CHAPITRE V
Des moyens de bien faire le catéchisme. Il faudrait avant toutes choses se prosterner aux pieds d'un crucifix, et là considérer avec une attention profonde le prix et la valeur des souffrances d'un Dieu homme ; et ensuite, élevant son âme avec le secours de la grâce, se dire à soi-même, à cette vue capable de toucher les rochers : les peines immenses qu'un Dieu porte sur une croix pour le salut des âmes, doivent faire la règle des travaux et des soins que nous en devons prendre. Ohl qu'ils doivent être grands, s'ils sont pris sur cette règle, qui cependant, clans l'ordre de la divine volonté, en est la juste et Ja véritable mesure ! Quelle apparence ensuite d'éjiargnerson esprit et ses paroles, de ne pas donner toute l'application possible pour enseigner la doctrine chrétienne qui est la science du salut 1 mais pour l'enseigner efficacement et fructueusement, en regardant uniquement la gloire de Dieu, entrant dans ses desseins, s'unissant à Jésus- Christ notre divin docteur, se le mettant toujours devant les yeux, et ce qu'il a fait, et ce qu'il adit, pour tâcher de se conformer à ses actions et à ses paroles divines, ne s'acquittant pas de ce devoir avec paresse, avec lâcheté, et par manière d'acquit, comme l'on parle, pour ne pas passer pour une personne qui ne satisfait pas à sa charge, ou de peur n'encourir la disgrâce de son évoque, et de recevoir une correction.
Pour cela donc, il faut bien se pénétrer de la tin du catéchisme, qui est d'éclairer l'entendement des vérités de la foi, pour ensuite porter la volonté à les pratiquer. Ces deux choses sont donc nécessaires à un véritable pasteur : instruire ses paroissiens de la doctrine de Jésus-Christ, et les exhorter efficacement à pratiquer ce qu'elle ordonne ; car ces deux choses sont nécessaires pour le salut. La vie éternelle consiste à connaître Dieu et son Fils Jésus-Christ ; mais cette connaissance doit être effective : il n'y a point à douter que la foi sans l'amour ne servira, par occasion et par notre malice, qu'à augmenter notre damnation éternelle. Or le pasteur véritable doit donner à ses ouailles une nourriture qui soit capable de ieur conserver la vie ; et comme c'est la foi animée de la charité, et non pas la foi seule, il doit donc non-seulement leur apprendre les vérités de notre sainte religion, mais se servir de motifs puissants, pour faire que l'on entre dans la pratique. Le catéchisme qu'il doit faire doit de temps en temps renfermer la morale chrétienne ; et il doit mêler des motifs, pour animer les âmes à faire ce qu'elle nous commande. Il est nécessaire pour ce sujet qu'il soit pourvu de bons livres, où il puisse prendre de fortes vérités ; des similitudes, pour les bien recevoir, ou les histoires ou exemples authentiques.
Les vérités les plus touchantes sont celles
qui regardent les fins dernières de l'homme. Certainement il faut être insensible, pour n'être pas touché de la considération de la mort, du jugement, du paradis, de l'enfer. La vie et la passion d'un Dieu-Homme sont encore les grands sujets des exhortations pastorales : la vie de la très-sainte Vierge, les vies des saints, sont des motifs bien pressants pour porter les hommes à Dieu. Un bon pasteur doit avoir des livres qui traitent de ces matières : ainsi il doit avoir la sainte Bible, le catéchisme du concile, quelques interprètes sur l'Ecriture. Cornélius a Lapide est bien propre, car il a beaucoup de morale, et l'on peut en avoir seulement un ou deux tomes, comme par 'exemple ce qu'il a fait sur les saints Evangiles et sur saint Paul; la vie des saints, quelque traité de la dévotion à la très-sainte Vierge, puisque Dieu sauve un nombre incroyable d'âmes par cette dévotion. Ilortus pastorum est un excellent ouvrage, le Catéchisme de Bellarmin, le Pédagogue chrétien, et autres livres semblables. 11 faut prendre du temps durant la semaine pour s'occuper dans la lecture de ces livres, faire quelque petit extrait de ce que l'on en aura à dire, les dimanches et les fêtes, pour pouvoir soulager la mémoire.
Le pasteur est donc obligé de donner à son peuple de deux sortes d'instructions pour porter la lumière dans l'entendement, et le feu du divin amour dans la volonté. C'est pourquoi, pour s'acquitter dignement de ce devoir, il faut-que le catéchisme soit accompagné d'exhortations. Il peut dans un dimanche enseigner les vérités spéculatives ; et dans l'autre, enseigner la morale. Nous parlons dans ce petit traité, particulièrement pour les campagnes : ainsi nous considérons toujours ce qui est plus propre et plus utile pour ces sortes de lieux. 11 serait bon de mêler de la morale avec la doctrine qui regarde l'esprit, et ce serait le moyen de conserver toujours en la mémoire des pauvres paysans les vérités de la foi, et en même temps leur donner des secours de servir Dieu en vérité : expliquer dans un dimanche quelqu'une des vérités de la religion, et particulièrement de celles qui sont fondamentales ; et dans l'autre , traiter , comme nous venons de le dire, des quatre fins dernières ; de la vie de Notre-Seigneur, de sa très-sainte mère et des saints; traiter des commandements de Dieu, l'un après l'autre ; des sept péchés capitaux, et de l'horreur que l'on doit en avoir ; de la véritable pénitence, de la prière et de la manière de la bien faire; du respect dû aux églises, de la dévotion aux saints anges gardiens ; surtout, les exemples ont un merveilleux pouvoir pour porter* à la vérité : le souvenir en est plus facile, il est plus aisé aux pauvres gens de s'en entretenir ; les discours qu'on leur en fait, sont plus agréables, et c'est l'un des grands moyens de leur bien faire goûter ce qu'on leur enseigne. Voilà bien de la matière pour servir de sujets aux exhortaions pastorales, et il est à propos de les di-
versifier pour en ôter l'ennui que les peuples pourraient en avoir. Mais à l'égard des vérités fondamentales, on les doit répéter très-souvent ; car comme leur connaissance est absolument nécessaire pour le salut, il faut bien prendre garde que dans une paroisse il n'y ait pas seulement une âme qui les ignore, car enfin le salut d'une seule ame est plus clier à Dieu que tout le monde ensemble.
Mais afin qu'il n'y ait personne qui ne connaisse Dieu, il faut avoir une liste de toutes les familles de la paroisse, des enfants particulièrement, et des domestiques qui y sont, et leur parler à tous en particulier ; car quand il n'y aurait qu'une seule personne qui serait en état de damnation, par l'ignorance des vérités fondamentales, ce serait un plus grand mal que si tout le village était brûlé ; et cependant si le feu prenait à une seule maison, que ne ferait-on pas pour l'éteindre? N'y courrait-on pas de tous côtés? Que doivent donc faire les pasteurs pour aller au secours des âmes? Je ne vois pas, quand la paroisse est de grande étendue, qu'un curé soit en sûreté de conscience s'il ne va de temps en temps par les hameaux, pour y faire assembler les personnes, et les instruire toutes. On en use de la sorte dans la paroisse de Saint-Sulpice à Paris, outre plusieurs catéchismes que l'on fait dans l'église en différents lieux. Nous avons des curés qui sont dans la même pratique. 11 y en a encore qui, avant la liste des enfants, ]es appellent tous les dimanches quand ils assistent au saint sacrifice : et c'est une sainte coutume que nous avons vu pratiquer en Bretagne avec bien de l'exactitude. Un grand prélat nous a dit qu'il ordonnait à ses curés d'aller par les hameaux de leur village pour y annoncer la parole de Dieu à tous sans exception. Si un berger compte tous ses moutons au retour des champs, s'il n'y en a pas un qui s'égare qu'il ne coure après, aura-t-on moins de soin des âmes rachetées parle prix infini du sang d'un Dieu? Toujours est-il très-certain qu'un curé répond âme pour âme pour la perle de toutes ; et qu'en quelque manière que ce soit, il doit prendre soin de toutes, non-seulement en général, mais en particulier. 0 mon Dieu , quelle charge terrible 1 et qu'il est difficile d'en porter le poids et de n'y pas succomber ! Il faut aller chercher les âmes, et ne pas dire que l'on vienne, si l'on veut, au catéchisme.
Au reste, la résidence doit être exacte, et c'est un crime épouvantable dans les paroisses où. il n'y a que le curé, de s'absenter : car il n'y a point de jour où leurs peuples ne puissent tomber en des maladies dangereuses, et mourir subitement ; et ce n'est pas une excuse de dire que cela n'est pas arrivé, il suffit que l'on s'expose au danger que cela arrive. S'il se présente quelque affaire tout à fait pressante, il faut s'arranger avec un curé voisin, pour qu'il prenne soin de la paroisse. Les curés qui ont des vicaires ne laissent pas d'être obligés à résider,
la résidence étant de droit divin; et les conciles déclarant qu'outre le péché mortel dont ils sont coupables les revenus de leurs charges ne leur appartiennent pas.
Le catéchisme doit se faire publiquement dans l'église tous les dimanches et les fêtes, selon l'ordre du saint concile de Trente. Toujours il est vrai que l'on ne peut pas s'en dispenser beaucoup, à l'exception de la moisson et des vendanges, l'expérience faisant voir que les vérités chrétiennes s'échappent facilement de la mémoire des bonnes gens de la campagne, si l'on ne les répète souvent. Si l'on objecte que cette répétition deviendra ennuyeuse, je réponds que la nécessité du salut y oblige : mais il est facile de remédier à celte difficulté, y mêlant de la morale, comme il a été dit; car, même dans le catéchisme des vérités spéculatives, il est bon d'apporter quelques exemples, ou quelque morale en peu de paroles ; et quand le catéchisme se fait de cette manière, il est ordinairement suivi d'une telle bénédiction que dans le temps même de la moisson et des vendanges, quoique les peuples soient fatigués du travail de la semaine, ils ne laissent pas de recevoir cette nourriture divine avec beaucoup de fruit; particulièrement ceux qui viennent d'autres diocèses, ou d'autres provinces pour travailler dans ces lieux : ce que l'expérience fait assez voir dans plusieurs paroisses du grand archidiaconé de Chartres, où les pasteurs enseignent la doctrine chrétienne dans ces temps avec beaucoup de bénédiction.
Il faut faire le catéchisme dans les paroisses de la campagne après l'évangile, ou dans le temps du prône; car, ordinairement parlant, il n'y a jamais tant de personnes assemblées à vêpres. Quand il y a deux messes, le catéchisme se doit faire tantôt à la première, et tantôt à la grande : la raison est que l'obligation de l'instruction est générale, ainsi elle doit être donnée à tous Or, il yen a qui assistent presque toujours aux premières messes, comme les serviteurs, bergers ou autres ; et d'autres assistent ordinairement aux grandes : en sorte que, si l'on instruit dans ces deux temps différents, plusieurs demeureront sans nourriture spirituelle. Il est vrai que si les peuples se trouvent en grand nombre à vêpres, et particulièrement ceux qui ont le plus besoin d'instruction, l'on y pourra très-bien faire le catéchisme et quelque explication du saint Evangile à la messe ; mais l'expérience fait assez connaître que cette assiduité du peuple de la campagne à assister à vêpres, est ordinairement assez rare.
Les instructions doivent être courtes et fréquentes. On doit traiter les maladies de l'âme comme on traite celles du corps : on donne à manger peu à la fois et souvent à une personne d'un faible tempérament, ou en convalescence; de même on doit faire des instructions fréquentes et courtes : ou ne doit pas y employer plus d'une demiheure.
Ce qui fait encore sentir la nécessité du
«or»