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CHAPITRE IV

Dieu inconnu dans son immensité.

Ce n'est pas seulement une pensée pieuse que Dieu est partout par son immensité ; il est de foi que l'être de Dieu est intimement présent et qu'il l'a toujours été dans tous /es êtres, de telle manière qu'il n'y a rien qui l'en sépare; c'est en lui, dit l'Apôtre, que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes. Dieu, dit saint Augustin, est plus au dedans de nous que nous-mêmes : il n'y a rien de si caché dans le fond de notre être qu'il n'occupe. Le Père éternel partout engendre son Fils, et partout le Père et le Fils produisent le Saint- Esprit.

Comment donc, s'il est partout, pense-t-on si peu à lui? Il est au dedans de nous : y faisons-nous réflexion ? l'y voyons-nous par la foi? Nous marchons dans son être infini, dans l'essence de la substance divine. Il est dans nos chambres, dans les villes, dans les campagnes, dans les jardins, dans les lieux les plus peuplés, dans les solitudes les plus retirées, dans la terre, dans les mers, dans les airs. Nous avons beau aller, partout nous allons dans Dieu; et partout, et dans nos maisons, et dans les villes, et dans les campagnes, on l'oublie : on fait des voyages, on s'occupe de tous les objets qui tombent sous les sens, et l'on est aans une étonnante désoccupation de Dieu.

Un serviteur de Dieu, feu M. de Bcrnières, le ûigne auteur du livre du Chrétien intérieur, venant à Paris, et considérant comme toute la compagnie qui était dans le carrosse s'occupait des nouveaux édifices et des grandes raretés de cette grande ville : Hélas 1 disait-il, le Chrétien a bien d'autres choses à voirl il a Dieu, et il ne lui donne pas la moindre attention. Un autre serviteur de Dieu, faisant voyage , ne pouvait assez s'étonner du profond oubli où étaient toutes les personnes de sa compagnie de la présence de Dieu. 11 les entendait dire souvent à la vue des objets matériel;? qui se

présentaient : Voyez la belle maison, Je beau lieu, le beau bois, et ainsi de tout le reste qui se découvrait à leurs yeux : et personne ne disait : Voyez Dieu, quoiqu'il fût plus présent que toutes ces choses. Il y a plus ; leur ayant fait remarquer leur aveuglement, et leur ayant dit : Est-if possible que Dieu, qui nous est plus présent que toutes ces choses, soit le seul oublié? Une si grande vérité ne fit aucune impression sur leur esprit, et leurs cœurs n'en furent nullement touchés. Ils continuèrent aussitôt dans leurs occupations des créatures, et leur désoccupation du Créateur.

Le même se trouvant dans un bateau tout plein de monde, comme l'on remarquait qu'il gardait un profond silence : Hé quoi I Monsieur, lui dit un cavalier, ne parlerezvous donc point, ei à quoi pensez-vous donc • tant dans votre silence? Hélas ! lui réponditil, je pensais que Dieu est tout présent ici, et que l'on ne pense point à lui; et Dieu tout bon donna dans cette occasion bénédiction à ses paroles. Le même faisant un long voyage, et se trouvant seul dans le carrosse,, ne'pouvait assez admirer qu'on le plaignît de ce qu'il était seul : O ténèbres des hommes,, s'écriait-il, n'est-on pas bien accompagné, quand on a les trois personnes divines de la très-sainte et suradorable Trinité : et ce lui était une peine très-sensible, lorsque quelquefois quelques personnes prenaient place dans le carrosse, car à vrai dire les créatutures souvent ne servent qu'à désoccuper du Créateur. Si nos amis nous viennent voir, ou si nous allons les visiter, si nous nous trouvons en compagnie, ce serait une étrange incivilité et l'on passerait pour ridicule, de ne pas penser à eux, de ne leur pas parler : le grand Dieu des éternités est plus présent dans ces compagnies que ces personnes, on ne le regarde point, et l'on ne parle point de lui! O quand Dieu serait éloigné de nous plu que le ciel n'est de la terre, pourrait-on y faire moins d'attention?

Oh! comment trouver Dieu partout, et partout nepas le regarder,partout s'oublier de lui, partout l'oublier, partout ne lui point parler! On rencontre l'un de ses amis dans une rue, on le salue; on le rencontre dans une autre, on lui fait la même civilité. Au moins ne devrait-on pas bien se souvenir de Dieu de temps en temps? Ceux qui sont dans les villes en ont un moyen très-facile parle moyen des horloges; car il est aisé à toutes les heures qu'elles sonnent de se mettre en la présence do Dieu par un acte d'une vive fui, accompagné d'adoration et d'amour. Ce que l'on peut faire intérieurement au milieu même des compagnies; et lorsqu'on est seul, ou avec des personnes vraiment chrétiennes, il est bon de se mettre a genoux, atin d'adorer extérieurement et intérieurement la majesté suradorable de Dieu. J'en ai vu la pratique saintement établie parmi des pensionnaires de quelques maisons religieuses. Je l'ai vu établie en* des maisons séculières, où à toutes les heures toutes les personne?, et maîtres et serviteurs, ss près

DIEU INCONNU. — PART

ternaient à genoux, se mettant en la présence de Dieu pour l'adorer. C'est une chose louable d'y réciter quelque prière vocale, comme la Salutation angélique : mais souvent cela se fait avee assez de distraction. Dieu serait beaucoup plus glorifié, si, dans un saint recueillement intérieur, on se mettait en sa présence.

On peut se servir dans les campagnes où il n'y a point d'horloges, de quelque autre moyen dévot que l'on prend de temps en temps pour se souvenir de la présence de Dieu. Qui empêcherait qu'en se promenant dans une allée d'un jardin, un adorât la très-sainte Trinité autant de fois que l'on y ferait de tours 1 Hélas 1 on se plaint de n'avoir pas de compagnie, pendant qu'on a continuellement celle des trois personnes divines. Dieu cependant n'en a point eu d'autre durant toute l'éternité avant la création du monde, et elle lui a suffi; comment donc ne suffirait-elle pas à la créature? Un saint Paul, ermite, a été quatre-vingt-treize ans sans voir personne ; car il entra dans le désert à l'âge d'environ vingt ans, et il y mourut âgé de cent treize : lorsque saint Antoine le visita, il n'avait pour toute compagnie que Dieu seul. Oh ! la belle, l'agréable, la douce, l'avantageuse, la divine compagnie 1 Oh 1 si les hommes le savaient !

Mais ce Dieu qui est partout, il est partout tout ce qu'il est : comme il est indivisible, il est impossible qu'il en soit autrement; il est en toutes choses comme il est dans le ciel. Il n'a pas plus de beauté ni de bonté, plus de liberté ni de pouvoir, plus de joies ni de perfections dans le ciel et dans tout le monde ensemble, que dans le plus léger atome de l'air : il y applique autant de présence et de puissance. Dans quel respect donc devons-nous être pour ne rien faire qui lui soit désagréable?

Comment faire des actions devant lui que l'on n'oserait pas commettre devant la plus chélive créature? Mais voici que non-seulement nous sommes en sa présence, mais dans son être. Cette vérité est forte, Dieu nous regarde ; mais cette autre l'est bien davantage. Dieu est dans nous, et nous sommes dans Dieu. Qui pourra ici dire l'horreur abominable du péché, et de celui qui est assez présomptueux pour s'y laisser aller, puisqu'on le commet dans l'être infini de Dieu : le blasphémateur blasphème dans Dieu, et l'impudique, ce qui est infiniment terrib'e, fait ses impuretés dans Dieu. Estce une chose concevable? mais c'est ce qui se pratique tous les jours, et c'est ce qui fait voir que Dieu est. inconnu dans son immensité. Un misérable s'entretient volontairement en des pensées qui le mettraient dans la dernière confusion , si elles étaient aperçues de qui que ce soit au monde; et nonseulement elles sont vues par une majesté infinie, mais on y pense, on les imagine dans elle. Les pécheurs cherchent des ténèbres pour se cacher, et ils font des choses qu'ils n'oseraient jamais faire en public, par exemdans un marché ; quelque violente que fût

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