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CHAPITRE ir

Des ecclésiastiques qui ont des bénéfices.

Tous les ecclésiastiques, comme nous l'avons remarqué, ont une grande obligation à la sainteté : mais ceux qui sont chargés de bénéfices, en ont une très-particulière. L'on 6 besoin d'une vertu éminente, pour faire un usage légitime des revenus que l'on a entre les mains ; et il est aisé de s'imaginer que l'on peut disposer en maître des biens dont l'on n'est que l'administrateur. Comme la convoitise des choses temporelles est l'esprit dominant du siècle, il est facile de se laisser aller au torrent qui inonde la plupart du monde. La dissipation et le mauvais usage des biens ecclésiastiques sont passés en coutume; et parmi tant de personnes qui .s'en servent par esprit d'avarice, de plaisir ou d'ambition, le danger est extrême de faire comme les autres.

O mon Seigneur et mon Dieu, faites connaître ce que vous êtes , afin que l'on sache estimer vos divins intérêts par un juste mépris des intérêts des créatures. Levez-vous, Seigneur, que l'homme ne se fortifie point, que les peuples soient jugés devant vous, que l'on ne regarde les intérêts des créatures qu'en votre divine présence; que les peuples sachent qu'ils sont hommes, c'est-à-dire, devant votre suprême et suradorable majesté, de chétifs néants; et qu'ainsi tous leurs intérêts sont des intérêts de rien. O Seigneur! pourquoi vous retirez-vous .si loin? (Psal. x, 1.) Pourquoi nous cachez-vous votre visage ? [Job, xiu, 24.) Connaîtra-t-on vos merveilles dans les ténèbres , et votre justice dans la terre de l'oubli? (Psal. lxxxvii, 13.)

C'est dans cette malheureuse .terre que les hommes détournant leur visage de la divine lumière, et que s'oubliant continuellement de Dieu, ils ne cherchent qu'euxmêmes et leurs propres intérêts. Souvent c'est la porte de malédiction par laquelle l'on entre dans les bénéfices, souvent c'est ce qui les fait garder, c'est ce qui les fait résigner ou changer. O maudit intétérêt, la source de tous les maux de la terre, et qui se trouve dans les emplois des choses les plus siantes ! Disons ici quelque chose des péchés énormes qu'il fait commettre pour avoir des bénéfices. Nous rapporterons pour ce sujet ce que Messieurs du séminaire de saint Nicolas du Chardonnet en ont écrit dans leurs livres, et particulièrement dans les méditations sur les principales matières ecclésiastiques : livres qu'on ne peut assez louer ; et il serait à désirer que tous les ecclésiastiques les eussent et en fissent leur lecture. Nous déclarons de plus avoir pris plusieurs autres vérités dans les mêmes livres, croyant que notre divin Maître en serait glorifié, si nous les exposions dans ce petit traité que la divine Providence nous

fait donner au public, et qu'il sera plus facile d'avoir et de lire que non pas des volumes d'une plus grande étendue. Or, qu'avons-nous à chercher que la seule gloire du nom de Dieu, il n'appartient à la créature que la honte et la confusion.

11 y en a qui entrent dans les bénéfices par confidence; ce qui se fait lorsqu'on prend un bénéfice en faveur d'une autre personne, ou quand on donne un bénéfice à un aîné, jusqu'à ce que le cadet soit en âge,, pour perpétuer le bénéfice dans la famille ; ou quand on prend le nom d'un gradué aux mois qui leur sont affectés, et qu'on lui fait passer un bénéfice par les mains seulement pour en signer la démission ou permutation au profit d'un autre, ou qu'en vertu d'un induit on nomme un religieux avec pacte tacite ou exprès de remettre le bénéfice pour le tenir en commeude, quoiqu'il doive être possédé en règle.

Il y en a qui y entrent par la simonie, ce qui se fait quand on donne de l'argent, ou d'autres choses qui se puissent estimer par argent, pour ce qui est spirituel ou ce qui lui est uni. Cela se fait mentalement, ou par pacte ou convention, soit tacite ou expresse, ou enfin réellement. 11 y en a qui donnent ou prêtent de l'argent à. dessein de se procurer par cette voie un bénéfice. 11 y en a qui rendent service ou font plaisir dans cette attente. Il y'en a qui font des présents, soit de la langue, soit de la main, à cet effet. Il y en a qui donnent de l'argent à ceux qui s'entremettent, ou à ceux qui les font obtenir. 11 y en a qui les résignent par accomodement, ou par articles secrets de mariage. Il y en a qui les résignent ou permutent à condition que l'on achètera Jeurs meubles, ou le revenu de l'année dans laquelle ils quittent, et ordinairement cela s'achète tout ce que le résignant le veut vendre; ou à condition que l'on desservira gratuitement durant l'année où ils font la cession. Il serait difficile de déclarer ici tous les artifices que la nature corrompue et les démons inspirent; tous les prétextes qu'ils donnent pour pallier un crime qui a été estimé si énorme dans tous les siècles, que les saints Pères ne le nomment qu'avec imprécation. 11 a été si commun dans les derniers temps, que les souverains pontifes Pie IV et Pie V ont fulminé l'excommunication contre ceux qui le commettent, et les privent de tous les fruits de leurs bénéfices, ordonnant que les présomptions en ce cas puissent servir de preuve. O crime digne de l'horreur de tous les fidèles, et qui a des suites si funestes qu'il est impossible de les expliquer! car quelle abomination de vivre retranché de la communion de l'Eglise, et quel moyen de restituer tous les revenus dont l'on a joui? Après tout, on voit plusieurs de ces gens s'approcher des sacrements, et même sans s'en accuser au tribunal de la pénitence, s"étant formé une conscience méchante et pleine d'aveuglement; et si ces gens sont dans le sacerdoce, ajoutant crime sur crime, ils célébreront les mystères redoutables cttom-

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beront dans l'irrégularité, leur intérieur étant devenu insensible.

Il y en a qui entrent dans les bénéfices par ambition, pour en être plusbonorés,ou dans la vue du bien temporel, les recherchant pour vivre , ce qui est un grand dérèglement; car on ne doit pas regarder si ces personnes ont besoin des biens de l'Eglise pour vivre, maisj si l'Eglise a besoin qu'ils vivent pour se servir d'eux : d'antres les recherchent pour être plus riches, pour amasser de l'argent, ou pour vivre plus à leur aise. Toutes ces personnes tombent dans la tentation et dans les pièges de Satan, et en beaucoup de désirs vains et nuisibles, qui plongent les hommes dans la mort et dans ta damnation. Mais l'homme de Dieu s'éloigne de ces choses, il ne pense pas que la piété soit un moyen pour gagner du bien; et l'Apôtre (/ Tim" vi, 7) veut que nous nous contentions de la nourriture et du vêtement : car nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est certain que nous n'en pouvons rien emporter.

Mais parlant dos voies illégitimes, par lesquelles on entre dans les bénéfices, soupirons ici sur celles dont on use pour les donner. Il y aurait sujet de répandre des torrents de larmes dans la vue de ce qui se fait. O mon Dieu! êtes-vous connu, et connaît-on vos divins intérêts? Eh, si au moins on les considérait comme ceux de la chétive oréature! Ce sentiment est surprenant, et nous doit bien faire de la confusion; mais cependant il serait à désirer, vu le peu d'attention que l'on y donne. Plût à Dieu que ceux qui donnent les bénéfices, y apportassent les mêmes soins qu'ils emploient à donner leurs terres à ferme. Ce que j'écris semble incompréhensible; car quel rapport y a-t-il entre du fumier et les intérêts de Dieu? et néanmoins, s'il s'agit de donner une terre à un fermier, le fait-on sur une simple recommandation, sur la seule considération de quelque personne? N'examinel-on pas s'il a du bien, et s'il est propre pour bien faire valoir la terre? et s'il ne l'est pas, la lui donne-t-on parce qu'il a été recommandé? Quand ce serait une personne de haute qualité qui s'en mêlerait, on prendrait sans doute la liberté de s'en excuser. O grand Dieu des éternités, il n'y a que vous que l'on néglige I Si c'est un bénéfice qui a charge d'âmes, il est question du prix du sang d'un Dieu, du bonheur infini ou de la damnation éternelle des âmes, tout cela est négligé. Si c'est un bénéfice simple, il s'agit du bien des pauvres, du bon état des églises et des autels, de la bonne édification que doit donner le bénéficier, de la gloire de Dieu, et tout cela est dans l'oubli.

Les saints canons et les conciles généraux ordonnent qu'on donne les bénéfices aux plus dignes : C'est une loi de l'Eglise, à qui tous les fidèles doivent obéir, et au fond, il n'y arien de plus juste. Tous les théologiens demeurent d'accord qu'un seul degré de la gloire de Dieu est plus que tout le monde ensemble, que tous les honneurs et tous les

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biens de la terre. Il faut donc pius considérer le plus petit intérêt de Dieu, que tous les intérêts des créatures ensemble ; il mérite plus d'attention et plus de soin. Mais i-i n'y va pas seulement d'un seul degré de gloire de Dieu en la donation des bénéfices, il est de la dernière importance pour l'honneur de cette majesté souveraine, que ce soient les personnes les plus dignes qui les possèdent.

Je ne dis rien des personnes indignes, car il n'y a point de paroles qui puissent expliquer la désolation qui en arrive à l'Eglise, les malheurs que les âmes en souffrent, la profanation des choses saintes, et le déshonneur de Dieu. Quel scandale les peuples n'en souffrent-ils pas ? Ils vivent et meurent dans la dernière ignorance par défaut d'instruction, ils s'abandonnent au vice par défaut d'exhortation, et encore bien plus par les mauvais exemples. Ils s'approchent mal des sacrements, la religion chrétienne est déshonorée, et enfin ils tombent dans une perte éternelle. Voilà les effets d'une cure possédée par un indigne curé. O patrons qui y présentez, que deviendrez-vous? eh, que ferez-vous au terrible jugement de Dieu? Vous le verrez dans sa grandeur, il vous fera connaître ce qu'il a fait pour les âmes dont vous causez la damnation ; il vous fera voir dans une lumière inexplicable l'horreur de votre crime, et les mépris que vous avez faits de ses divins intérêts ; mais si c'est un bénéfice simple à qui vous ayez présenté, tous les pauvres qui ont été privés de la part qu'ils y avaient, s'élèveront contre vous d'une force étonnante, ils vous reprocheront toutes les misères qu'ils ont souffertes. Les saints anges gardiens des églises vous accuseront du déplorable état dans lequel elles ont été abandonnées, de la profanation des autels, et du corps adorable du juge devant qui vous paraîtrez.

Laissant donc là ces indignes personnes à qui l'on ne peut penser qu'avec la dernière horreur, ne coinpte-t-on pour rien toute la gloire dont Dieu est privé, lorsqu'on laisse les plus dignes pour en choisir de moins dignes? Nous l'avons dit ; un seul degré de la gloire divine est de plus grande conséquence que tous les honneurs et tous les biens de la terre ensemble. Si cependant on ôtait l'honneur ou le bien d'une seule personne de la terre, ne crierait-on pas à l'injustice, n'en ordonnerait-on pas la restitution. Mais il ne s'agit pas d'un seul degré de la gloire de Dieu. O quelle différence d'une paroisse conduite à la vérité par un bon ecclésiastique, ou par un autre qui est bien plus a Dieu ! Il faut dire la même chose d'un bénéfice simple : c'est pourquoi les conciles généraux ordonnent sans aucune distinction, que les bénéfices seront donnés aux plu* dignes ; et de vrai, si un bénéfice simple esi possédé par un homme tout à Dieu, quel secours n'en recevront pas tous les misérables? et l'on a remarqué que si tous les grands revenus de ceux qui sont forts riches, étaient employés selon le véritable esprit de

l'Ji

CËl'YRES COMPLETES DE BOUDON.

l'Eglise, il y en aurait suffisamment pour nourrir tous les pauvres des lieux où sont les bénéfices, ou au moins la plus grande partie.

Cependant on donnera les bénéfices souvent à des gens que l'on ne connaît point, souvent sur une. simple recommandation, souvent parce que ce sera une personne parente ou amie d'une autre que l'on considère, dont l'on reçoit quelque service, ou dont on en espère. On les donnera par des vues humaines, par des considérations temporelles. Il suffira que les personnes soient alliées ou parentes, l'on dira qu'il ne faut pas laisser sortir le bénéfice de la famille, l'on dira comme il est écrit par le Psalmiste : Allons posséder le sanctuaire de Dieu comme notre héritage (Psal. lxxxii, 13), sans considérer les malédictions qui en arrivent, et qui sont divinement rapportées par le même saint roi, en ces paroles qui suivent celles que nous venons de citer: Mon Dieu, faitesles tourner comme une roue, dissipez-les comme le vent dissipe la paille, comme le feu brûle une forêt, et comme la flamme embrase les montagnes : vous les agiterez ainsi par votre tempête, et vous les troublerez par votre fureur. Couvrez leur visage de honte, afin quils cherchent votre nom, Seigneur. Que leur confusion et leur trouble soient éternels, qu'ils demeurent confus, et quils périssent, et qu'ils connaissent que votre nom est le Seigneur, et que vous êtes le seul trèshaut et très-puissant sur la terre. (Ibid., lk, 19. )

Mais on peut dire que Dieu est inconnu, et qu'ainsi l'on se met peu en peine de ce qui le regarde, pendant que l'on est tout occupé des affaires de la créature. C'est un jeune homme, dira-t-on, d'une famille peu accommodée, il faut bien le faire subsister; ce sont de pauvres parents, il faut leur donner de quoi vivre. Mais on le fait aux dépens de l'intérêt de Dieu, aux dépens de son sang qu'il a répandu pour le salut des Aines, que l'on expose pour l'intérêt d'une chétive créature, et l'on n'y fait pas la moindre réflexion. C'est de ces sources malheureuses d'où vient la désolation de la maison de Dieu, desquelles il faut souvent attribuer la cause aux ecclésiastiques mêmes, lesquels au lieu de s'opposer à de telles entreprises, y prêtent la main et en montrent l'exemple I ar ce qu'ils pratiquent eux-mêmes. Et ce qui est déplorable, c'est de voir des communautés d'ailleurs fort régulières, tomber dans ce désordre, donnant facilement les bénéfices aux fils ou parents de ceux qui font leurs affaires, ou à la simple recommandation de gens de qualité, et dont ils ont besoin. L'on rapporte une fermeté invincible toute opposée du grand serviteur de Dieu, Alain de Solminiac, évoque de Cahors. Un homme se présenta à ce grand évoque, qui a été le miracle des prélats de nos jours, pour avoir un bénéfice simple qui dépendait de lui, avec des recommandations très- pressantes, car il lui était recommandé I ar le roi Louis XIII, et l'émincnlissimc

cardinal de Richelieu. Mais l'homme de Dieu qui n'avait la vue d'aucune créature, lui fit une réponse vraiment catholique, et digne de l'un des successeurs des apôtres, qui ne se souciaient point de plaire aux hommes. Monsieur, lui dit le saint prélat, je donne les bénéfices aux plus dignes, si vous l'êtes, vous l'aurez ; mais comme il en trouva de plus dignes, il ne l'eut point. Saint François de Sales avec toute sa douceur, ne s'est jamais relAché de cette conduite de l'Eglise, quoiqu'en certaines occasions il en ait beaucoup souffert, et ait été outragé et bafoué par des personnes de qualité.

Pourquoi donc n'apporter pas toutes les précautions possibles pour faire le choix des plus dignes ecclésiastiques, pour leur conférer les bénéfices. Ne devrait-on pas en avoir toujours quelques-uns des plus zélés, des plus capables, des plus détachés du monde, des plus attachés à la pure gloire de Dieu, sur qui l'on jettât les yeux, pour les y présenter dans les occasions : et ceux qui n'en ont pas assez de connaissance, ne devraient-ils pas avoir recours à des personnes vraiment désintéressées pour en faire le choix. L'on objecte à tout cela, qu'on les présente à J'évêque, afin qu'il juge s'ils sont propres. Mais l'évêque ne jugera que de la capacité de leurs esprits et de leur doctrine; encore sur le moindre refus, on en appelle comme d'abus. Comment connaîtra-t-il leurs dispositions intérieures, puisque souvent il n'a jamais vu ceux qui se présentent : mais quand même il en aurait quelque connaissance, il ne peut les refuser, à moins qu'ils ne fussent coupables de fautes considérables, et dont il pût avoir des preuves. Mais leur donnera-t-il l'esprit de piété, l'amour de Dieu, le zèle de ses divins intérêts, une vie exemplaire. 11 est certain que le tout dépend des patrons dans le choix qu'ils font des personnes; et s'ils en font un injuste, comment pourront-ils réparer le tort qu'ils font aux Eglises, aux âmes, aux pauvres, et a la gloire de la majesté souveraine d'un Dieu? C'est à quoi peu pensent, ce dont l'on ne s'accuse pas même, et dont jamais on ne fait pénitence, J'ai connu un savant et pieux docteur, qui était sous-pénitencier dans une cathédrale, qui m'a dit n'avoir jamais trouvé qu'un seul patron d'un bénéfice qui se fût accusé de cette injustice, et qui lui eût demandé quelque moyen pour la réparer, ce qui n'est presque pas possible : car si l'on y fait faire des missions, ce n'est qu'un secours passager; si l'on y met un vertueux ecclésiastique pour aicler à desservir le bénéfice, il ne pourra jamais faire ce que l'abbé, le curé ou le pasteur auraient fait, s'ils y avaient été mis selon l'ordre de l'Eglise.

Considérons encore ce qui se passe dans les résignations ou permutations des bénéfices. Les résigne-t-on avec les plusdignes? hélas 1 souvent avec ceux avec qui l'on trouve plus ses propres intérêts. Ainsi les uns résignent leurs bénéfices à leurs parents-. Si c'est quelque prébende, ou bénéfice simple,

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on le donne à de jeunes gens, dont l'on ne peut encore avoir aucun bon fondement de .eur piété, ni de leur zèle, et néanmoins sur un peut-être, on risque la gloire de Dieu et .'honneur de l'Eglise. Si c'est une cure, il suffit que l'ecclésiastique soit parent, et que d'ailleurs il ne commette pas de grands crimes. Cet aveuglement se rencontre même à la mort : et ce qui fait trembler, c'est que quelquefois le confesseur du bénéficier qui expire, le lui conseille ou le lui fait faire. Monsieur, lui criera-t-il, mais, vous ne pensez pas a votre parent ou à votre ami. Quelquefois ce malheureux bénéficier signera sa résignation, après avoir reçu tous ses sacrements, et il meurt dans cet état. Mais voici ce qui doit encore donner plus de crainte , c'est de voir des chanoines, curés et autres bénéficiers, gens qui auront mené une vie exemplaire, des enfants de lumière qui se laissent aveugler à la mort d'une manière tout à fait étonnante : les uns par timidité ou lâcheté, n'ayant pas la force de résister à leur famille ; les autres par un amour naturel, et des considérations temporelles, et dans un temps où l'on va quitter le monde, Ja terre, et toutes les créatures, et les plus proches aussi bien que les autres. 0 mon Dieu 1 est-ce ce qui se peut concevoir! Sacrifier encore vos intérêts à ceux de misérables néants, lorsqu'on les quitte entièrement, et que l'on va paraître en votre redoutable présence ! Je connais présentement plusieurs de ces personnes choisies, soit pour des prébendes ou des cures, qui donnent de grands scandales : et après tout, le choix en a été fait à la mort par leurs parents, qui jusque là avaient vécu très-vertueusement. Il y en a qui résignent ou permutent avee ceux qui leur donnent de plus grosses pensions, ou d'autres bénéfices plus considérables; ainsi dans le dessein qu'ils en ont, à toutes les propositions qu'on leur en fait, vous les entendez dire : combien me donnera-t-on de pension, ou quel revenu a le bénéfice. L'avarice qui a autrefois fait commettre la plus grande perfidie du monde au traître Judas, 1 un des premiers disciples du Fils de Dieu, ne s'est pas terminée dans ce perfide, elle s'est étendue de siècle en siècle jusqu'à nous; et l'on entend encore tous les jours dire : Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai? (Malth. xxvi, 15.) Car Jésus n'est-il pas dans ses membres, qui sont tous les fidèles qu'on livre à la conduite d'un homme, pourvu qu'il donne une bonne pension, ou quelqu'autre bonne récompense? Mais son corps adorable, mais Jésus n'est-il pas entièrement en la divine eucharistie ? Ce divin sacrement, et les autres, tout est exposé pour de l'argent. Ces résignants, ces permutants choisissent-ils entre les dignes les plus dignes ? Leur élection qui n'est pas celle du Saint-Esprit, et qui n'en peut être, et qui ne part que de la nature corrompue et des suggestions du malin esprit qui domine dans Je propre intérêt, est de ceux qui sont les plus riches, les plus accommodés, ou qui donnent de meilleures ré-

compenses. Et ce désordre lamentable arrive ordinairement à des ecclésiastiques avancés en âge, et qui ne devraient plus penser qu'à quitter le monde et à rendre compte à Dieu de leur vie; et non pas à amasser du bien ou à s'occuper de leurs commodités temporelles.

Si l'on parle à quelques-uns de ces résignants ou permutants qui paraissent vertueux, de la nécessité indispensable de ne résigner ou permuter qu'avec des hommes de Dieu, ils vous répondent : J'entends bien faire choix d'un honnête homme , et cet honnête homme sera une personne qui ne tombe pas en de grandes fautes, qui s'acquitte médiocrement de son devoir. Il ne suffit pas de prendre un honnête homme, il faut de plus qu'il soit rempli de l'esprit de Dieu. Mais cette vue d'un honnête hommo n'est pas même la première; de prime abord l'on demande: que voulez-vous me donner?

J'ai connu un ecclésiastique, qui souffrant des contradictions extraordinaires, ses amis s'assemblèrent, et lui conseillèrent de quitter pour céder à la tempête : mais il entra dans un étonnement, dont il n'est pas encore revenu, lorsque l'un de ceux qui étaient assemblés, et qui était dans une estime extraordinaire de vertu, lui proposa simplement, et de prime-abord de lui procurer quelque pension. Ah Dieu 1 s'écria-t-il en lui-même, est-ce là la proposition que l'on me fait;d'on me parle d'une pension, et l'on ne dit rien de l'intérêt de Dieu. Que je quitte le bénéfice, à la bonne heure, s'il y a plus de sa gloire : mais qu'on le donne au plus digne, et quand il n'aurait rien du tout à me donner pour pension. Que Dieu seul soit notre unique vue, et puis voilà tout. Il est de foi, que toutes choses seront ajoutées à ceux qui cherchent premièrement le règne de Dieu. Une autre fois on fit encore au même ecclésiastique une offre de lui faire avoir un bénéfice pour celui qu'il avait, où il y aurait plus de revenu. Son pauvre coeur en fut vivement touché, et il répondit d'une grande force: Si c'est un bénéfice où il y ait plus de coups de bâton à avoir, ou d'autres croix à souffrir, l'on y pourrait penser.^

Et de vrai, comment peut-on avoir d'autres vues que de Dieu seul, soit en acceptant les bénéfices, soit en les donnant, soit en les résignant, soit en les permutant? Je ne conçois guères la conduite de ceux, qui paraissant avoir de la vertu, quittent ou changent leurs bénéfices pour en prendre d'autres, parce qu'ils sont de plus grand revenu, ou parce que cela les approche plus de leur pays, ou de leurs parents, ou parce que l'on y vit avec plus de plaisir. L'unique motif que l'on doit avoir, est la plus grande gloire de Dieu, et il en faut avoir beaucoup de certitude, parce qu'il ne faut pas quitter ses emplois sans une grande nécessité.

Mais que doit-on dire de ceux qui résignent ou changent leurs bénéfices avec des indignes parfaitement connus, soit par leur incapacité, soit parleurs vices? L'on répond

mi

qu'ils changent ae aiocèse ; mais les âmes au diocèse ou ils entrent, ne sont-elles pas le prix du sang d'un Dieu, aussi bien que celles du lieu qu'ils quittent; et à l'égard des bénéfices simples, n'y a-t-il pas partout des pauvres à nourrir, et des églises à en prendre le soin. J'admire les supérieurs qui leur donnent des attestations ; car Dieu n'est-il pas le même Dieu partout? ses divins intérêts ne nous doivent-ils pas être aussi considérables dans un lieu que dans l'autre? il les faut regarder par le rapport qu'ils ont à Dieu, et non pas à celui qu'ils ont à nous.

Oui, il le faut répéter, et ne se lasser jamais de le dire, Dieu n'est point connu. Les saints qui étaient pénétrés de sa grandeur, quel zèle n'avaient-ils pas pour tous ses intérêts? Saint Augustin avait travaillé à l'élection d'un ecclésiastique à l'épiscopat. 11 y avait fait sans doute ce qu'il avait pu chrétiennement, et y avait considéré la vocation et les mœurs, la doctrine et le zèle. Mais parce que les bons effets qu'il avait espérés de cette élection, ne réussirent pas, cet incomparable docteur en fut touché plus qu'il ne se peut dire. Les paroles qu'il en écrit nu pape Célestin sont tout à fait remarquables. «J'avoue, dit-il, ingénuement à votre Sainteté, que ce péril m'alarme si fort, et me jette dans une si profonde tristesse, que si je voyais cette Eglise de Jésus-Christ, ravagée par un homme que mon imprudence a fait évêque, je renoncerais à l'épiscopat pour ne plus songer qu'à pleurer ma faute. » J'appelle ici tous ceux, je ne dis pas, qui n'ont point réussi après avoir fait tout ce qu'ils ont dû faire, comme saint Augustin, mais qui n'ont rien fait de ce qu'ils étaient obligés, mais qui se sont aveuglés volontairement, mais qui ont foulé aux pieds les intérêts d'un Dieu, par le sacrifice qu'ils en ont fait ou à leur avarice, ou à leur ambition, ou à leurs aises, dans le mauvais choix des personnes qui ravagent l'Eglise de Dieu; et je leur demande quelle pénitence ils doivent faire, si saint Augustin pour une imprudence proteste qu'il est prêt de renoncer a l'épiscopat, pour ne plus songer qu'à pleurer sa faute? Ne doivent-ils pas se nourrir d'un pain de larmes, et les répandre à torrents le reste de leur vie?

Après avoir considéré pour la gloire de Dieu seul, ce qui se passe dans les bénéfices en les acceptant, donnant ou résignant, le même intérêt de Dieu seul, et il nous doit entièrement suffire, nous presse de faire quelques réflexions sur cet usage. Sans doute atin qu'il soit légitime, le bénéficier après avoir pris sur son revenu ce qui lui est nécessaire pour vivre chrétiennement conformément à son état, doit donner le reste aux pauvres. J'ai dit chrétiennement et non pas mondainement, c'est-à-dire dans l'ordre de Dieu, et non pas selon les maximes du monde. Cette doctrine n'est pas la mienne, mais celle de tous les Pères de l'Eglise. Saint Ambroise dit que l'Eglise ne possède par elle-même que sa foi, que ce sont là

toutes ses rentes et revenus, que ses autres biens sont pour les pauvres. Saint Augustin, saint Jérôme, et les autres Pères sont dans le même sentiment. C'est pourquoi saint Bernard enseigne, que retenir quelque chose d'un bénéfice au delà du nécessaire, pour la nourriture et le vêtement, c'est un larcin.

Ces grandes vérités sont bien capables de remplir de frayeur tous les bénéficiers : mais la terre qu'ils aiment, leur crève les yeux, en sorte qu'ils ne voient point leurs obligations; ou s'ils les savent, ils n'y font pas de réflexion. Après tout, qu'ils fassent ce qu'ils voudront, ils en rendront un compte trèsexact, et jusqu'au dernier sou, à leur souverain Juge. O mon Seigneur, quel compte et quel jugement 1 Si dérober à un pauvre dix sous, est un grand mal, quel crime de leur avoir dérobé tous les ans des sommes si considérables! quel crime à ces grands et riches bénéficiers, de leur avoir dérobé des dix, des vingt mille livres, ou davantage tous les ans, et durant tant d'années. Ahl s'il faut rendre compte d'une parole inutile, comme l'on n'en peut douter, que sera-ce de tant de larcins, que les Pères appellent même des sacrilèges? Saint Jérôme, dans l'une de ses épîtres, enseigne que c'est un larcin de dérober à qui que ce soit ce qui ne jnous appartient pas ; que c'est un sacrilège de le prendre aux églises, mais que d'en frustrer les pauvres, c'est une cruauté qui surpasse toute la malice des voleurs. Les biens ecclésiastiques de leur institution sont leur patrimoine ; mais ils sont encore les vœux des fidèles et le prix des péchés. Hélas 1 ce qui est le prix des péchés, servirat-il à en commettre de nouveaux?

Je sais que l'on objectera, qu'il y a des docteurs qui pensent que les ecclésiastiques sont propriétaires de leurs revenus : mais celte opinion est contraire à la doctrine des saints Pères ; et le Père Comilole, jésuite, a enseigné que jusqu'au xvr siècle, jamais l'on n'avait mis en question si les bénéficiers étaient maîtres des biens de l'Eglise. C'est donc une opinion nouvelle qu'il est trèsdangereux de suivre, et les conciles de France ont toujours déclaré le contraire. Mais quand elle serait véritable, ceux qui la soutiennent, conviennent avec tous les autres, que le mauvais usage engage à fa damnation éternelle. Ainsi dans toutes sortes de sentiments ces bénéficiers sont damnés, s'ils n'ont pas fait une vraie pénitence de leur maudit abus. O que cela est bientôt dit, mais que la signification en est longue et étrange 1

Les ecclésiastiques sont donc dans la voie de perdition lorsqu'ils emploient ces biens sacrés à nourrir des chiens , à acheter des meubles inutiles, à faire des festins, à entretenir des trains magnifiques, à enrichir leurs parents, à qui ils doivent se contenter, s'ils sont dans le besoin, de donner le nécessaire, et de les assister comme des pauvres, et de ne les pas élever au-dessus de leur condition. Les parents , comme les

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pères et mères, se perdent lorsque l'un de leurs enfants bénéficie, étant encore jeune, et ayant le soin de ses revenus, ils s'en servent pour entretenir leur maison, ou en d'autres choses profanes. C'est encore un abus que de les employer à faire des bâtiments somptueux, à quoi de certains ecclésiastiques passent une partie de leur vie : car enfin le patrimoine des pauvres ne doit pas servir à un tel usage. Oh! combien l'esprit de notre siècle est éloigné de ces heureux siècles où l'on a vendu jusqu'aux vaisseaux sacrés pour assister les pauvres, et où les saints évêques, par une conduite si chrétienne, se sont retranchés leurs plus pressants besoins!

Ils savaient que les biens temporels de l'Eglise n'étaient pas leur domaine, mais des fonds qui leur étaient recommandés : que c'était, comme nous l'avons dit, la rançon des péchés, et le patrimoine des veuves et des orphelins : que leurs rentes étaient des aumônes: et que pour ce sujet on appelait le clergé, le pauvre sénat de Jésus-Christ. De là est venue, dit excellemment bien le savant P. Amelotte, dans la Vie du Père de Condren, la grande et véritable aversion que les conciles et les Pères ont toujours fait paraître pour la pluralité des titres. Delà tant de rigoureux canons, et tant de sévères invectives des saints Pères contre les clercs qui amassent des trésors en la terre, et qui coupables d'une double injustice , usurpent ce que le Saint-Esprit avait destiné pour les pauvres, faisant des choses saintes et sacrées, le sujet de leurs vanités et de leur libertinage.

Mais ce même pieux auteur remarque encore, que le Saint-Esprit qui conduit l'Eglise, et qui prend un soin très-particulier du clergé, comme de son fondateur, et de la plus sainte institution, a produit les défenses de posséder des bénéfices, à ceux qui sont riches de patrimoine. C'est la doctrine de saint Augustin dans une lettre à un seigneur appelé Boniface , dans laquelle il écrit : « Si nous avons de notre chef de quoi suffisamment nous entretenir, ces biens-là, (parlant de ceux l'Eglise ) ne sont point à nous ; ils sont aux pauvres, nous n'en sommes que les administrateurs; et nous nous gardons bien de nous eu attribuer la propriété, parce que nous ne le saurions faire sans une usurpation damnable. «Quand les évoques ont de leur chef de quoi subsister, le bien de l'Eglise qu'ils possèdent n'est point à eux.

Si, selon cette doctrine ceux qui sont riches de patrimoine, ne doivent point avoir de bénéfices ; ou si, selon un autre sentiment, en cas qu'ils en aient, ils ne doivent rien s'attribuer de leurs revenus : comment ceux qui les quittent, et ceux qui ont du bien pour subsister, peuvent-ils s'en réserver des pensions? Comment peuvent ceux qui en ont déjà sur un bénéfice, en prendre sur d'autres? Mais quel abus plus grand que de voir des ecclésiastiques prendre autant de bénéfices qu'ils en peuvent avoir, pou? jouir

d'un plus grand 'nombre de ces pensions. Abus intolérable, et qui crie vengeance au ciel! il va jusqu'à cette extrémité, que l'on prend même des cures à cette intenlion, en sorte que l'on jouit d'une partie du revenu d'une cure , qui est uniquement donnée pour en faire les fondions sacrées, pour être nourri de la parole de Dieu , pour être conduit dans ses voies, pour recevoir les divins sacrements, pour être assisté dans tous ses besoins; sans que l'on se soit acquitté d'aucun de ses devoirs; ou au plus, fort peu de temps. O avarice du cœur humain, quels ravages ne fais-tu pas en toutes sortes d*états !

Mais ils sont si communs parmi les bénéficiers, que les personnes les plus éclairées de notre siècle, en ont regardé l'état comme très-dangereux, à raison du mauvais usage, et tout plein de périls de la damnation éternelle. Oh! si ceux qui s'y engagent le savaient! si ceux qui les briguent, qui les courent, et qui font tant de bassesses pour les obtenir, ne les ignoraient pas ! si les pères et mères, qui n'oublient rien pour en procurer à leurs enfants, en connaissaient le danger! C'est ce qui a fait trembler les saints ; que doivent donc faire les pécheurs et les mondains? Saint Augustin écrivant à Albine, dit sur ce sujet : « Je prends Dieu à témoin, que bien loin d'aimer cette administration des biens de l'Eglise, dont on croit que nous sommes bien aises de disposer, elle m'est à charge , et que je la regarde comme une servitude, à quoi la seule crainte de Dieu et la charité que je dois à mes frères, m'obligent de me soumettre, et dont je voudrais pouvoir me défaire, si mon devoir le permettait. »

Et de vrai , l'administration de ces biens demande un cœur bien dégagé : car si on a de l'attachement pour la terre, l'on en fera une honteuse profanation , qui attire de grandes malédictions de Dieu dès la vie présente: et c'est ce dont on ne peut douter, puisque l'on voit tous les jours des familles renversées, ou sur le penchant de leur ruine, pour avoir eu quelque part à des biens qui sont uniquement consacrés au culte de Dieu et à la nourriture des pauvres. De plus, n'est-ce pas une injustice étrange, que l'on fait aux fondateurs , d'employer \es biens qu'ils ont laissés, pour son plaisir, ou pour en enrichir d'autres ? l'on dit, et il est vrai, que les intentions des fondateurs doivent être exécutées; car comment pouvoir posséder une chose qui leur appartenait, et qu'ils n'ont donnée en aumône .qu'aux conditions qu'ils ont marquées? Or, peut-on s'imaginer que jamais fondateur se soit dépouillé de ses biens, et les ait ôtés à sa famille pour Jes donner à des gens inconnus pour s'en divertir et en faire un abus criminel?

Donc toutes sortes de raisons obligent très-étroitement les bénéficiers à faire un saint usage de leurs revenus, et à s'acquitter très-exactement de tous leurs devoirs, dont l'un des premiers est de réciter tous les jours l'office divin du Bréviaire, et de le

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDO.N

bien réciter, c'est-à-dire, distinctement, sans se précipiter, avec attention et dévotion; car outre le péché que l'on commet lorsqu'on y manque, l'on est encore obligé à la restitution. Il faut satisfaire à toutes les charges et obligations, à toutes les fondations, à toutes les messes que l'on doit faire célénrer ; et pour ce sujet il faut s'en instruire avec grand soin, de peur de ne rien omettre par ignorance, et exécuter toutes choses avec une grande fidélité, se souvenant qu'il en faudra rendre un compte exact au sévère jugement de Dieu.

C'est une négligence damnable de plusieurs, de jouir des revenus des bénéfices, sans en savoir les charges et sans se mettre en peine de les apprendre; et il ne reste plus qu'une attente redoutable du jugement a ceux qui ne les exécutent pas ou qui ne s'en acquittent qu'en partie. Si omettre la célébration d'une seule messe est priver les âmes des fondateurs ou celles des autres d'un secours inexplicable , que doit-on penser lorsqu'on en laisse plusieurs sans les faire célébrer? On ouvrira les yeux après la mort, mais il sera trop tard." Les pauvres âmes qui brûlent d'une manière indicible dans les flammes du purgatoire ne s'élèveront-elles pas contre ces ecclésiastiques inhumains et ingrats?

Il faut satisfaire aux aumônes publiques dans les lieux des bénéfices, et se persuader que l'on n'a aucun droit aux revenus que toutes les charges ne soient auparavant acquittées. Mais Tune des plus considérables est la réparation et la décoration des églises, particulièrement des chapelles séparées qui sont dans les campagnes ou en d'autres lieux. Si l'expérience ne nous apprenait tous les jours le pitoyable état de ces chapelles, on ne pourrait jamais le croire. Un désordre si effroyable parmi les Chrétiens n'est pas concevable, et néanmoins il est très-commun en toutes sortes de pays. Souvent on les voit dans un état si chétif, qu'on aurait de la peine à souffrir des granges et écuries en un si mauvais ordre. Il y en a dont les portes ne ferment pas bien, qui servent de retraite aux bergers et à d'autres semblables personnes pour y jouer et quelquefois y commettre des crimes. Les sacrés autels même servent au jeu par une horrible profanation. Il y en a qui servent à retirer des fruits, du blé et autres choses pareilles; et ce ne sont point des nations infidèles qui profanent de la sorte ces lieux saints, qui en font des lieux pour garder des fruits, ce sont des gens qui font profession d'être les disciples de Jésus-Christ. Souvent ces chapelles ont des calices d'étain tout sales; elles sont sans décoration, à peine y aura-t-il une chasuble, une aube, quelque corporal pour célébrer les divins mystères; encore ces ornements sont si vils qu'une chétive créature ne voudrait pas en avoir de pareils à son usage. Souvent les fondations sont délaissées, ou Ton n'en acquitte qu'une partie. Souvent ces sanctuaires divins sont tellement abandonnés que ceux qui en sont

les titulaires ne les ont jamais vus; il leur suffit d'en recevoir le revenu, dont ils ont grand soin d'&tre payés. Et pendant que leurs chevaux sont couverts précieusement, pour parler avec saint Bernard, le corps d'un Dieu est reçu dans ces Jieux de la manière du monde la plus honteuse.

Une si indigne profanation des chapelles qui dépendent dès bénéfieiers me donne lieu de déplorer celle des chapelles domestiques. C'est bien dans cette occasion que notre grand et divin Maître a sujet de dire qu'il ne trouvera point de foi lorsqu'il viendra sur la terre. O Messieurs et Mesdames 1 qui avez de ces chapelles domestiques , croyez-vous en Dieu ? savez-vous ce que c'est que Dieu? croyez-vous la réelle présence de son corps? estimez-vous que Dieu soit aussi considérable qu'un gentilhomme, qu'une dame qui vous vient voir? Montrezmoi votre foi par vos œuvres. Votre chapelle est-elle aussi propre, aussi bien tapissée que !a belle chambre où vous recevez votre monde? C'est pourtant où vous recevez votre Dieu. Considérez ce que vous feriez, si un prince, si un roi vous faisaient l'honneur de loger chez vous. Les aubes qui servent à l'autel, les nappes sont-elles aussi fines, aussi blanches, aussi belles que les draps que vous faites servir, que les nappes, que les serviettes que vous donnez aux personnes de qualité? Les chasubles, les devants d'autel sont-ils d'une aussi belle étoffe que les habits qui vous couvrent? Quelle dépense faites-vous pour vos juppes, Mesdames, tous les ans? y a-t-il du rapport de celle que vous faites pour orner les autels et ce qui sert au corps d'un Dieu? Ah! si, disons une chose terrible, si le linge du sanctuaire du Dieu de toute majesté était au moins aussi beau, aussi propre que les mouchoirs du cou des demoiselles ou des filles de chambre qui vous servent 1 Souvent les habits des laquais sont plus beaux que les ornements de la maison du Souveraiu de toutes choses. Combien trouve-t-on do lieux où celui qui est destiné pour loger, pour recevoir le Dieu de toute majesté, soit le plus riche, le mieux orné de toute la maison. Après cela comment peut-on dire que l'on croit en Dieu? Mais est-il possible que les ecclésiastiques tombent dans la même infidélité?

Comment accorder la permission de ces chapelles si facilement, dans lesquelles communément à la campagne, non-seulement les maîtres, mais les domestiques, entendent la sainte messe les dimanches et les fêtes, et qui étant très-ignorants, demeurent sans instruction ; car il est rare que l'on en fasse en ces lieux-là, et ainsi ils périssent malheureusement. Et de plus, quand ils seraient instruits, n'ont-ils pas besoin, aussi bien que les maîtres, d'entendre la divine parole pour garder les divins commandements. C'est ce qui a obligé quelques évoques d'ordonner que le prêtre qui célébrerait dans ces chapelles les dimanches et les fêtes y annoncerait la parole de Dieu. Et de

DE LA SAINTETE DE L'ETAT

vrai, l'Evangile et l'Epitre ne s'y lisent-ils pas en la célébration des divins mystères? N'estil donc pas nécessaire de les expliquer dans une langue qui soit entendue de ceux qui sont présents?

Le grand saint Charles Borromée considérant ces choses, avait ordonné dans l'un des conciles de Milan, que l'on accorderait trèsrarement la permission de ces chapelles, et cela pour une grande nécessité. N'est-ce pas une chose déplorable, ce qui a été écrit par messieurs du séminaire de Saint -Nicolas du Chardonnet ; que dans une seule paroisse de Paris, l'on compte jusqu'à quarante-deux de ces chapelles domestiques.

Le grand Dieu des éternités vient du ciel en terre pour l'homme ; et ce misérable néant ne voudra pas prendre la peine de faire quelque pas pour aller où il se rend présent corporellement. Quelquefois ces chapelles seront dans quelque coin d'une maison; l'on y entendra la messe au pied ou à la ruelle d'un lit, à demi vêtu ; et ce qui est bien plus étrange, nous connaissons des dames qui se font habiller pendant ce temps où les puissances du ciel tremblent.

Les chapelles doivent être séparées de tout autre bâtiment, en sorte qu'il n'y ait rien ni au-dessus, ni au-dessous. Elles doivent être éloignées de tout lieu où l'on retire des animaux, où l'on jelte du fumier et d'autres ordures; éloignées des colombiers, de peur que les pigeons ne s'y retirent et y fassent tomber leurs excréments, ce qui arrive quelquefois jusques sur le saint autel. 11 n'y faut rien, ni au-devant, ni à l'entour, aucune avance de toit, afin que cela ne serve pas de retraite aux animaux; aucun trou, afin qu'ils n'y fassent point leurs petits. Il faut prendre garde que les murailles ne servent pas d'espaliers, ou que l'on n'y place des fagots, ou d'autres choses ; elles sont saintes, elles ne doivent servir à rien de profane. 11 n'y doit avoir aucun banc proche le saint autel ; il faut avoir grand soin que les chiens n'y entrent jamais. Si un grand seigneur était reçu en la maison, et qu'il marquai en avoir pe°ine, assurément qu'on les chasserait de sa chambre; l'on veillerait à ce qu'ils n'y entrassent pas. Il faut empêcher que les petits enfants n'y entrent pas pour badiner. Il est nécessaire d'y avoir des calices, des burettes, et un plat d'argent à laver. Les chandeliers aussi le devraient bien être. L'on en a pour son service et le service des autres créatures.

Ces chapelles devraient être rentées raisonnablement. A qui fera-t-on part de ses biens, si ce n'est à celui de qui on les a tous reçus? Hélas 1 sera-t-on avare à celui qui nous donne tout? L'on doit avoir des chasubles de toutes les couleurs, plusieursaubes et amicts, plusieurs corporaux, plusieurs pâlies, plusieurs nappes; c'est à quoi les visiteurs doivent veiller exactement. Mais que clis-je, les visiteurs, il y a des diocèses où elles ne sont pas visitées, ou si rarement, que c'est comme si elles ne l'étaient point.

ECCLESIASTIQUE. — CIIAP. IV. 1U58

0 grand Dieu des éternités, que ce qui vous regarde est négligé 1 II y a des lieux où la visite qui s'y fait, est tellement négligée, ou faite avec si peu d'application, que tous les désordres demeurent sans remède. Ne devrait-on pas interdire toutes les chapelles, qui ne sont pas dans la décence requise pour y recevoir le Souverain des anges et des hommes? Ne. devrait-on pas en faire saisir le revenu pour les réparations, décorations et ornements nécessaires? Y a-t-il quelque chose à craindre dans une conduite si juste? Y a-t-il quelque apparence même d*abus?

Où est la justice, où sont les parlements, qui sous ce prétexte puissent juger autrement? pourquoi donc ne le pas faire? faut-il que l'insensibilité soit si extrême pour tout ce qui regarde le culte de Dieu? Il y a des occasions où il serait à désirer que l'on transférât les chapelles qui sont dans les champs, dans les églises paroissiales, où sans doute elles seraient plus dans la décence, où les fondations s'observeraient plus exactement. Enfin, tous les bénéficiers doivent porter l'habit ecclésiastique, comme nous allons le montrer avec le secours divin dans le chapitre suivant ; et ils ne peuvent en aucune manière garder l'habit séculier, dont ils se sont dépouillés en recevant la tonsure. C'est un abus damnable de les voir vêtus comme les personnes du siècle. Ils sont obligés, comme il a été remarqué, d'employer leurs revenus après avoir pris ce qui leur est nécessaire dans Tordre de Dieu ; à nourrir les pauvres, et en d'autres œuvres de piété. J'ai considéré plusieurs fois, non sans un grand étonnement, les grands biens que pourraient faire les bénéficiers qui ont des revenus si amples, s'ils en faisaient un légitime usage, sans qu'à peine y fassent-ils réflexion. Car combien pourraient-ils entretenir de missions dans les pays étrangers, et par conséquent quelle gloire ne rendraient-ils pas à Dieu? Je lisais dernièrement un factum pour les habitants de Naxie, une des îles de l'Archipel, qui demandent du secours pour établir un monastère d'Ursulines dans leurs pays, dans la dernière nécessité où ils sont d'avoir des personnes qui instruisent les femmes et les filles. J'y lisais ces paroles bien touchantes : Hélas 1 que c'est une chose pitoyable et affligeante de voir tomber dans l'enfer tant d'âmes faute d'un peu d'argent pour les secourir ; pendant qu'on employé des sommes excessives en mille choses inutiles, et quelquefois préjudiciables au salut. Ce n'est pas exagérer que de dire : que c'est un aveuglement et une dureté de cœur dignes de larmes de sang. 0 cieux! étonnezvous de ce que l'on dépense en bâtiments, en meubles, et autres plaisirs superflus des sommes immenses; et tout cela pour des choses périssables qu'il faudra bientôt quitter pour un jamais, dont il faudra être privé éternellement; et que l'on refuse à Dieu très-peu de chose qu'on pourrait lui offrir, et cela sans s'incommoder : que l'on dénie ce peu pour délivrer des âmes, pour lesquelles il a répandu son sang, pour les dé-

livrer d'un malheur infini. Une partie de ces sommes suffirait pour établir des missions, non-seulement dans un royaume, mais dans plusieurs. Mais si l'on ne peut assez verser de larmes sur une si effroyable insensibilité ties personnes laïques, il faudrait que nos yeux en devinssent une source intarissable sur l'endurcissement des ecclésiastiques, dont une partie des grands revenus serait plus que suffisante pour donner des secours merveilleux dans tous les pays des infidèles. Combien y a-t-il d'abbayes et de prieurés très-riches dans tous les" royaumes catholiques? Si l'on employait, je ne dis pas, ce que l'on dépense de ces biens consacrés à Dieu, en vanités et choses inutiles, mais seulement une partie en œuvres de piété, quelle gloire Dieu tout bon n'en recevrait-il pas? Je dis plus, si une partie de ces dépenses vaines de deux ou trois grandes abbayes de chaque royaume était donnée aux œuvres de sa gloire, combien d'âmes en seraientelles retirées de la damnation éternelle? Cependant c'est une justice rigoureuse ; c'est une obligation indispensable; les conciles, les Pères, toute l'Eglise crie que les bénéficiers après avoir pris ce qui leur est nécessaire dans l'ordre de Dieu, doivent donner tout le reste. Hélas qui y pense ! et l'on va dans cet état en l'autre vie. Malheur infini à nos ténèbres; malheur infini à notre aveuglement. O grand Dieu! qu'il est vrai que votre royaume n'est pas de ce monde.

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