que dépend la bienheureuse ou malheureuse éternité. Eternité, éternité, qui entre peu dans l'esprit de ces pasteurs, et qui en sont moins touchés que du plus chétif intérêt temporel qui les ferait aller et courir avec ardeur pour le soutenirl O mon Dieu, qu'il est vrai que vous êtes le Dieu inconnu!

Une personne qui connaîtrait les richesses et les grandeurs de la grâce dans l'état de pauvreté, de mépris et d'abjection, y serait plus attachée que tous les mondains à ce que le siècle estime davantage. Mais c'est tout dire, que le Fils de Dieu, qui est la sagesse infinie, a préféré celte condition à celle des monarques. Consolation inexplicable pour tous ceux qui y sont, comme c'est un véritable sujet d'une profonde humiliation aux Chrétiens qui sont en des états élevés. Nous le répétons, c'est ce que l'on doit beaucoup enseigner aux artisans et aux autres pauvres, et leur apprendre à regarder Dieu dans leur travail, à l'imitation de Notre-Seigneur Jésus- Christ qui contemplait aussi parfaitement que s'il n'eût pas travaillé, et qui travaillait aussi parfaitement que s'il n'eût pas contemplé. On travaille même mieux quand on est appliqué à Dieu, mais ce doit être par un simple souvenir de sa divine présence, ou de ce qu'il a fait pendant qu'il était en notre terre, et surtout quand il exerçait le métier de charpentier, et cela sans aucun eifort ni bandement de tête, mais par une simple pensée affectueuse. C'est une tromperie que de s'imaginer que les gens de travail et de lettres soient incapables d'oraison; tous les jours l'expérience fait voir le contraire. L'application à Dieu ne leur est pas difficile quand, dans leur fond, ils n'ont point d autre dessein que d'agir pour sa gloire. L'occupation des choses extérieures n'empêche point le véritable Chrétien intérieur de 1 occupation intérieure.On vit, de cette manière,

ŒUVRES COMPLETES DE BOLDON

dans l'imitation de Dieu, et on commence l'exercice des bienheureux dès la vie présente.

On doit encore remarquer ici (ce que nous avons déjà considéré) le défaut de plusieurs personnes, d'autre part vertueuses, qui pensent que tout consiste presque à faire beaucoup d'actions extérieures, se répandant tout au dehors; disant que tout ce qu'elles font est pour Dieu, ce qui est bon; mais qui est très-difficile à faire sans l'attention à Dieu, tout l'honneur de la fille du roi, dit le Psalmiste (PsaL xliv, li), étant au dedans. Quoique nous ayons déjà considéré celle vérité, nous ne nous lassons point de la réitérer, étant tiès-peu connue, quoiqu'elle éclate dans une lumière admirable dans toule Ja vie d'un Homme-Dieu. On s'amuse et l'on court ordinairement après ce qui parait le plus, et l'Ame de Jésus, plus éclatante que mille soleils, demeurait toujours cachée, et il n'en faisait point de montre pour s'acquérir une haute réputation. Il passait pour un homme simple; il parlait peu; il n'a prêché qu'avec des paroles simples; et cependant, sans l'éclat extérieur, la moindre de ses actions était d'un mérite infini; chaque pas qu'il faisait, la moindre des respirations valut mieux qu'un million de mondes. Il a voulu sauver les hommes par l'anéantissement de la croix, et non par des œuvres éclatantes, et c'est la voie qu'il a choisie pour honorer son Père.

C'est une grâce qu'il offre à tous les Chrétiens, qui, dans toutes sortes d'états, peuvent s'anéantir et renoncer à eux-mêmes ; mais à qui souvent les occupations extérieures manquent, et dont plusieurs s'inquiètent mal à propos. Les oppositions qui nous privent de bonnes actions, telles qu'elles soient, nous fournissent le moyen de faire autant de sacrifices; ce qui faisait dire au grand serviteur de Dieu, le P. de Condren, qu'il aimait autant les empêchements que les actions mêmes. Il faut se laisser à Notre-Seigneur pour agir et ne pas agir; pour accepter tous les emplois et toutes les obligations qu'il lui plaira de nous imposer; pour être à loutes les personnes qu'il nous adresse, sans nous en procurer aucune par nous-mêmes; pour toutes les affaires qu'il nous présente, sans nous-mêmes les choisir, pour en user selon son esprit et ses desseins, et aussi pour demeurer dans toute la privation qu'il faudra nous faire porter, acceptant toutes les croix que son aimable providence nous donne. 11 faut dépendre de la glorieuse Trinité dans tous les devoirs de la créature, comme ses victimes, ne voulant rien être, ne voulant rien faire que pour son honneur, et désirant tout souffrir pour sa plus grande gloire.

SEPTIÈME PRATIQUE

Avoir une grande foi du mystère de la suradorable Trinité, cl tin grand zèle pour tout ce qui regarde son honneur.

C'est une pure grâce que la révélation du mystère de la très-sainte Trinité; c'est un

pur effet du divin amour; c'est le divin amour qui la fait connaître; c'est pour le divin amour qu'il est manifesté; et c'est par ce mystère que Dieu, qui est l'amour même, est connu. Dieu n'a point besoin de ses créatures, il se suffit infiniment à soi-même; que les hommes le connaissent ou ne le connaissent pas, cela ne fait rien à sa gloire essentielle. C'est donc par sa seule bonté qu'il se manifeste à ses pauvres et chétives créatures, à qui il. augmente la foi, à proportion qu'elles sont véritablement humbles et anéanties à elles-mêmes. Souvent les savants ne sont pas ceux qui ont une foi plus vive : c'est pourquoi, comme l'écrit le P. Binera, de la Compagnie de Jésus, en parlant de la séraphique sainte Thérèse, Noire-Seigneur ne se communique pas si ordinairement à eux qu'à des personnes simples; ce que co débonnaire Sauveur voulut bien lui-même révéler à cette grande sainte, lorsque, lui demandant, en toute humilité, d'où venait qu'il lui manifestait tant de choses pour le bien de son Eglise, s'adressant à elle qui n'était qu'une simple tille, et laissant là des personnes doctes qui, ce semble, auraient plus d'autorité pour les établir, il lui dit : Ma fille, j'aurais peu d'entrée dans l'esprit de ces savants. Tant plus que la foi croit les vérités avec simplicité, sans raisonner, et faisant un sacrifice à Dieu de l'esprit humain, qui désire naturellement de savoir les choses auparavant que de les croire, et tant plus elle est éclairée, Dieu lui donnant une plus vive lumière.

Sainte Thérèse, dont nous venons de parler, écrit qu'une âme, dans cette lumière pour la moindre des vérités que l'Eglise nous enseigne, mettrait en fuite tous les démons et en triompherait ; que rien n'est capable de l'ébranler dans la foi, qu'à son égard elle se sent si forte qu'il lui semble qu'elle s'opposerait elle seule (comme il a déjà été dit) à tous les luthériens; qu'elle s'exposerait à mille morts pour la moindre cérémonie de l'Eglise, et particulièrement qu'elle voudrait souffrir mille martyres pour la trèssainte Trinité, dont l'âme se trouve si savante quelquefois dans un instant, par une lumière si admirable qui lui est donnée, qu'elle serait prête de le soutenir et û'en disputer avec les plus habiles théologiens.

Mais cette lumière admirable est rare, i! est vrai. C'est que les esprits sont peu disposés à la recevoir. Les hommes aiment mieux leurs ténèbres que cette clarté divine, y portant une forte opposition par leurs œuvres qui sont mauvaises. Ils s'aiment trop eux-mêmes et les créatures de ce monde, et ils ont trop peu d'amour pour le Créateur. Il n'y a rien de plus ordinaire que d'entendre dire, quand on se plaint du peu d'estime que l'on a pour Dieu et des offenses que l'on commet contre sa suprême Majesté, c'est que l'on n'a pas de foi? Mais d'où vient que l'on n'a pas de foi? c'est que l'on n'a pas d'amour.

Je sais cependant que l'amour suppose la foi, car nous n'aimons point ce que nous ne

<mi

LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. — II' TRAITE

connaissons point; Diais il faut aussi savoir que l'amour augmente la connaissance. La connaissance et l'amour se ousent réciproquement : il faut premièrement connaître; mais si la connaissance des perfections et des bontés d'un saint nous le rendent aimable, l'amour qui en arrive, s'y appliquant avec beaucoup d'attention, le fait connaître davantage. C'est pourquoi il est écrit : Approche z-tous de Dieu, et soyez éclairés. (Psal. xx\m, 0.) Mais comment s'en approcher que par l'amour? Il y a une distance infinie entre Dieu et l'âme, l'un est le grand tout, et l'autre rien; c'est l'amour qui a le privilège d'unir ces deux extrémités. Or, dès lors que l'amour a uni l'âme à Dieu, elle devient saintement éclairée, puisqu'il est la lumière même, la lumière essentielle et une lumière infinie.

Hors de cette sainte union, avec toute l'étendue des lettres, toute la sagesse de la philosophie humaine, on ne marche que dans les ténèbres épaisses des plus sombres nuits. C'était le sujet des soupirs de ces gens qui s'écrient au livre de la Sagesse : Nous nous sommes égarés des voies de la vérité, la lumière de la justice ne nous a pas éclairés ; le soleil de la véritable clarté ne s'est pas découverte nous. C'est ce qui oblige un saint prophète à demander qu'il veuille, selon Jes entrailles de sa miséricorde, donner ses lumières à ceux qui non-seulement sont dans les ténèbres, mais qui y demeurent comme assis, leur aveuglement ne leur permettant pas de voir le misérable état où ils se trouvent; et ce prophète appelle ces ténèbres Y ombre de la mort (Luc. i, 79); car comme l'ombre suit le corps, il n'en est jamais Lien éloigné, de même ces ténèbres sont les ombres de la mort éternelle, et ceux qui y sont se trouvent tout proches de l'enfer.

Il ne faut pas s'imaginer ici que ces obscurités lamentables se rencontrent seulement parmi' les infidèles, elles sont grandes encore parmi ceux que la divine parole appelle les enfants de lumière ; ce sont ceux qui doivent reconnaître que, dans le plein midi des plus beaux jours de la grâce, ils marchent comme des aveugles. Ils connaissent Dieu néanmoins, mais c'est desi loin, que l'on peut dire qu'en le connaissant ils ne le connaissent pas. Le péché les privant du divin amour, ils se rendent indignes de la lumière, qui est appelée, dans la divine parole, une lumière de justice, qui fait rendre à chaque chose ce qui lui appartient, une haute estime à Dieu, et un saint mépris pour le monde et. toutes les choses du monde.

Il faut donc beaucoup aimer Dieu pour le bien connaître; et comme le soleil visible éclaire inégalement les lieux selon les vertus qu'il y trouve, car il y a une grande différence entre une chambre pleine de fenêtres qui en est éclairée, ou une qui ne l'est que nar une seule, de même le soleil de justice, l'adorable Jésus, répand ses clartés d'une manière bien inégale dans les âmes, selon la mesure de leur amour. Oh 1 quelle différence, dit le saint livre de Y Imitation de Jé-

sus-Christ, entre la sagesse d'un homme dévot et la science d'un clerc lettré et homme d'étude; et il fait prononcer ces divines paroles à notre Maître : Je suis celui qui dans un moment élève l'esprit humble de telle sorte qu'il apprend plus de vérités qu'une personne qui aurait étudié dix ans dans les écoles. C'est moi qui enseigne à mépriser toutes les choses de la terre, à avoir du dégoût pour toutes les choses présentes, à chercher les choses éternelles et à les goûter, à fuir les hommes, à souffrir les injures, à mettre toutes ses espérances en moi, à ne désirer autre chose, et surtoui m'ai mer ardemment. Une personne en m'aimant est devenue savante dans les choses divines, et elle en parlait d'une manière admirable. Elle a fait plus de progrès dans cette science en quittant tout que si elle s'était appliquée à l'étude des choses les plus subtiles.

C'est dans ce renoncement à toutes choses que les Brigitte, les Catherine, les Thérèse, ont appris la science des saints, qui les a rendues les prodiges de leur siècle, que les plus habiles théologiens consultaient à l'égard des plus pures voies de la plus sublime perfection ; c'est dans cet anéantissement, Chrétiens, que leur foi Jes a fait triompher du monde et du prince du monde, le démon. Et sans ce dégagement de toute créature, dit encore le saint livre de Y Imitation de Jésus- Christ, toute la science n'est pas grand'chose. Ecrions-nous ici, dans la doctrine de ce livre divin : Malheur à ceux qui s'appliquent avec tant de curiosité à apprendre les sciences humaines, et qui se mettent si peu en peine des moyens de servir Dieu. Celui-là demeurera toujours bien bas, qui fait estime de tout autre chose que d'une seule, qui est luvéritable et le seul bien. Tout ce qui n'est point Dieu n'est rien, et ne doit être considéré que comme un rien.

Oh! que le monde et les mondains sont malheureux dans l'aveuglement que l'attachement aux choses créées leur donne. Qu'il est rare d'y trouver une foi vive, parce qu'il n'y a point de dégagement, et que sans le dégagement l'amour n'est pas sincère, et c'est pourquoi il y a si peu d'adorateurs de la sainte Trinité en esprit et en vérité.

Saint Paul décrit excellemment Jes grandes choses que les Pères ont faites par la foi , depuis Abel jusqu'aux prophètes (Hebr. xi, 1-31) : et il montre que les saints, par cette vertu divine, ont vaincu des royaumes, ont joui des promesses, ont fermé la gueule des lions, ont éteint l'ardeur des flammes, ont souffert les opprobres, les fouets, les liens et la prison; qu'ils ont été errants çà et l'a, vêtus de peaux de brebis et de chèvres, étant pauvres, affligés, maltraités, eux de qui le monde n'était pas digne; qui se sont retirés dans les déserts, sur les montagnes, dans les grottes et les cavernes de la terre. Les saints ont fait ces grandes choses pour la gloire de Dieu, parce que leur foi était grande, et nous en faisons peu parce que nous avons peu de foi.

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

Saint Atlianase a élé admirable dans la foi de la suradorable Trinité : aussi que n'a-t-il pas fait, que n'a-t-il pas souffert pour la défense de ce mystère? Combien de fortes et de longues persécutions se sont élevées, comme de furieux orages et de cruelles tempêtes, contre cet homme invincible ! Il a été errant dans une grande partie du monde, les ennemis de la religion le poursuivant partout, et partout le faisant souffrir. Il pouvait bien dire avec l'Apôtre : J'ai fait beaucoup de voyages, j'ai été' en péril sur les rivières, en péril dans le désert, en péril sur la mer, en péril de la part des faux frères. J'ai été dans l'affliction et dans la douleur, dans de longues veilles, dans la soif, dans beaucoup de jeûnes, même dans le froid et dans la nudité. (II Cor. xi, 26.) Pendant toute notre vie nous ne cessons d'être exposés à la mort. La mort agit sur nous, et certainement qui considérera bien toutes les croix qu'il a portées, pendant quarante-six ans qu'il a gouverné l'Eglise d'Alexandrie, sera persuadé que sa vie a été une continuelle mort. 11 est demeuré caché pendant cinq ans dans une citerne, et pendant quatre mois dans un tombeau.

Ce docteur incomparable a bien montré sa foi par ses œuvres; mais puisque, comme parle saint Paul aux Corinthiens, nous avons le même esprit de la foi (II Cor. iv, 13), que nous croyons le mystère de la très-sainte Trinité par le même esprit, que ne devonsnous pas faire et souffrir pour sa gloire ? Etant environnes, comme l'écrit Je même Apôtre aux Hébreux (xn, 1), d'une si grande nuée de témoins, c'est-à-dire ayant devant Jes yeux tant d'exemples et si pressants, dégageons-nous de tout ce qui nous rend pesants, c'est-à-dire de toute paresse et lenteur qui nous empêche d'imiter le zèle de ceux qui ont honoré d'un culte particulier la glorieuse Trinité. Nous en avons rapporté quantité de pratiques, et nous en parlerons encore avec le secours divin; soyons fidèles dans leur exercice, ne nous lassons pas par faiblesse de courage, nous n'avons pas encore résisté jusqu'à répandre notre sang, les peines que nous avons à nous faire violence pour surmonter nos tiédeurs, ne vont pas jusqu'à la mort qu'il nous faudrait souffrir sans hésiter, s'il s'agissait de l'honneur d'un Dieu en trois personnes.

Au moins il ne faut pas épargner ses soins ni son bien, pour procurer et pour faire des missions apostoliques pour le faire connaître et pour Je faire aimer. Je ne puis m' empêcher ici de déplorer ce peu de zèle que les Chrétiens ont pour ses divins intérêts. Depuis quelques années on a donné un imprimé au public, pour les habitants de Naxie, qui est la plus grande, la plus fertile et la plus belle des îles de l'Archipel, qui demandent du secours pour l'instruction d'une infinité d'âmes qui, faisant cependant profession de la religion chrétienne, ignorent tellement nos saints mystères et les choses nécessaires au salut qu'à peine savent-elles faire le signe de la croix.

Mais ce sont particulièrement les filles qui sont dans cette ignorance, à laquelle les prédicateurs et les missionnaires ne peuvent remédier, les mères ne voulant en aucune manière exposer leurs filles à des assemblées où les hommes se trouvent, quoiqu'on leur ait offert de les instruire dans un lieu séparé. De là viennent les grands vices qui régnent parmi elles : la magie, les sortilèges, la superstition, les blasphèmes, les haines et les autres péchés : elles passent les années entières sans entendre la parole do Dieu et sans s'approcher des sacrements : il y en a qui ont recours aux démons dans toutes leurs nécessités : plusieurs n'ont que le nom de Chrétiens, et leurs actions sont conformes entièrement aux œuvres des anciens idolâtres. L'unique remède serait d'y établir un couvent de religieuses Ursulines, parce que les habitants de Naxie et des autres îles leur confieraient leurs femmes et leurs filles pour les enseigner; et leur envoyant leurs enfants pour leur apprendre à lire, à écrire, à même temps on leur apprendrait à servir Dieu : et par ce moyen on délivrerait une infinité d'âmes de l'enfer, on y établirait le règne de la glorieuse Trinité. II est difficile de comprendre, pendant qu'on emploie des sommes si considérables en bâtiments, en achat de terres, de meubles et de tant d'autres choses qu'il faudra bientôt quitter à la mort, comment on dénie quelque argent pour la fondation d'un monastère dont la dépense n'approcherait pas de celles que l'on fait pour le plaisir, ou pour augmenter les faux biens temporels ; ce qui serait un bien pour l'éternité et pour la haute gloire d'un seul Dieu en trois personnes, le grand Diau des éternités. Comment peut on penser qu'on ait une véritable foi, négligeant si misérablement ses divins intérêts. L'imprimé dont nous parlons se peut trouver chez les religieuses Ursulines de Paris, rue Sainte-Avoie.

Les personnes qui sont destituées de biens temporels, peuvent et doivent employer leur zèle pour l'honneur de la glorieuse Trinité, en demandant par leurs prières et par leurs vœux l'avènement de son règne et la sanctification de son nom. C'est la prière que notre divin maître nous a enseignée, par laquelle, en demandant la sanctification du nom de Dieu et l'avènement de son règne, nous désirons, nous prions que l'honneur qu'on lui doit soit rendu; que son service et sa religion s'étendent partout; que l'idolâtrie, l'hérésie, l'impiété et le péché cessent. Nous avons donné un petit traité de ce sujet au public, sous le titre : De la dévotion au règne de Dieu; c'est pourquoi nous n'en parlerons pas davantage ici. Il y a aussi dans notre petit livre de Dieu seul, à la fin, une pratique de dévotion pour finir et commencer toutes les années dans le zèle de l'intérêt de Dieu. Ah ! qu'à jamais le seul intérêt de Dieu en trois personnes, dans l'union avec notre bon Sauveur Jésus-Christ, soit notre unique tout en toutes choses. Dieu seul en trois personnes pour tonte la vie, et

LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. — 11* TRAITE

dans toutes les choses de la vie, dans toutes nos pensées, nos desseins, nos désirs, nos recherches, nos actions et souffrances, dans la mort et éternellement après la mort. Ainsi soit-il.

HUITIÈME PRATIQUE

Exercer les œuvres de miséricorde, et particulièrement à V égaré, des captifs.

Qui est l'homme sage qui comprendra les miséricordes du Seigneur, dit le Psalmiste ? (Psal. cvi, 43.) Ce saint roi, au moins, ne peut se passer de les publier. Tantôt il dit que la miséricorde de Dieu est très-grande, qu'elle est très-douce, qu'elle vaut mieux que toutes les vies (Psal. lxii, 4) ; tantôt qu'elle prévient et qu'elle accompagne toujours; que nous sommes remplis de ses effets dès le matin (Psal. lviii, 11); qu'il la multiplie (Psal. xxxv, 8); que le Seigneur signale sa miséricorde durant le jour, et son cantique durant la nuit (Psal. xu, 9) ; quelquefois il dit qu'autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant Dieu a-t-il affermi sa miséricorde (Psal. cvn, 5) ; qu'elle s'étend depuis toute l'éternité jusque dans toute l'éternité (Psal. cvi, 1); qu'il l'a toujours devant ses yeux, qu'elle lui donne des transports de joie et d'allégresse (Psal. xxx, 8) ; d'autres fois, que toute la terre est pleine (Psal. cxviii, 64), mais qu'elle est élevée jusqu'aux cieux où le Seigneur a dit qu'elle s'établirait pour jamais (Psal. lvi, 11); aussi les cieux ont été affermis par sa parole, et toute leur force vient du souffle de sa bouche (Psal. xxxn, 6); ce qui veut dire, dans le sentiment des saints, que c'est une œuvre de toute la très-sainte Trinité, dont les trois personnes sont assez manifestées dans ces paroles du Prophète-Roi : Le Seigneur marquant le Père ; la parole du Seigneur le Fils, et le souffle de sa bouche le Saint-Esprit, c'est la glorieuse Trinité qui fait toutes ces miséricordes. Ensuite ce saint roi s'écrie qu'il les chantera éternellement (Psal. lxxxviii, 4), et il invite de rendre grâces au Seigneur parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle (Psal. cxxxiv, 3), et il désire que ce soit le cantique particulièrement de ceux qu'il a rachetés d'entre les mains de l'ennemi.

Quand il contemple Dieu, il l'appelle le Seigneur clément et doux, lent à punir, plein de miséricorde, et la miséricorde même. Il s'écrie : Dieu a parlé une fois, et fai entendu deux choses ; que la puissance est à Dieu, et que la miséricorde est à vous, Seigneur (Psal. lxi, 12); mais qu'il est bon envers tous les hommes , et que les ouvrages de sa bonté surpassent ceux de sa puissance 1 que comme un Père a de la compas- . sien pour ses enfants, de même il a de la compassion pour ceux qui le craignent ; qu'il nous garde comme la prunelle de l'œil, et qu'il nous couvre sous l'ombre de ses ailes.

Le grand Apôtre nous crie qu'il est riche en miséricorde (Rom. x, 12), qu'il en est le Père, et le Dieu de toute consolation ; mais

c'est un Père qui n'a rien de pareil entre tous les pères, et les meilleurs qui furent jamais. Aussi il proteste en sa divine parole, qu'il étendra ses ailes sur son peuple, comme un aigle sur ses petits (Mat th. xxm, 37), qu'il les portera délicatement sur ses épaules. (Luc. xv, 5.) Vraiment, dit-il, en la personne d'Ephraïm , mon peuple est mon fils honorable, mon fils délicat , mes entrailles se sont attendries sur lui (Jer. xxxi, 20.) No craignez point, lui dit-il, ô mon peuple, quo je porte dans mon sein, que je puisse jamais venir à vous mettre en oubli. Votre nom est écrit dans mes mains, et encore que les mères vinssent à oublier leurs enfants, je ne ferai pourtant jamais comme elles ; car à jamais je conserverai votre souvenir, et les siècles ne le pourront effacer, rien ne vous pourra ôter de ma pensée ni de mon cœur. (Isa. xlix, 14-16.)

C'est pourquoi notre divin Maître nous dit dans l'Evangile : N'appelez personne en la terre du nom de votre père , parce qu'il ri y en a qu'un seul qui soit voire Père, qui est dans les cieux (Matlh. xxm, 9) ; il n'y a que lui seul qui ait une miséricorde si surabondante. La très-douce Vierge ne l'a pas oublié dans son cantique, quand elle chanto que sa miséricorde passe d'une génération à l'autre dans la suite des âges (Luc. i, 50) ; mais en un mot elles sont infinies. Redisons donc ici, qui est l'homme sage qui les pourra comprendre?

C'est donc avec bien du sujet qu'il est écrit , dans les Proverbes (xiv , 21), que le Seigneur aime la miséricorde : et ce Dieu incarné a protesté hautement que c'est la miséricorde qu'il demande, et non pas le sacrifice (Matlh. ix, 13) ; et il a déclaré que ceux qui l'exerçaient étaient bienheureux. - (Matth. v, 7.) ifs sont bienheureux, parce que faisant ce que Dieu fait, et l'imitant, ils en sont les éclatantes et vives images, ils entrent en participation de ce qui lui est propre ; aussi les justes qui lui sont unis par la grâce et l'amour, sont appelés, dans l'Ecriture, des hommes miséricordieux ; et Job, l'un de ces justes, assure qu'il a eu cette vertu dès son jeune âge. (Job xxix, 12.)

Us sont les véritables enfants du Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et envoie la pluie aux justes et aux injustes, qui fait du bien aux ingrats, et qui a de la sorte une miséricorde universelle. (Matth. v,45.) C'est de la manière que notre divin Maître veut que tous les Chrétiens soient miséricordieux, et c'est pour cela qu'il leur donne son Père pour modèle, et qu'il leur ordonne d'être parfaits comme leur Père céleste est parfait. (Ibid., 48.)

Les miséricordieux sont bienheureux , parce que Notre-Seigneur répute et tient comme une chose faite à sa personne tout ce que la charité fait faire au prochain. Il y en a, dit saint Augustin, qui portent une sainte envie aux personnes qui ont eu la grâce de converser avec notre bon Sauveur, et de lui rendre quelque service ; mais nous

avons toujours de quoi satisfaire en cela à nos désirs, puisqu'il nous a assuré, dans son Evangile, que, lorsque nous aurons faitquelques actions de charité au moindre de ses frères (c'est de la manière qu'il nous appelle par un amour infini) , c'est à lui-même que nous les aurons faites. (JUatth. xxv, iO.)

O bonté de Dieu , que vous êtes admirable 1 jusqu'où va l'excès de votre divin amour envers vos pauvres créatures 1 Dans le dessein miséricordieux que vous avez que les hommes se rendent des secours mutuels et toutes les assistances possibles, vous déclarez que vous tenez fait à votre propre personne ce que l'on fait aux plus petits de vos fidèles. O Chrétiens! pensez-y bien, mais pensez bien à ce motif infiniment engageant. Se peut-il rien dire de plus fort? Après cela où trouverons-nous la foi de ces vérités en terre ? Qui croit fermement que les secours que l'on donne au prochain sont des services à la personne d'un Homme- Dieu? car si on avait une foi vive , serait-il nécessaire d'exhortations pour le faire?

Mais que ne ferait-on pas pour avoir cet honneur? S'il ne pouvait s'acquérir qu'eu donnant sa vie, et mille vies si on les avait, y aurait-il à hésiter? O quel honneur un Dieu fait à l'homme ! un Dieu qui est infiniment suffisant à soi-même, et qui n'a besoin de personne, de vouloir bien accepter ses pauvres et chétifs services 1 Serait-il bien possible, si nous étions fortement persuadés que c'est à Dieu que nous donnons , quand nous faisons quelque don pour l'amour de lui, que nous ne donnassions tout ce qui peut se donner? Pourrait-on y avoir d'autre modération que son ordre? Pourraiton épargner quelque chose? Mais avec quel respect, quelle douceur, quelle considération le ferait-on? Y a-t-il à s'étonner dans cette vue, si des monarques ont servi les pauvres à genoux et nu-tête? Bien loin de les rebuter, nous devrions bien les remercier de la grâce qu'ils nous font de nous procurer l'honneur inestimable de donner quelque chose à un Homme- Dieu de qui nous tenons tout. Nous devrions leur en être très-obligés, et leur marquer notre gratitude , les regarder comme les personnes du monde à qui nous sommes plus redevables; et voyant toujours Jésus-Christ en eux, les traiter, les recevoir, leur parler, avoir pour eux des égards comme pour Jésus-Christ même.

Mais* disons encore : Bienheureux les miséricordieux , car ils recevront miséricorde. (Matlh. v,7.) Le Seigneur délivrera le miséricordieux dans le jour mauvais ; il ne l'abandonnera point à la volonté de ses ennemis ; il l'assistera lorsqu'il sera couché sur le lit de sa douleur; i! remuera tout son lit, ce sont les propres paroles du Saint-Esprit dans l'Ecriture (Psal. xl, 1-4); dans sa maladie, il ne sera jamais ébranlé; son cœur ast toujours prêt d'espérer dans le Seigneur, son cœur est ferme et en assurance, pendant que le méchant frémira de colère, grincera les dents de rage, et séchera de dépit

car la parole de Dieu demeurera éternellement, qui a dit : On fera la même mesure que vous aurez faite aux autres. (Luc. vi, 38-.)

Arrêtons-nous un peu ici, et rentrant dans nous-mêmes, considérons avec toutes les plus fortes et les plus sérieuses réflexions cet arrêt dont il n'y a point d'appel, que Dieu nous fera comme nous aurons fait aux autres. Nous serons jugés, nous apprend le Saint-Esprit en l'Epître catholique de saint Jacques, par la loi de la liberté, c'est-à-dire par la loi de l'amour, par la loi de la charité ; ce qui est très-évident, parce que notre Maître nous enseigne en saint Matthieu (vin, 35), que celui qui n'aura point fait miséricorde sera jugé sans miséricorde. Quelle foudre pour tous les cœurs durs, qui n'assistent pas libéralement le prochain dans ses besoins , ou qui ne pardonnent pas à leurs ennemis. Il ne s'agit pas si l'on est en tort, si les personnes qui nous haïssent n'ont pas raison, on suppose cela, mais notre divin Maître le veut : il faut aimer ceux qui nous haïssent et qui nous font du mal : ce qui ne s'entend pas d'une inclination naturelle, qui n'est pas en notre pouvoir, mais par un mouvement de grâce qui nous élève au-dessus de tous les ressentiments de la nature, pour agir et aimer surnaturellement. Jamais de salut, jamais de paradis, jamais de Dieu du paradis pour tous ces cœurc durs; c'en est fait, ils seront damnés éternellement, ils sont déjà jugés, leur arrêt est prononcé, un jugement sans miséricorde à celui qui ne fait point miséricorde ; et il ne faut pas s'y tromper, il faut la faire en toutes choses: ceux-là se trompent malheureusement qui, ne voulant pas de bien et n'en faisant pas à leurs ennemis, s'imaginent être à couvert de cet arrêt terrible, parce que d'autre part ils sont charitables envers les pauvres ; car voici ce que la parole divine nous dit : Quiconque garde toute la loi et en viole un seul précepte, est coupab.e de les violer tous. (Jac. 11, 10.)

Considérons de plus avec attention que nos actions envers le prochain seront la règle sur laquelle nous serons jugés. Làdessus le grand saint Jean Cury;>ostome s'écrie : C'est nous-mêmes qui faisons notre arrêt pour le jour du jugement; nous y serons mesurés selon la mesure que nous aurons faite aux autres. Que l'on ne dise pas : Je ne veux point de mal à mon prochain, pendant qu'on ne lui veut pas parler ni lui rendre même les civilités communes. Hélas 1 à quoi pensons-nous? Si Dieu nous traite de même, comme i) l'a assuré, de cette manière même il faut être damné, puisqu'il est nécessaire qu'il nous prévienne par sa grâce, qu'il nous cherche le premier dans nos égarements, qu'il s'approche de nous, en étant éloignés par le péché, et que non-seulement il ne nous veuille pas de mai, mais qu'il nous fasse le plus grand bien du monde, qui est de nous donner sa sainte grâce. Que ces gens qui se contentent de dire dans leurs différends, dans leurs divisions avec les personnes -. Je ne leur veux point de mal, peu-

LA DEVOTION A LA TRES-SA!NTE TUINITE. — II' TRAITE

sent sérieusement à ces fortes vérités.

Mais on nous versera dans le sein, pour parler avec l'Ecriture, une bonne mesure, pressée et entassée, et qui se répandra pardessus, si nous abondons en miséricorde.

(Luc. vi, 38.) La miséricorde s'élève pardessus le jugement [Jac. il, 14) ; car, dit un savant interprète sur ces paroles, elle so glorifie comme victorieuse du jugement, n'y pouvant avoir de condamnation pour celui qui aura fait miséricorde.

Dieu seul en trois personnes, dont le propre est d'être miséricordieux, se voyant dans une âme vraiment pleine de charité, qui est sa parfaite image, l'aimera et la bénira. Et c'est dans cette vue que nous donnons pour pratique l'exercice des œuvres de miséricorde, parce qu'en cela on imite la conduite de la glorieuse Trinité, et qu'elle en est hautement glorifiée. Mais nous exhortons de toutes nos forces d'assister trèsparticulièrement les pauvres captifs, puisqu'en cela nous suivons ses desseins et exécutons sa divine volonté qu'elle a spécialement manifestée dans l'institution de l'Ordre qui porte son nom, qui a pour fin la rédemption de ces pauvres affligés.

Les misères qu'ils souffrent des barbares, et qu'il n'est pas aisé d'expliquer, sont plus que suffisantes pour toucher vivement les cœurs les moins sensibles. Nous en avons parlé dans le livre que la divine Providence nous a fait donner au public, sous le litre : Des secours de la divine Providence par Noire- Dame du Remède. Nous y avons écrit qu'il se trouve de ces pauvres captifs .que les barbares enferment dans de petites caves, chargés de chaînes au cou, aux pieds et aux mains, ne leur donnant pour toute nourriture qu'un peu de pain moisi et de l'eau croupie : qu'il s'en rencontre qu'on charge de chaînes qui pèsent plus de cent livres; les uns servent de rameurs dans les galères, et à tous moments sont accablés de coups de bâton , et quelquefois môme on leur ccupe les bras et les jambes, si on pense qu'ils ne travaillent pas assez, pour donner exemple aux autres; les autres qui travaillent dans les champs souffrent tant d'excès que souvent ils en perdraient la vie, si les Turcs de temps en temps ne modéraient leur travail, dans la crainte qu'ils ont de perdre leur rançon en perdant leurs esclaves. Quelquefois ils leur font courber les pieds en haut, qu'ils attachent à leurs épaules; puis ils les suspendent au plancher, et ils leur donnent cent ou deux cents coups de bâton ou de nerfs de bœuf sous la plante des pieds. D'autres fois ils leur arrachent les ongles des pieds et des mains ; il y en a qu'ils empalent, faisant asseoir le patient sur un pieu pointu qu'ils font sortir de force, tantôt par le gosier, tantôt par les épaules, et ils les laissent souvent en cet état sans qu'il soit permis à personne de leur donner un mot de consolation. Il y en a qu'ils font écorcher tout vifs ou brûler à petit feu.

Mais ce qui est plus terrible est le danger

OEUVRES COMPL. DE BotJDON. I.

où ils sont de la perte de leurs âmes. Si les faiblesses des chrétiens sont si grandes dans les pays où ils reçoivent tant de secours, et. s'ils n'ont pas souvent le courage de dompter une malheureuse passion, dans quel état sont les malheureux affligés au milieu de tant de tourments, sollicités de renoncer à leur foi avec des promesses magnifiques de successions, de mariages et d'une pleine liberté? Si l'on voyait un chien tourmenté de la sorte, on en aurait pitié; et l'on est insensible aux prières de ces esclaves, les images vivantes de la suradorable Trinité!

Davantage, ils sont les membres du corps mystique de Jésus-Christ, et ainsi il est captif parmi ces captifs. Ne peut-il donc pas nous dire : Pourquoi me laissez-vous dans la captivité? Si c'était votre père, votre mère qui vous parlât de la sorte, que feriez-vous? épargneriez-vous votre argent, yos rentes? ne vendriez- vous pas même de votre bien, s'il était nécessaire? ou au moins n'emprunteriez-vous pas de quoi les délivrer? Quels efforts ne feraient pas tous les sujets d'un royaume, si leur monarque était pris par les ennemis et cruellement traité, pour le tirer de leurs mains? Ahl c'est Jésus votre Père, votre Roi, votre Dieu qui souffre dans les captifs et qui est inhumainement traité dans les fers, et l'on n'en sera pas touché jusqu'au vif? 0 mon Sauveur et mon Dieul non, ce n'est plus vous croire; non, ce n'est plus avoir de foi pour ce que vous êtes; non, ce n'est plus vous aimer. Il est certain que si tant de chrétiens qui font de si grandes dépenses en festins, en habits, en curiosités, retranchaient tous les ans quelque peu de chose de tous ces excès, les sommes qu'on en recueillerait seraient suffisantes pour la délivrance de tous les captifs. Mais y a-t-il une seule famille chrétienne qui n'y dût pas contribuer? Pourquoi tous les prédicateurs, tous les directeurs, confesseurs, écrivains pieux ne crieront-ils pas au secours de ces affligés ? L'on verra donc au jour du jugement que l'attachement à des chevaux, à des chiens, à des riens, l'aura emporté par-dessus tout l'amour que l'on doit à un Dieu ! Mais quel jugement épouvantable pour les bénéûeiers qui sont dans un attachement si malheureux, et qui pourraient donner tant de secours à des personnes dignes de la dernière compassion? Les souverains pontifes ont regardé leur délivrance comme une œuvre de charité si nécessaire qu'ils n'ont rien oublié pour porter les fidèles de toutes sortes d'états à y contribuer. Us ont ouvert tous les trésors de l'Eglise, et en font largesse à tous ceux qui contribuent en quelque manière à une si grande œuvre de charité. Et afin que les religieux et les religieuses ne fussent pas privés d'une si sainte bénédiction, ils les ont animés à suppléer par leurs prières aux aumônes que leur état ne leur permet pas de faire; et ils ont comblé de leurs grâces tous ceux qui prêteront aide, secours, par avis, conseils, saintes sollicitations et toutes autres voies licites. Comme ce sont les reliai

ŒUVRES COMPLETES DE BOUBON

gieux de Tordre de la très-sainte Trinité qui s'emploient très-spécialement à la rédemption des captifs, c'est entre leurs mains qu'il faut mettre les aumônes que l'on donne pour leur délivrance.

NEUVIÈME PRATIQUE

Exercer la miséricorde envers les âmes du purgatoire.

Nous donnons pour dernière pratique la miséricorde envers les âmes du purgatoire; rar c'est le moyen qui consomme et donne la perfection à tout ce qui glorifie plus hautement la glorieuse Trinité. En ce monde ici nous ne voyons les choses, écrit le grand Apôtre (/ Cor. xm, 12), que dans un miroir et sous des images obscures; alors nous les verrons en elles-mêmes el à face découverte. La foi nous apprend bien, et avec certitude, la naissance éternelle du Verbe, par lequel tout a été fait, qui avec le Père et le Saint-Esprit est un seul Dieu; mais elle est comme une lampe qui éclaire dans un lieu obscur jusqu'à ce que le jour paraisse, et que l'étoile du matin, selon le sentiment du Prince des apôtres (UPelr. i, 19), se lève dans nos cœurs. Elle ne nous découvre pas les choses en elles-mêmes, mais dans leurs images; de sorte qu'elles sont représentées en l'entendement, comme ce qui est dans le miroir est représenté à l'œil. Je ne connais maintenant, disait l'Apôtre, qu'imparfaitement; mais alors, c'est-à-dire dans le ciel, je connaîtrai, comme f ai été moi-même connu de Dieu (/ Cor. xm, 12), c'est-à-dire clairement, comme Dieu me connaît de toute éternité, quoique je ne connaîtrai pas avec la même perfection.

Les lumières des saints, quelque sublimes et excellentes qu'elles puissent être, ont toujours quelque obscurité dans ce lieu d'exil. Dans le ciel la Divinité s'unira ellemême à noire entendement sans aucune espèce, et elle se rendra tellement présente, que cette intime présence tiendra lieu d'espèce. Le Père éternel, dit saint François de Sales, ne se contentera pas de nous faire voir sa divinité, mais par un abîme de sa douceur il appliquera lui-même sa substance à notre esprit, afin que nous l'entendions plus en espèce ou représentation, mais en elle-même et par elle-même, en sorte que sa substance paternelle et éternelle serve d'espèce aussi bien que d'objet à notre entendement. Notre entendement Terra donc Dieu, et il verra Dieu lui-même l'ace à face, contemplant par une vue de vraie et de réelle présence la propre essence divine, et en elle ses infinies beautés, sa toutepuissance, sa toute-bonté, sa toute-sagesse, toute-justice, et le reste de l'abîme de ses perfections. Nous verrons la génération éternelle du Verbe, et comme il est un seul Dieu avec son Père ; nous verrons comme le Saint-Esprit procède du Père el du Fils, comme toutes les trois personnes sont parfaitement égales, et ne sont qu'un seul Dieu : cetve connaissance de la glorieuse Trinité sera accompagnée d'un amour

parfait; ce sera dans cette béatitude achevée que le grand commandement d'aimer Dieu sera accompli en toute sa perfection. Les saints les plus éminents dans le pur amour ont gémi dans cette vie mortelle sous le poids des contradictions de la nature corrompue, et l'un des plus grands amants du Fils de Dieu qui fut jamais, s'écrie : lorsque je veux faire le bien je sens en moi une loi qui y résiste, parce que le mal réside en moi; car je me plais en la loi de Dieu, selon V homme intérieur; mais je sens une autre loi dans mes membres, qui résiste à la loi de mon esprit, et qui me tient en servitude : misérable que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort. (Rom. vu, 21-24.)

De plus, les nécessités delà vie présente, et les occupations que l'on y a, causent beaucoup de distractions, et, après tout, le sommeil ôte l'application actuelle à Dieu, et l'exercice de l'amour actuel qui souffre beaucoup de mélange par des recherches subtiles et secrètes du propre intérêt. Mais dans le ciel, l'amour y sera pur et sans aucun mélange, il y sera constant, ne pouvant ni y diminuer, ni périr : ce qui fait soupirer dans notre lieu de pèlerinage, où il y a toujours à craindre, et où l'expérience a fait connaître les chutes funestes et malheureuses des âmes très-éminentes en vertu. Hé l qui ne serait saisi de frayeur après que saint Paul, ce vaisseau d'élection, a dit : Je traite rudement mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu'ayant prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. (/ Cor. ix, 27.)

Mais dans la béatitude le bonheur y sera parfait et exempt de toute crainte. Le divin amour y sera invariable, toujours dans une application continuelle sans la moindre interruption, sans aucune peine, et Dieu y sera toute chose à tout. Ce sera donc pour lors que la très-sainte Trinité sera parfaitement glorifiée dans la connaissance claire que l'on en aura, dans son amour consommé et invariable, et dans les louanges éternelles qui lui seront rendues.

Le zèlp donc de ses intérêts sacrés nous doit presser fortement à exercer la miséricorde envers les âmes du purgatoire, puisqu'en les délivrant on les fait entrer dans le ciel, le lieu du parfait établissement de sa divine gloire. Certainement la vue des tourments qu'elles souffrent, qui dans la doctrine de saint Augustin, de saint Thomas, surpassent tous ceux que l'on peut endurer dans ce monde, est un motif très-touchant pour nous animer aies secourir, et si la foi n'en était bien rare, comme elle l'est dans la vérité, on n'oublierait rien, on ferait tout pour leur soulagement. Hélas ! sile feu prend à une maison, on crie de tous côtés au feu, chacun y court pour l'éteindre, on se lève la nuit, on interrompt son sommeil, on y va de toutes parts pour y donner quelque remède; cependant ce n'est que du bois ou des pierres qui brûlent; et des âmes, les images vivantes de la glorieuse Trinité, et quelquefois les âmes des personnes qui nous sont

LA DEVOTION A LA TRES-SAINTE TRINITE. — II- TRAITE

les plus proches, sont en des feux dont les plus embrasés de la terre ne sont que des ombres: ce sont les âmes de nos pères, de nos mères, de nos meilleurs amis qui brûlent, et on s'en met peu en peine ! En vérité, si la misère de ces âmes est incomparable, et si elles sont dans une impuissance entière de se soulager, et même de demander le moindre secours, il n'y a point de sujet qui doive nous presser plus efficacement d'exercer la miséricorde, et en toutes les manières que nous pourrons, avec le secours divin.

Mais au-dessus de tout, celui qui sera pénétré de la grandeur infinie de la glorieuse Trinité et du zèle de sa divine gloire, dans cette vue fera touteschoses pour les pauvres du purgatoire. Une sainte Thérèse, un saint François de Borgia protestaient qu'ils auraient voulu souffrir toutes sortes de tourments jusqu'au jour du jugement pour un seul degré de sa gloire. Que ne devrait-on pas faire? quelles peines ne devrait-on pas endurer, non-seulement pour un seul degré et d'une gloire passagère, comme est celle qu'elle reçoit en cette vie, mais pour des mille et des cent mille degrés d'un honneur qui lui sera rendu éternellement.

C'est ce qui doit obliger toutes les personnes zélées pour la gloire de la glorieuse Trinité, de s'appliquer très-particulièrement aux âmes qui sont purifiées dans les flammes du purgatoire, se servant de tous les moyens possibles pour leur donner du secours. 11 faut donc prier Dieu souvent pour elles ; et c'est un usage très-louable, et qui mériterait bien d'être imité, que nous avons trouvé en plusieurs diocèses, dans les paroisses des campagnes, où ceux qui les habitent ne manquent point d'aller prier sur les tombeaux des défunts de leur famille, toutes les fois qu'ils viennent à l'église. On doit ajouter aux prières les œuvres pénales, les mortifications intérieures et extérieures pour ces pauvres âmes, les croix que l'on souffre, toutes les peines qui arrivent dans son état; les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles que l'on exerce, et enfin toutes les bonnes actions que l'on fait, les offrant à la glorieuse Trinité, par Notre-Seigneur Jésus- Christ pour leur délivrance. Il y en a qui offrent à cette intention toutes les bonnes œuvres qu'ils font durant un mois, ou une année ; il y en a qui offrent toutes les bonnes actions de leur vie. Comme on ne les peut donner qu'en tant qu'elles sont satisfactoires, cette libéralité miséricordieuse ne fait rien perdre du mérite à ceux qui les donnent, mais, au contraire, l'augmentent beaucoup; ainsi c'est gagner en perdant. Surtout le pardon généreusement chrétien des offenses, offert pour elles, est ce qui leur peut obtenir les plus signalées miséricordes ; et on rapporte qu'une personne s'étant fait une sainte violence pour oublier une injure qu'elle aurait reçue d'une autre, ayant offert à Dieu ce pardon pour une âme du purgatoire, à même temps elle en fut délivrée.

Mais le très-saint sacrifice de la messe est le grand et efficace moyen pour le soulagement ou la liberté de ces pauvres âmes captives au milieu des feux et des flammes. On ne doit pas oublier de l'offrir en y assistant, ou le célébrer pour elles. 11 ne faut pas, non plus, négliger les indulgences qu'on leur peut appliquer. Innocent IX, Souverain Pontife, a donné le pouvoir de leur appliquer toutes les indulgences qui sont sur les médailles bénites, et Grégoire XV, comme nous l'avons déjà marqué, toutes sans exception. 11 faut pour cela s'acquitter des choses prescrites par les Souverains Pontifes. Pour ce sujet, il serait à désirer que quantité de personnes qui sont chargées de médailles bénites, eussent les livres qui enseignent les indulgences qui y sont accordées, ou en eussent la connaissance par quelque autre voie; car enfin, comme les indulgences sont l'application du sang de Jésus-Christ et de ses satisfactions, la négligence d'un trésor si divin et si précieux est biert à craindre. Que dirait-on d un homme qui aurait cent millt écus qu'on lui aurai't confiés pour les pauvres dans un temps de famine, et qui les laisserait inutiles sans s'en servir pour les assister? Nous avertirons seulement quil y a indulgence plénière sur les médailles bénites, toutes les fêtes de Notre-Seigneur, de Notre-Dame» des Apôtres, et à quelques autres fêtes; qu'il y a d'autres indulgences tous les dimanches, et encore en plusieurs autres occasions; et que pour les gagner il faut se confesser, communier, et prier pour les intentions du Pape; et on peut, comme nous venons de le dire, les appliquer aux âmes du purgatoire.

C'est aussi une sainte pratique dès le matin de faire quelques prières pour elles ; d'en faire toutes les fois que l'on entend sonner l'horloge, se servant d'oraisons jaculatoires, de prières courtes, mais vives et enflammées, comme par exemple : 0 sang de Jésus-Christ ! venez, éteignez l'ardeur de leurs flammes. Très-sainte Trinité, nous vous présentons la mort, Ips tourments de Jésus pour ces pauvres âmes. Prenez en Jésus la satisfaction due à votre justice divine. Délivrez-les pour votre gloire, afin qu'elles vous glorifient parfaitement dans l<; ciel. O très-douce Vierge, mère de miséricorde, intercédez pour leur délivrance. Anges bienheureux, prenez-en un soin miséricordieux.

Après cela, on doit beaucoup prendre garde à ne se pas lasser d'exercer la miséricorde envers elle : c'est un défaut ordinaire, on y pense immédiatement après le décès-, et en cela plusieurs agissent plus par coutume que par la foi de la piété. On s'en souviendra durant une année; et ensuite si oa s'en occupe, fc'e^t très-rarement : et ainsi ces âmes souffrantes ont beau gémir dans leurs tourments inexplicables. Il ne faut pas s'y tromper, on demeure dans ce lieu purifiant plus longtemps que souvent on ne croit. Hélas ! si des' âmes y ont été condamnées pour des années pour'un péché véniel, com-

97» QLUYRES COMPLETES DE BOUDON. 876

me saint Vincent Ferrier le rapporte, que le; on n'entre pas sitôt dans ce lien de sera-ce pour tant de millions de péchés vé- gloire, comme plusieurs s'imaginent. O abîniels, et pour la peine due h tant de péchés me de richesse de la sagesse et de la science de mortels 1 Je ne me lasse point de citer sur ce Dieu! Que ses jugements sont incompréhensisujet saint Bernard, qui fut repris par saint blés, et gue ses voies sont inaccessibles. (Rom. Etienne, son abbé, de ce qu'après bien des xi, 33.) Je finis ee petit traité en les adorant, années, il avait cessé de prier pour l'âme de en les louant, en les aimant, en m'y souson père. Après tout, il est toujours bon de mettant de tout mon cœur, de toute mon prier, et d'offrir des bonnes œuvres dans les âme, de toutes mes forces, pour le temps et personnes décédées ; ces œuvres de miséri- pour l'éternité. O Trinité suradorable, soyez r-orde ne demeurent pas inutiles quand ces à jamais glorifiée dans toutes vos créatures, âmes seraient dans le ciel; mais répétons- Ainsi soit-il.

LA

Page 1