CHAPITRE III De Ventrée à l'état ecclésiastique
Ce n'est pas une chose de peu d'importance, que l'entrée à l'état ecclésiastique, puisque c'est le fondement sur lequel le bâtiment du clergé est appuyé; car si l'édifice n'a pas un bon fondement, comment pourra-t-il subsister? si l'homme bâtit sur le sable, pour me servir de la comparaison de notre bon Sauveur, quand la pluie tombera, que les rivières se déborderont, que les vents souffleront; c'est-à-dire, lorsqu'il sera attaqué de tentations, qu'il se trouvera dans le danger de pécher, qu'il aura des contradictions, sa maison ne sera-t-elle pas renversée, et qui pourra expliquer combien la ruine en sera grande?
Mais puisque c'est parla tonsure que 1 on entre dans un état si saint, quelle estime n'en doit-on pas avoir? certainement on ne peut assez soupirer sur les ténèbres épaisses de tant de gens qui ne la regardent, que comme un simple moyen pour avoir des bénéfices. On la fera prendre à des enfants même, parce (pie, dit-on, ils seront en état d'avoir des bénéfices. Un vrai chrétien doit la regarder
comme une cérémonie toute sainte, par laquelle une personne est consacrée à Dieu d'une manière toute spéciale, pour lui rendre service dans l'état ecclésiastique, la tirant du commun des hommes, en la séparant des choses du siècle? Le nom de clerc que l'Eglise donne au tonsuré, en fait assez voir l'excellence ; c'est pourquoi saint Jérôme voulait que les tonsures apprissent avant toutes choses la signification de leur nom, afin de la remplir dignement, et afin qu'ils fussent en vérité ce qu'on les appelle. Or, le nom de clerc signifie part ou héritage, c'est-à-dire, qu'ils ont le Seigneur de toutes choses pour leur part, ou bien qu'ils sont la part du Seigneur.
C'est ce qu'ils lui ont protesté publiquement, quand ils lui ont dit en recevant la tonsure : Le Seigneur est tout monbien, et le partage qui m'est échu; c'est vous qui rétablirez mon héritage. (Psal. xv, 5.) Voulez-vous savoir, dit le grand Eucher, la différence qui se rencontre entre les prêtres de Dieu et les prêtres de Pharaon? Pharaon donne des terres à ses prêtres, et le Seigneur, au lieu de terres, se donne lui-même aux siens pour héritage. Il est la portion de ses lévites, dit excellemment le pieux et le savant Père Amelotte ; il ne leur attribue point de possessions en la terre; les offrandes et sacrifices sont leurs richesses. Mais les ministres du Nouveau Testament doivent être d'autant plus détachés des soins de la terre, que leur autel est plus saint que tout le tabernacle de Moïse. C'est pour ces raisons qu'anciennement les clercs renonçaient à leurs bien; et cette pratique a été tellement observée durant plusieurs siècles, qu'il fallut enfin qu'un concile réprimât l'avarice de quelques prélats, qui sous prétexte que les tonsurés se dépouillaient de leur patrimoine, engagaient dans la cléricature des personnes riches, pour obtenir la donation de leur biens, et ce concile les priva de la communion, et voulut qu'ils subissent la pénitence qni avait été ordonnée par Jes saints canons contre les avaricieux; l'Eglise marquant assez par cette conduite, Thorreur qu'elle a du crime d'avarice qui, selon la doctrine de l'Apôtre, est une espèce d'idolâtrie.
Le dégagement des biens temporels est le premier pas que l'ecclésiastique doit faire quand il entre dans son état. C'est ce qui a fait crier à saint Jérôme : Oh! la grandeur de la dignité des clercs, qui renoncent à toutes les choses du siècle, pour ne posséder que Dieu seuil et qui lui a fait encore dire que celui de qui Jésus-Christ est la portion , et qui dit avec le Prophète : Le Seigneur est la part de mon héritage, n'en peut avoir d'autre que lui, ou s'il en possède queiqu'autre, Jésus-Christ ne sera pas son partage : comme par exemple, s'il s'attache à l'argent, aux meubles et autres biens temporels. Vérités grandes et terribles, si l'on fait une sérieuse réflexion sur ce qui se passe.
L'habit séculier, dont le tonsuré se dé-
DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. - CHAP. M
pouille, et l'habit ecclésiastique, dont il est revêtu, marquent encore qu'il doit renoncer à tous les ajustements des habits du monde. Les cheveux qu'on lui coupe lui doivent apprendre le dégagement du siècle, et qu'il doit retrancher toutes les superfluités de la vie. La couronne qu'on lui donne représente la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et lui enseigne qu'il doit fouler aux pieds toutes les pompes de la terre, étant élevé à une dignité qui le met incomparablement audessus de toutes les grandeurs du siècle, et qui le doit faire un grand roi par l'assujettissement de toutes ses passions. Le cierge qu'on lui met en main, lui doit faire connaître qu'il faut qu'il soit la lumière des peuples par les exemples d'une sainte vie. Le surplis dont il est revêtu lui enseigne qu'il doit mener une vie toute nouvelle et toute céleste ; se revêtant en même temps du nouvel homme, qui a été créé dans la justice et dans la sainteté de la vérité.
Après cela je demande si les jeunes gens, qui ne sont presque que des enfants, sont en état de recevoir la tonsure? S'ils sont en état de concevoir, même faiblement, son excellence, les qualités qu'ils doivent avoir, et les obligations où ils sont? S'ils sont en état de renoncer à toutes choses par un saint détachement, pour ne plus s'arrêter qu'à Dieu seul et ne plus se soucier que de ses divins intérêts? S'ils sont en état d'entrer dans le dessein de Dieu, qui les sépare de tous les emplois du siècle, pour se les conserver djune manière toute spéciale.
On appelle la tonsure le noviciat de l'état ecclésiastique; je demande si ces jeunes gens ont des dispositions nécessaires pour entrer dans un noviciat si saint : s'ils ont assez de lumières pour en faire un juste discernement? L'on sait assez les précautions que prennent les religieux pour admettre à leur noviciat, et cela se fait avec beaucoup de justice. Que doit-on faire donc pour recevoir au noviciat de la religion du clergé! car c'est ainsi que parlent les Pères et les conciles. 0 mon Seigneur et mon Dieu, je ne le puis dire qu'avec larmes : quel noviciat et quels novices 1 l'habit que l'on y reçoit, se donne, non pas par un religieux, mais par un évêque; et une heure après on voit souvent ces jeunes gens aller par les rues avec leur habit ordinaire, et quelquefois jouer dans les places, profanant la sainteté de leur état en mille manières, et dont la plupart n'ont pas la moindre connaissance. 0 pères et mères ! ô parents qui faites recevoir la tonsure à vos enfants et amis avec tant de facilité, un jour viendra, et il ne tardera guère, que vous en rendrez un compte bien sévère au redoutable jugement de Dieu!
Quel dérèglement de faire prendre Ja tonsure pour avoir des biens temporels, la tonsure faisant entrer dans un état qui sépare de toutes les choses du siècle.
C'est Dieu seul qui doit introduire dans cet état et non pas l'homme, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent. C'est une vérité constante que Dieu seul doit
fox?
disposer généralement du genre de vie que l'on doit prendre. C'est Dieu, dit saint Augustin dans une de ses lettres, qui doit décider sur le parti que l'on doit faire prendre aux enfants. Et dans une autre lettre à un évêque, lui parlant d'une fille qui était sous la tutelle de l'Eglise (car 'c'était l'ancienne coutume de faire l'Eglise tutrice des orphelins-) il lui assure que quand il serait lui seul maître de la donner en mariage à qui bon lui semblerait, il ne le pourrait faire que selon l'ordre de Dieu, qui le doit juger un jour. L'on peut ici remarquer en passant l'injustice de tant de parents qui marient leurs enfants sans consulter Dieu, ni examiner, ou pour mieux dire, sans faire examiner leur vocation (car ils ne sont guèrecapables eux-mêmes de faire cet examen) ; qui en disposent à leur fantaisie, ne regardant souvent que l'avantage des biens temporels. Qu'ils sachent que c'est une^ chose bien terrible et bien dangereuse d'entreprendre sur les droits de Dieu, et que de viles créatures, de chétifs néants s'approprient ce qui n'est dû qu'à lui seul. Qu'ils ne se trompent point, ce n'est point à eux à décider de l'état de vie que leurs enfants doivent prendre : et leurs enfants, en cela, ne sont point obligés de leur obéir. Us ont, dans les deux, un Père à qui ils doivent obéissance préférablement à toute autre créature telle qu'elle puisse être : et ils doivent, en cela, conserver leur liberté touteentière, soit pour entrer dans l'état ecclésiastique, soit pour se retirer dans le cloître, soit pour garder le célibat dans une vie commune, soit pour rester dans le siècle. C'est un attentat sur les droits de Dieu, d'empêcher une vocation, ou d'engager dans une condition où l'on n'est point appelé.
Mais avant que de finir ce chapitre , considérons encore les obligations de celui qui entrant dans l'état ecclésiastique , y reçoit la tonsure; il en doit porter les marques extérieures, comme la couronne, les cheveux courts, et surtout la soutane, qui est le saint habit de la religion, qu'il a reçu des mains de l'évêque. Il doit s'appliquer aux fonctions ecclésiastiques, conformément à son état, comme à assister aux offices divins, au moins les jours de dimanches et de fêtes, et y porter le surplis; s'adonner à la prière, communier souvent selon l'avis de son directeur, avoir des livres de dévotion, faire des lectures méditées, pratiquer l'oraison mentale, converser avec les personnes de piété, éviter les compagnies , non-seulement mauvaises et dangereuses, mais même celles qui sont inutiles; les comédies, la chasse, les jeux de hasard, les cabarets, les emplois des affaires séculières , et surtout la fréquentation des femmes; et enfin tout ce qui est défendu par les saints canons. Ce qui fait assez voir qu'il faut être dans un âge raisonnable pour faire un juste discernement de toutes ces obligations, très-spécialement de celle où l'on s'engage , lorsque l'on dit : Le Seigneur est la part de mon héritage?
Car par ces paroles , selon l'explica-
MB
ŒUVRES C0SJÊLEÎES DL Bttl'DOX,
tion oes saints Pô. es, l'on proteste à Dieu que l'on renonce à toutes les richesses , négoces , trafics, plaisirs et prétentions du inonde, pour prendre Jésus-Christ pour notre part et portion.