CHAPITRE VI
Des ordres sacrés.
Les saints Pères nommentceuxque le Saint- Esprit y appelle, des hommes de l'autre monde ; car si l'entrée dans l'état ecclésiastique parla seule tonsure en sépare saintement et tire les clercs de la vie séculière; les ordres qu'on appelles sacrés, parce qu'ils lient à Dieu par une consécration toute spéciale, les tirent d'une manière encore plus parfaite de la vie présente des enfants d'Adam. En sorte qu'ils n'appartiennent plus qu'à Dieu seul; et non-seulement ils ne sont plus au monde, mais ils n'ont plus de droit sur eux-mêmes : ils ne peuvent plus disposer de leur corps pour le mariage, à raison qu'ils sont obligés à une perpétuelle chasteté. Comment donc pourraient-ils en disposer pour des actions illégitimes? Leur sacerdoce n'est pas de ce monde et il suppose à ceux à qui il est donné, des gens morts au siècle. C'est une grande vérité que notre bon Sauveur a enseignée aux premiers prêtres les saints apôtres, répétant plusieurs fois qu'ils n'étaient pas du monde, ce qui marque assez combien l'instruction de cette vérité est nécessaire. Ils ne sont pas du
monde, disait ce grand et divin Maître, comme je ne suis pas du monde. (Joan. xvn, 14, 16.)
Ils sont encore appelés par les saints Pères, des habitants du "paradis , et des personnes angéliques. La religion de l'éternité, dit excellemment le Père Amelotte, leur est communiquée dans le temps ; les trésors du Saint des saints sont accordés par avance ; l'autel destiné pour ne fumer que devant le trône de Dieu, est allumé ici-bas. Ensuite il s'écrie : Qui peut douter que les ministres d'un si divin autel , et d'un si grand mystère, ne doivent être les plus séparés du commerce et de l'esprit du monde, de tous les enfants de Dieu, et les plus retirés de cœur et d'esprit dans le ciel. C'est dans les cieux qu'ils doivent avoir leur conversation avec le grand Apôtre, et leur vie doit être toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Ce sont des personnes angéliques qui regardent toujours la face du Père céleste, qui.mettent toute leur affection en la loi du Seigneur, et qui la méditent le jour et la nuit. C'est pourquoi les mêmes Pères assurent, que leur état les élève autant au-dessus du reste des hommes , que l'âme surpasse le corps en excellence.
Ils sont appelés les pères des âmes, les pasteurs de l'Eglise, les enfants des prophètes, les oracles du Saint-Esprit, et enfin les éponges des péchés des peuples. Aussi, estce à eux qu'il appartient d'être les médiateurs entre Dieu et le reste des hommes. Ce sont eux qui doivent apaiser sa juste colère , lorsqu'il est le plus irrité par leurs péchés. Ces principes font connaître dans un grand jour, que l'innocence et la sainteté sont inséparables de leur condition : car si par leurs offenses ils devenaient eux-mêmes les ennemis de Dieu, comment pourraientils lui réconcilier les autres ?
Mais les saints canons demandent même que leur vie, auparavant que de recevoir les ordres, ait été sans tache. L'innocence est une des qualités requises pour y être admis. Les pécheurs convertis ont d'autres états; des maisons de pénitence pour se retirer. Le concile de Trente ordonne que l'on prendra pour un ministère si divin, ceux dont les actions ont toujours été louables dans tous les âges de la vie, et depuis leurs premières années, selon les décrets vénérables des saints Pères. Et de vrai, le changement des mœurs n'est pas aisé. C'est ce qui fait que plusieurs ecclésiastiques s'étant laissés aller à leurs passions avant que de recevoir les ordres , s'y trouvent encore assujettis depuis qu'ils les ont reçus ; et que le péché ayant dominé en eux , ils en demeurent toujours les esclaves. C'est la raison pour laquelle ce célèbre prédicateur apostolique, Avila, estimait qu'un grand nombre de personues entraient dans le sacerdoce par l'instinct du démon qui les y poussait , prévoyant assez le déshonneur qui en arriverait à Dieu, et les grands scandales qu'en souffrirait son Eglise. Cet ange apostat, cet adversaire de Jésus-Christ des
DE LA SAINTETE DE L'ETAT F
le commencement , n'oubliant rien pour lui attirer des outrages, t'ait ses efforts pour engager dans le sacerdoce des ministres indignes ; car il préjuge assez les profanations daranables que son corps naturel et son corps mystique en souffriront. Aussi est-il vrai qu'un méchant prêtre fera plus de sacrilèges en une seule année, que les plus libertins en toute leur vie , parce qu'ils s'approchent rarement de la divine communion du corps du Fils de Dieu. Mais combien ces perfides ministres en commettentils encore dans l'administration des autres sacrements? Combien les autres fidèles, qui sont les membres du corps mystique de Jésus-Christ, en souffrent-ils? Voilà la cause de l'empressement que l'on voit en de certaines gens pour entrer dans les ordres sacrés, quoiqu'ils en soient indignes. Souvent eux-mêmes ils ne s'en aperçoivent pas ; c'est le démon qui agit secrètement en eux.
Oh î qu'il est nécessaire d'examiner ceux qui aspirent à un état si divin ! Il est vrai que présentement, par une singulière miséricorde de la divine Providence, dans la plupart des diocèses, il y a des séminaires, et il y en devrait avoir dans tous. Feu monsieur Bourdoise , prêtre du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, homme d'un rare zèle pour l'Eglise, et qui a été l'un des premiers dont la divine Providence s'est servie pour l'établissement des séminaires en France, avertit sérieusement et avec une grande force saint François de Sales, de l'obligation qu'il avait d'en établir un au plus tôt dans son diocèse; car pour lors il n'y en avait pas encore. Il y a, dis-je, de ces lieux saints où l'on examine la vocation de ceux qui aspirent aux ordres sacrés.
Mais le mal, et le grand mal est, que plusieurs de ceux que l'on éprouve, ont des lèvres trompeuses , qui deviennent muettes à l'égard de ce qu'ils devraient dire. Les vérités sont affaiblies parmi ces enfants des hommes : ils tournent de toutes parts, et ils parlent avec un cœur double , ne songeant pas que le Seigneur perdra toutes les lèvres trompeuses. Us ne pensent qu'à s'introduire dans le sanctuaire de la maison de Dieu: ils disent comme ces méchants, chez le Prophète- Roi : Nous nous ferons valoir par nos discours, nous sommes maîtres de nos paroles, qui dominera sur nous ? Oh ! combien y en at-il qui se retirent dans les séminaires, purement parce qu'ils y sont obligés ! L'esprit de nature, de proprejntérêt , pour venir à bout de leurs desseins, les y fait aller, et les y fait demeurer. Le même esprit leur y fait faire tous les exercices de piété avec une belle apparence : et au dedans il n'y a rien de l'esprit de Dieu. C'est pourquoi il faut, comme l'ordonne l'Apôtre, avoir un bon témoignage de l'innocence de leur vie des personnes du dehors et des personnes pleines de la crainte et de la science des voies de Dieu; l'expérience faisant voir que l'on donne tous les jours de ces témoignages assez indifféremment : car enfin on ne le peut jamais assez répéter, l'on est peu oc-
OFXVRES COMPL. DE BOUDOX. I.