CHAPITRE IL
De la vocation à Vétat ecclésiastique Le grand Apôtre dans son Epitre aux Hébreux, nous apprend que Jésus-Christ ne s'est point introduit de lui-même dans son sacerdoce et dans son pontificat. Si cette vérité est bien considérée, il faut que nos ténèbres soient bien étranges, et notre insensibilité achevée , pour n'être pas saisis d'une fraveur toute extraordinaire à la vue de tant de personnes qui s'ingèrent d'ellesmêmes dans l'état ecclésiastique. Jésus- Christ, dit l'Apôtre, ne s'est pas glorifié luimême pour être pontife , mais il a été glorifié par celui qui lui a dit : Vous êtes mon Fils, je vous ui engendré aujourd'hui (Hebr. v, 5.) Comme il dit ailleurs : Vous cies prêtre pour V éternité selon l'ordre de Melchisédcch. [Ibid., G.) Après cela qui osera s'ingérer de
DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. - CHAP. II
soi-iuôme.dans son élat? AI) ! que Ton ne nous dise 'donc plus seulement pour y entrer, que c'est une personne qui a de grandes qualités , et qui est toute pleine de mérites. Certainement Jésus-Christ en avait incomparablement davantage; et il ne peut v avoir de comparaison : et cependant il ne s'introduit pas de soi-même dans son sacerdoce. Il n'y a point à hésiter, il faut y être nécessairement appelé de Dieu.
Car personne, dit encore notre Apôtre, ne s'attribue cet honneur; mais il faut y être appelé de Dieu comme Aaron. (Jbid., i). Et de vrai quelle exception y pourrait-on faire, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ ne se l'est | as attribué? Ce n'est point ici seulement une doctrine de quelques théologiens, ou de quelques saints Pères, dont l'homme pourrait se défendre : c'est une vérité décidée par le Saint-Esprit , à laquelle toute créature doit se soumettre. Je demande après cela, soit à ces gens qui entrent dans l'état ecclésiastique sans vocation, soit aux parents et amis qui les engagent , ce qu'ils pensent faire. Plût à Dieu qu'ils sussent ce ce qu'ils font! C'est un désordre néanmoins qui se trouve en de certaines personnes même qui d'ailleurs ont de la crainte de Dieu , et en quelques-unes qui font une profession spéciale de piété : ce qui est bien déplorable de voir un aveuglement si funeste dans les enfants de lumière. Mais il est rare de rencontrer des gens sans intérêt, et c'est ce maudit intérêt qui offusque de nuages épais les personnes les plus éclairées. Voilà la source de toutes les illusions.
Or ces gens se couvrent de leur bonne intention, et des bonnes qualités des personnes. Ils disent qu'on les mettra dans de bons séminaires et qu'on leur donnera une éducation toute sainte; ne se souvenant pas de ce qui est écrit, et de ce qu'un Dieu a protesté lui-même : Si le Seigneur ne bâtit luimême une maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent. (PsaL cxxvi, l.)El n^avonsnous pas vu de nos jours ces desseins de l'homme confondus ? N'a-t-on pas vu de jeunes gens qui étaient chargés de riches bénéfices, vivre dans des séminaires, pendant qu'ils y ont demeuré, d'une manière édifiante , qui en étant sortis ont donné de grands scandales parce qu'ils étaient entrés sans vocation dans l'état ecclésiastique.
Car enfin, dit saint Bernard, si parmi ceux qui sont appelés il y en a peu d'élus , que sera-ce de ceux qui ne le sont pas? Saùl est l'oint du Seigneur, et il ne laisse pas de se perdre. Mais qui ne tremblera pas , si l'on considère ce qui est arrivé à Judas? 11 n'était pas moins appelé que les autres apôtres; il ne s'était introduit ni par surprise, ni par force. Jésus-Christ l'avait élu comme les apôtres, parmi un grand nombre de disciples , après avoir passé la nuit en prières : il lui avait donné la grâce et l'esprit de l'apostolat, aussi bien que Je pouvoir et le nom, et il ne laisse pas de se perdre malheureusement. Que sera-ce donc de ceux qui s'engagent dans leur état par vanité,
pour être élevés aux honneurs et aux charges de l'Eglise, par la vue des biens temporels, pour avoir de quoi vivre ou être plus à leur aise et dans l'abondance ; par des considérations humaines pour condescendre à leurs parents, pour la décharge des familles, ou par d'autres motifs naturels?
Malheur à tous ces gens-là 1 malheur à tous les parents ou autres personnes qui les poussent ou coopèrent en quelque manière que ce soit à leur dérèglement. Saint Grégoire Pape déclare hautement que d'entrer sans vocation dans l'état ecclésiastique, c'est une présomption qui est au-dessus de celle des plus superbes des anges apostat.-. Avec quelles larmes donc, dit un pieux auteur, devrait-on voir un malheur. si grand et si commun, qui est la cause de tant de désordres, de tant de péchés , et de la perle d'une infinité d'âmes? Quel compte faudrat-il rendre à Dieu au redoutable moment de la mort, de s'être attribué un droit qui n'est dû qu'à lui? où se mettra une misérable âme qui aura été assez présomptueuse pour s'attribuer un honneur que l'adorable Jésus, le juge devant lequel elle paraîtra, ne s'est pas donné lui-même l Que deviendront à ce sévère jugement les parents qui ont été assez téméraires pour entreprendre sur les droits du Souverain de toutes choses? Mais ô misère lamentable des hommes aveugles ! l'on ne fait point réflexion sur ces choses ; et cependant l'on fréquente les sacrements dans ce désordre ; l'on ne pense pas mémo à s'en accuser, l'on meurt de la sorte.
Il faut donc examiner avec toutes les réflexions possibles la vocation à un état si saint et qui oblige, comme nous l'avons remarqué dans le chapitre précédent, à une, si haute sainteté. Hélas, les saints qui y ont été appelés, n'y sont entrés qu'avec frayeur. Dieu déclare à Moïse qu'il le veut faire conducteur de son peuple, et Moïse après quarante années de retraite, étant pénétré du sentiment de son indignité, fait dilhculté d'accepter cette charge. Aaron au contraire, reçoit sans peine la proposition que Moïse lui fait d'être l'interprète de Dieu, et Moïse demeure juste, fidèle et zélé pour les inté^rets de son grand et divin Maître, et il paraît intrépide devant Pharaon; pendant qu'Aaron tremble devant un peuple à la pre^mière proposition qu'il lui fait, et lui donne même une idole.
Il ne se faut donc pas hâter en des affaires d'une si grande importance : Premièrement il faut être dans un âge raisonnable, où l'on puisse avoir un juste discernement de l'état que l'on choisit et des obligations qui en résultent. Mais comment déjeunes gens qui :i peine sortent de l'enfance, pourraient-ils le faire ? Secondement il fauty être attiré par des mouvements intérieurs qui durent et persévèrent. En troisième lieu, il faut considérer le motif que l'on a, si c'est purement pour la gloire de Dieu, par obéissance à ses ordres, et par soumission à sa divine conduite, dans la croyance qu'il demande Ja chose de nous : ou si ce n'est point, comme
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il a été dit, par des motifs d'intérêt, d'honneur ou de plaisir, ou par la considération de ses parents ou d'autres personnes. En quatrième lieu, il faut voir et examiner si les dispositions intérieures que l'on sent en soi-même, si les actions extérieures que l'on fait, si la vie que Ton mène, donnent lieu d'espérer qu'avec la grâce de Notre- Seigneur l'on pourra soutenir chrétiennement et saintement sa vocation, la rendant certaine par des bonnes œuvres. Dans la primitive Eglise on choisissait pour l'état ecclésiastique, ceux dont la sainteté était ,plus éclatante, et c'était la récompense de ceux qui avaient montré plus de constance parmi les tourments, et qui n'y étaient pas morts. En cinquième lieu, il faut consulter des hommes de Dieu, je dis des hommes de Dieu, à qui il ait donné la science des saints : car il y a des docteurs et des directeurs, qui ne sont pas entièrement désintéressés, qui ont encore des vues humaines, qui considèrent les intérêts des familles, qui veulent plaire aux hommes; et c'est une grande misère de s'adresser à ces gens, qui veulent tout accommoder, Dieu et le monde ensemble. Faire encore quelques retraites, est un excellent moyen pour obtenir la lumière du Saint-Esprit, et avoir une dévotion sincère a l'immaculée Mère de Dieu, aux bons anges et aux saints. S'il n'y avait point d'autres ecclésiastiques que ceux qui sont appelés par cet Esprit-Saint, le nombre n'en serait pas si grand, et l'on ne verrait pas tant de scandales. C'est une chose remarquable, écrite depuis peu par un excellent auteur dans l'un de ses ouvrages, que l'an 250 de de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il n'y avait dans la ville de Rome que quarante-six prêtres; et en tout cent cinquante clercs, quoiqu'il y eût un peuples innombrable.