CHAPITRE V
De Vhabit ecclésiastique.
C'est une obligation qui est générale à tous les ecclésiastiques de porter leur habit; c'est-à-dire la soutane, appelée dans le pontificat, 1 habit de religion. Cet habit, dit le Père Amelotte dans la sainte vie du Père de Condren, l'honneur et la gloire du clergé, clans ces derniers temps, est un tableau de de la nouvelle créature que Dieu commence de former en eux, et de la parfaite séparation qu'ils doivent avoir du monde présent. C'est aux évêques qu'il appartient de le donner avec la mitre en tête , qui est l'image de lacouronnede Jésus-Christ dans sa gloire, au lieu que tout autre habit de profession régulière peut être donné par les ministres inférieurs, comme il s'est vu en saint Benoît, en saint Maur et en saint François, qui n'étaient que diacres ; et néanmoins les religieux portent assidûment l'habitqu'ils ont reçu de leurs supérieurs , et ils ne le quittent point sous prétexte d'incommodité; ce que font assez souvent les ecclésiastiques.
Cependant s'ils ont des oreilles pour écouter , qu'ils entendent la voix des conciles généraux et provinciaux, et ils apprendront l'obligation qu'ils ont de porter l'habit de la religion du clergé, dont ils ont été revêtus. Mais qu'ils se souviennent de ces paroles terribles de notre divin Maître dans l'Evangile : Si quelqu'un n'écoute pas t'Eijlise, tenez-le comme un \payen et comme un publicain. [Matlh. xvm, 17.) Le digne
M.Beuvelet, dans ses méditations (et ce traité est tout plein de sa doctrine) , rapporte qu'il y a eu des conciles jusqu'au nombre de soixante et dix, dont il y en a nombre de généraux qui obligent, et qu'il s'en rencontre plusieurs qui fulminent anathème contre les transgresseurs. Peut-on après cela douter de l'intention de l'Eglise? Et où les ecclésiastiques apprendront -ils les devoirs de leur état, si ce n'est dans les conciles? et tous sans aucune réserve , dans quelque lieu qu'ils puissentiêtre, ne les doivent-ils pas apprendre dans les conciles généraux?
Mais que l'homme dont le cœur s'égare dans des paroles de malice, ne cherche point des excuses dans ses péchés, s'imaginant que les ordonnances de tant de conciles ne sont plus en usage. Qu'il sache que le dernier concile général les renouvelle, et avec de grandes peines contre ceux qui sont assez présomptueux pour les violer. Mais ce qui est bien remarquable, est qu'il déclare qu'il faut que les clercs portent toujours leur habit. Ces paroles , il faut, en marquent évidemment la nécessité, et ce mot toujours , montre assez qu'on ne le doit jamais quitter. Mais ce sont les clercs dont il parle, c'est-à-dire, universellement de tous ceux qui sont dans l'état ecclésiastique, et non pas seulement de ceux qui sont dans les ordres sacrés.
Ce n'est donc pas seulement dans les villes qu'il le faut porter, mais dans les campagnes , mais en toutes sortes de lieux. Le concile provincial d'Aix en Provence, tenu l'an mil cinq cent quatre-vingt-cinq, conformément^ la doctrine du saint concile général de Trente, n'en exempte pas les étudiants dans les collèges, mais leur ordonne de le porter sous plusieurs peines. Et Sixte V , qui a vécu depuis le concile de Trente , déclare expressément dans une constitution que les clercs mêmes qui ne sont pas dans les ordres sacrés sont obligés de porter la soutane, et veut que l'on punisse ceux qui n'obéiront pas. Mais n'est-ce pas l'intention de l'Eglise dans la prière qu'elle fait à Dieu pour l'évêque, lorsqu'il le donne, comme nous l'avons déjà remarqué. Car elle prie Dieu qu'il fasse la grâce au tonsuré de porter toujours l'habit de religion qui lui est donné.
A cela, dit l'auteur que nous avons déjà cité, l'on objecte qu'il est permis présentement de porter la soutanelle. Mais il répond que cette permission n'a été donnée que par deux conciles provinciaux, et par aucun général; qu'elle n'a été donnée que par tolérance , et pour la dureté du eœur de quelques-uns; et qu'enfin elle n'est accordée que dans le cas des voyages : elle ne l'est donc pas dans les lieux de la résidence, soit dans les campagnes , soit dans les villes. Cependant l'abus est venu à un tel point , qu'il y a des diocèses où presque tous les curés et autres prêtres des campagnes ne portent plus la soutane si ce n'est dans leurs églises; encore y en a-t-il plusieurs qui .««•ont sans manches, et qu'ils laissent dans
DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. — CHAP. V
leurs egnses, comme les aubes et les surplis, quand ils ont célébré ou chanté l'office, sans les porter en leurs maisons. Ainsi , par un aveuglement déplorable , l'habit ecclésiastique qui , selon les conciles, est un habit long qui va jusqu'aux pieds, n'est plus porté.
Mais l'abus va encore plus loin. Quand ces deux conciles provinciaux ont permis, et cela seulement pour les voyages, de se servir de la soulanelle, ils ont à la vérité déclaré que c'était un habit plus court que Ja soutane; mais en même temps ils ont voulu qu'elle descende au-dessous des genoux, et jusqu'à mi-jambe; et sans autre différence d'avec une soutane, tout le reste devant être de la même forme et de la même simplicité. Une soutanelle n'est donc pas un juste-au-corps, ou une casaque, ou un habit de semblable l'orme , ouvert derrière , qui ait des manches retroussées avec des gros boutons, ou autres ajustements propres aux habits séculiers.
Plusieurs laïques, comme des avocats,
firocureurs et quelques bourgeois des viles, sont revêtus de semblables habits.
Ainsi, on ne peut distinguer les clercs d'avec eux ; et cependant ceux-ci ont une obligation étroite de se distinguer des séculiers. Ils doivent paraître ce qu'ils sont , gens consacrés à Dieu d'une manière spéciale. De plus , l'aveuglement dans ce relâchement est si déplorable que, dans les diocèses, où ces sortes de vêtements, qui ne sont pas de véritables soutanelies sont défendus sous peine de suspense , encourue ipso facto , et dont les évêques se réservent l'absolution, comme il est déclaré dans les statuts synodaux du diocèse d'Evreux ; plusieurs ecclésiastiques ne font pas difficulté de s'en servir : et ayant encouru cette censure , ils sont assez téméraires pour célébrer le saint sacrifice de la messe dans cet état criminel et par conséquent deviennent irréguliers , sans voir le malheureux état où ils sont, sans y remédier, y vivant et y finissant leur vie.
La sainte Eglise gémit sur ces désordres et tous ceux qui sont animés de l'Esprit de Dieu avec elle. Saint François de Sales avec toute sa douceur, veut que les confesseurs refusent l'absolution aux ecclésiastiques qui ne portent par leur habit : et de vrai comment recevoir à la participation ûes divins sacrements des personnes qui désobéissent aux conciles généraux et provinciaux, aux Souverains Pontifes, aux évêques et à toute l'Eglise. Or , l'habit ecclésiastique doit être d'une étoffe commune et qui marque la profession que l'on a fait de renoncer aux choses du siècle. Il doit être d'une couleur noire, ce qui signifie la pénitence qu'ils doivent faire pour eux et pour les autres , et nullement d'une couleur éclatante; comme les manteaux bleus que plusieurs portent présentement, contre tout ce que les saints canons ont jamais ordonné. Et ce qui est bien étonnant, c'est de voir le peuds remède que l'on y apporte, quoiqu'il
n'y ait rien de plus facile. Mais, Ô corruption de notre siècle 1 l'excès en est si étrange, que grand nombre d'ecclésiastiques se font appeler abbés, quoiqu'ils n'aient aucune abbaye ; et ce qui est du dernier ridicule, l'on /appelle même ceux qui ne sont pas encore clercs et qui ne sont que des enfants, parce qu'on les destine à l'état ecclésiastique. Voilà jusque où va la folie du siècle, de donner aux enfants même Ja qualité de père , celle de père et d'abbé étant la même chose.
Mais pourquoi les ecclésiastiques s'étant dépouillés de l'ignominie de l'habit du siècle, la veulent-ils reprendre si honteusement, eux qui se piquent tant d'être gens d'honneur : c'est qu'ils ne savaient ce qu'ils faisaient quand ils l'ont quittée, et ils ne savent ce qu'ils font quand ils s'en couvrent de nouveau et la reprennent. Cependant malheur à ces aveugles, dont les ténèbres les font errer dans la voie de perdition. Tout doit être saint dans eux, tout y doit être dans la modestie. Ils se sont dépouillés de l'ignominie de l'habit du siècle, ils ont fait la même chose de l'ignominie de la chevelure. Il leur est défendu en plus de soixante conciles, comme le remarque encore l'auteur du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, de porter de grands cheveux; et dans la plupart sous les censures et les peines les plus considérables, comme d'excommunication. Dans un concile de Rome tous les Pères d'une voix unanime, fulminèrent l'anathème contre ceux qui auraient de grands cheveux; et il y a des diocèses où les statuts ordonnent que l'entrée de l'Eglise leur sera défendue. Mais la vanité intolérable de notre siècle, qui abonde en industries que l'esprit de la nature corrompue et que le diable inspirent , a trouvé de nouveaux moyens pour se fortifier et s'établir de plus en plus dans les ecclésiastiques par les perruques qu'ils portent: et s'ils n'ont pas assez de crainte de Dieu pour se faire couper l'ignominie de leur chevelure , ils ont assez d'amour pour le monde, pour se faire raser et se couvrir de la honte qui est grande aux yeux des saints anges, des cheveux empruntés. De plus, ce n'est pas assez de porter les cheveux courts, ils doivent encore porter la couronne proportionnée à leur ordre et non pas beaucoup moindre que celle qui leur est prescrite, paraissant avoir confusion de ce qui fait leur gloire. Ils ne doivent se servir ni de colets, ni de manchettes à la facondes séculiers, n'ayant plus rien de commun avec le monde ," à qui ils ont renoncé. Plût à Dieu qu'ils imitassent les laïques même des premiers siècles, qui condamnaient le luxe des habits et qui rejetaient ceux qui étaient d'une couleur trop éclatante, ou d'une étoffe trop fine Qu'il serait à désirer que Messieurs les abbés, prieurs et tant d'autres bénéficiers fissent réflexion sur leurs obligations de porter l'habit ecclésiastique, comme nous venons de le prouver manifestement : et qu'il serait
juste que leurs confesseurs y veillassent avec attention et la force digne de l'Esprit de Dieu qui les doit animer. Quelle plus grande désolation que d'en voir un plus grand nombre vêtus en cavaliers , et comme des soldats. Mais je prie tous les ecclésiastiques en général de considérer que leur habit mérite pour le moins autant d'estime que celui d'un religieux : et cependant qui ne blâmerait un régulier qui ne le porterait pas : Qu'ils ne prétextent point l'incommodité qu'il y a de le porter. Hélas 1 quelle gêne souvent les mondains et les mondaines ne se donnent-ils pas pour porter proprement leurs vêtements , et jusqu'à leurs souliers? Mais qui renoncera à soimême, qui portera sa croix tous les jours, comme Jésus-Christ l'ordonne à ceux qui le suivent, si ce ne sont ceux qui sont les premiers entre ses disciples, qui doivent être les premiers à se faire une sainte violence, portant continuellement la mortifical'on de Jésus-Christ? Au reste la peine n'est pas si grande, comme ils le pensent. Je connais des ecclésiastiques qui n'ont jamais quitté leur soutane, depuis qu'ils ont reçu la tonsure ; et qui ont fait de longs et pénibles voyages, même dans les autres royaumes, par des chemins très-fâcheux, durant les saisons les plus incommodes, au milieu des pluies, des neiges et des lieux pleins de boue, sans qu'ils se soient servis une seule fois de soutanelle et je sais qu'à peine se sont-ils aperçus de l'incommodité qu'ils ont pu avoir. Ohl si l'on savait combien le Maître que nous servons est bon et les secours qu'il donne à ceux qui sont fidèles à son service ! Qu'il est doux à la mort, de penser que l'on n'a jamais quitté l'habit de la religion du clergé, que l'on a reçu si solennellement en y entrant.