CHAPITRE VII
Plusieurs abus qui se commettent dans la pratique du catéchisme.
Nous avons dit que la parole de Dieu, qui se distribue dans le catéchisme , est le pain du salut ; qu'elle est la nourriture spirituelle des âmes, qui les soutient dans la vie de la grâce, et qui sert heureusement à les conduire à la possession de Dieu. Si elle est la nourriture de notre âme, il faut donc qu'elle soit donnée de telle manière qu'en vérité elle puisse les nourrir; et comme elle ne les nourrit qu'en tant qu'elle éclaire heureusement les esprits des plus saintes vérités de la religion et embrase divinement leurs volontés à la pratique, si elle n'est enseignée de telle sorte , qu'elle puisse avec le secours de la grâce avoir ces effets , c'est un abus très-grand, et le pasteur qui s'y laisse aller ne donne qu'en apparence la nourriture à ses ouailles , et dans l'effet , il les laisse périr malheureusement.
Les pasteurs tombent dans ce désordre, quand ils n'apprennent que par mémoire les vérités, sans en donner l'intelligence, puisque l'entendement n'est pas véritablement éclairé , et quand ils se contentant de réciter le prône, sans en expliquer la doctrine pour le faire concevoir. Cet abus est assez commun, et vous verrez des pasteurs qui s'imaginent satisfaire à leur devoir par de simples récits, dans lesquels on entend à peine la prononciation distincte des paroles. Mais quand il serait prononcé distinctement , il est nécessaire que les peuples conçoivent les vérités qu'il contient, 11 y a plusieurs prônes de différents diocèses, qui ne renferment pas tout ce qu'un pasteur doit enseigner pour conduire efficacement les âmes à leur fin , qui n'est autre que Dieu seul. J'ajoute que dans les diocèses où cela se trouve, la doctrine doit être animée par de puissants motifs et exemples dont on doit se servir; j'ajoute que l'expérience fait voir que les peuples étant accoutumés à entendre toujours le même discours et la même suite de paroles, à peine y fait-il réflexion. J'en ai vu qui, tous les dimanches, récitaient à haute voix et posément l'Oraison dominicale dans la langue de l'Eglise, et en langue vulgaire le Symbole des apôtres , la confession en général des péchés -, y ajoutant les commandements de Dieu. Cette pratique est très-excellente pour apprendre toutes ces choses aux personnes qui les ignorent ; car les réitérant souvent , le souvenir en demeure. Mais ces pasteurs s'abusent s'ils croient s'acquitter par là de l'obligation qu'ils ont d'instruire les peuples et de les conduire à Dieu.
Un autre abus qu: est assez commun dans Jes campagnes , est la doctrine relevée, qui sert de matière aux sermons que l'on y prêche, que le peuple ignorant n'entend pas, et qui quelquefois même lui sert d'occasion d'erreur. Encore un abus, c'est l'instruction
que l'on donne d'une manière tout à fait sèche. Je veux que l'on dise cent et cent fois : Il y a un Dieu eh trois personnes ; la seconde personne s'est faite homme ; le corps de Notre-Seigneur est dans le très-saint sacrement; et d'autres vérités semblables. Premièrement, si l'on n'explique un peu ces vérités, l'entendement recevra peu de lumières. Mais je dis, en second lieu, que quand elles seraient parfaitement expliquées, on ne doit pas laisser la volonté sans secours. Si l'entendement doit être éclairé, la volonté doit être enflammée d'amour; il faut donc enseigner une bonne morale, qui serve de matière au feu sacré qui la doit animer.
C'est un abus de faire de grands entretiens dans le temps des bonnes fêtes et garder le silence les autres jours. Que dirait-on d'un père qui ferait un festin magnifique à ses enfants une fois le mois, et qui le reste de l'année ne leur donnerait pas de quoi manger? C'est un abus défaire le catéchisme dans un temps où le peuple n'y assiste pas (nous parlons toujours des campagnes); comme par exemple, devant ou après la célébration du saint sacrifice de la messe, devant ou après les vêpres, et souvent même dans le temps des vêpres, dans lequel ne se trouvent pas les personnes qui ont le plus besoin d'instruction. C'est pourquoi des prélats ont très-judicieusement ordonné qu'il se ferait dans les campagnes après le saint Evangile de !a messe : et comme on y doit mêler de la morale, selon qu'il a été dit ^ le pasteur donne dans cette instruction la nourriture du salut aux âmes qui sont sous sa charge.
Un abus qui demande des larmes, c'est la négligence extrême qu'on a du salut des enfants qui ont l'usage de raison, soit pour ne les pas assez instruire, et de la bonne manière, des vérités de la religion, soit pour ne leur pas donner les autres moyens du salut. Vous en verrez dans les campagnes , et quelquefois dans les villes, de fort éclairés, qui ne se sont jamais confessés; et autrefois on se contentait de les envoyer le jeudi saint à l'absolution qui s'y donne en général, et c'est à quoi il faut prendre garde encore dans plusieurs paroisses, et particulièrement quand on les visite. Cependant, hélas 1 souvent ces enfants ne sont pas des enfants en innocence, ils sont bien avancés dans l'âge du pécheur, et leurs crimes sont, quelquefois notables. Je supplie que l'on prenne garde en ce sujet-, et principalement à deux choses, qui sont la cause fréquente de la damnation éterneJle des pauvres enfants: la première, c'est que» sans considérer leur lumière, l'on s'arrête seulement à l'âge de sept ans, comme si l'usage de rai- . son pouvait arriver ponctuellement à cet âge, ou ne le pourrait pas prévenir. Je demeure d'accord qu'ordinairement il arrive vers ce temps-là; mais il est très-vrai qu'il s'en trouve à six ans qui ont plus de lumiè^ res que ceux de sept : ainsi le tout consiste à les voir et à les examiner, ne s'en rapport
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
tant pas aux bonnes gens de la campagne, qui ne sont pas capables d'en faire le discernement. Le grand archevêque de Cosenze, dont les avertissements aux curés sont si pleins de la science sacrée du salut (ce qui a obligé d'autres prélats d'ordonner à leurs sujets dans leurs synodes de les avoir), veut que, dans le doute d'une lumière suffisante, on leur donne l'absolution sous condition, de peur de les laisser sans remède pour leur salut. Mais c'est ce qui ne se doit pas omettre, quand ils sont en danger de mort ; et c'est une louable coutume dans les diocèses, où l'on appelle tous les pasteurs pour voir tous les enfants qui sont dans cet état, afin qu'au moins ils leur donnent leur bénédiction, lorsqu'ils n'ont pas encore l'usage de raison, parce que cette coutume remédie à ia négligence dont les parents pourraient se rendre coupables à l'égard de ceux qui ont besoin du sacrement de pénitence. La seconde, c'est que l'on s'imagine trop facilement qu'ils ont toujours vécu dans l'innocence, et qu'ainsi ils ne sont pas dans la nécessité de se confesser, ou bien qu'ils ne savent pas ce qu'ils commettent. Certainement il ne faut juger mal de personne, mais on peut le craindre; et quand il s'agit du salut, il n'y a rien à risquer.
Il faut remarquer que l'ignorance grossière de Dieu et de nos mystères n'excuse pas de péché les enfants qui ont l'usage de raison, non plus que les personnes âgées. 11 suffit pour pécher que l'on connaisse le mal, que Ton sache que l'on ne le doit pas faire; autrement les infidèles de cinquante et soixante années ne pécheraient pas ; et c'est une chose à considérer, qu'il y a peu d'enfants qui connaissent plus Dieu que ces pauvres idolâtres. Que l'on ne se trompe donc pas, sous ce prétexte d'ignorance. Il est vrai, et nous en avons trouvé qui, à l'âge de dix, onze, douze ans et plus, étaient comme des bêtes à l'égard de la science du salut ; mais cela n'empêchait pas qu'ils n'eussent assez de lumières pour discerner le bien du mal. 11 faut les instruire, mais il ne faut pas les laisser se perdre. Je voudrais pouvoir ici me faire entendre de tous côtés, pour crier de toute part : miséricorde, miséricorde! sur la négligence extrême et effroyable du salut des enfants. Je le dis avec la dernière douleur : partout j'en trouve , et qui ont bien de la lumière, qui n'ont jamais été admis au sacrement de pénitence; et l'abus criminel en va quelquefois là, comme je le sais encore par expérience , qu'il y a des confesseurs qui dénient ce sacrement à la mort à de pauvres enfants qui le demandent avec instance, qui en ont la matière, et qui sont suffisamment instruits : je parle de ce que je connais.
Il se commet un autre abus opposé à celui-ci, et c'est la négligence des personnes âgées touchant l'instruction qu'on leur doit donne*., comme si elle n'était nécessaire qu'aux enfants : ainsi il y a des pasteurs qui prétendent bien s'acquitter du devoir du catéchisme, quand tfn tient bien les écoles
dans la paroisse, ou bien qu'ils s'appliquent avec soin à enseigner toute la jeunesse. Mais, outre que ces instructions ne satisfont pas à la morale chrétienne qui est due a tout le monde, c'est une chose fort commune de trouver parmi le simple peuple des personnes fort âgées très-ignorantes; je dis même que c'est ce qui est fort ordinaire.
Enfin, il ne se faut pas tromper : l'on ne se moque pas de Dieu. Les hommes peuvent bien être surpris; on peut les tromper sous de belles apparences d'un catéchisme que l'on fait, quoiqu'il se fasse très-mal. On peut se tromper soi-même par un aveuglement déplorable, mais criminel ; on peut se mettre à couvert de la justice d'un prélat, du reproche des hommes; mais si la nourriture spirituelle n'est véritablement donnée aux âmes par les pasteurs qui en sont chargés, ce sont des gens qui périssent , et qui ne pourront jamais éviter la colère de Dieu.