‹ Œuvres complétesChapitre 259 sur 397 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Du très-saint sacrifice de la messe.

11 n'y a que Dieu qui puisse être de soi digne de Dieu ; il n'y a que Jésus-Christ qui puisse rendre à son Père les adorations, les satisfactions et les reconnaissances qui lui sont dues. Toutes les adorations et toutes les louanges des créatures ne sont rien devant cette majesté suprême. Quand toutes sacrifieraient leur vie et leur être, cela ne suffirait pas pour reconnaître son intinie

DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. — CIIAP. MIL

grandeur, et qu'il est l'Etre des êtres, l'Etre infini. I! lui faut une victime qui lui soit égale, une hostie infinie; c'est pourquoi l'adorable Jésus a tenu à honneur de mourir sur une croix pour sa gloire. Mais non content de ce divin anéantissement, il l'a voulu renouveler et le renouvelle tous les jours sur nos autels, s'immolant dans le très-saint sacrifice de la messe à son infinie grandeur.

Ces grandes et étonnantes vérités doivent bien apprendre aux prêtres les dispositions qu'ils doivent avoir quand ils s'approchent de ce redoutable mystère. Jésus Homme- Dieu s'y sacrifie, il faut donc y porter les dispositions d'une véritable victime ; car nous devons avoir, dit l'Apôtre (/ Cor. i, 10), les mêmes sentiments que Jésus. Ah 1 si lui qui possédant l'être divin n'a pas cru que ce fût une usurpation de se regarder comme égal à Dieu, s'anéantit toutefois luimême, comment la chétive créature, qui n'est rien, voudrait-elle être quelque chose? L'on doit donc entrer dans une parfaite abnégation de soi-même et de tout l'être créé, par un dépouillement du vieil homme, et se revêtir du nouveau, qui a été créé dans la justice et dans la sainteté de la vérité. Nous devons être morts au péché, notre cœur s'y portant aussi peu qu'un mort se porte aux honneurs et aux plaisirs ; nous devons vivre pour Dieu en Jésus-Christ, ne pensant, dit un pieux interprète de l'Ecriture, qu'à nous occuper de sa gloire, comme ceux qui sont ressuscites, et suivre les pas de Jésus-Christ par l'humilité, la sainteté et la piété.

Car quelle alliance peut- il y avoir entre la lumière et les ténèbres ? (II Cor. vi, li.) Pourra-t-on joindre le péché avec celui qui est la sainteté même ? Entendons-nous ce que nous disons, quand nous parlons d'aller communier? N'est-ce pas entrer dans une union commune de dispositions, de pensées, d'estime, d'affections ; n'est-ce pas être une même chose avec Jésus-Christ, pour ne plus estimer que ce qu'il estime, pour ne plus aimer que ce qu'il aime? Quelle peine lui donnonsnous quand nous le mettons dans un cœur, dont les sentiments sont tous opposés aux siens? Ne sait-on pas assez quel tourment c'est de vivre avec des personnes d'une humeur entièrement contraire ? Voilà la disposition éloignée dans laquelle on doit toujours vivre, et de laquelle on ne doit jamais sortir.

La disposition prochaine consiste dans les réflexions qu'il faut faire, lorsque le temps approche de célébrer ce divin sacrifice. Ah ! Dieu 1 en quel étonnement ne dois-je pas être, lorsque je considère qu'un Dieu devant qui lescieux ne sont pas nets; devant qui les séraphins se voilent ia face, ne pouvant pas supporter les éclats brillants de sa gloire; dont toute l'Eglise chante aec admiration : Qu'il n'a pas eu horreur d'entrer dans le sein de la très-pure Vierge; va se rendre entre mes mains par une soumission incompréhensible, pour passer dans mon cœur ; je vas tenir son sacré corps, je le vas toucher, je le vas immoler; ce que les anges n'osent re-

garder qu'avec une divine frayeur, je le vas faire. Il est très-nécessaire de rentrer en soimême par un profond recueillement pour méditer ces divines vérités ; et c'est un malheur qui ne trouve point de paroles qui puissent l'expliquer, de voir des prêtres aller au saint autel sans avoir considéré l'étonnante action qu'ils vont faire. Hélas 1 quelle misère d'en voir plusieurs, qui non-seulement ne s'y préparent pas par l'oraison mentale ou par de bonnes lectures, mais qui s'en approchent en causant et en badinant ! L'on en trouvera dans des sacristies ou ailleurs, passant le temps inutilement lorsqu'il s'agit d'avoir un Dieu présent entre ses mains, devant qui les colonnes du ciel tremblent.

Mais avec quel respect, quelle attention, quelle piété, quelle modestie, quelle dévotion, doit-on célébrer ce mystère tout divin qui a été dignement appelé là religion du ciel par le P. Amelote ! L'on doit prendre garde de prononcer toutes les paroles distinctement et posément, et avec une vénération qui marque lajmajesté suradorable à qui on parle. Quel dérèglement dans ceux qui se précipitent, et qui parlent à un Dieu d'une manière qu'ils ne feraient pas à un valet? Je dis plus, que si quelqu'un parlait avec la même vitesse à qui que ce lût, il passerait pour insensé, ou au moins son action serait traitée de ridicule; et je n'ai jamais vu ni entendu dire qu'un homme raisonnable parle à un homme avec la même promptitude. Cependant, ô grand Dieu des éternités, c'est de cette manière que l'on vous traite.

L'on dit que l'on se hâte de peur des distractions ; mais si elles ne sont pas volontaires, ou si la négligence^ne s'y mêle pas, elles ne sont pas criminelles. Mais est-ce un bon remède que d'agir avec Dieu avec tant d'irrévérence ? L'on ajoute que c'est de peur d'ennuyer ceux qui assistent à cette action divine. Je réponds que la prudence chrétienne doit régler notre conduite; qu'il e*t bien vrai que, pour compatir à la misère extrême des hommes, et ce qui est étrange, des hommes chrétiens, il faut éviter une trop grande longueur, que l'espace d'une demiheure suffit ordinairement. Mais sous ce prétexte doit-on traiterindignementune majesté suprême ? Y a-t-il personne qui voulût en user de la sorte avec les rois de la terre, parce que cela plairait à quelques-uns de leur cour ? Oh ! si les prêtres avaient les mêmes respects pour le Roi du ciel, que les courtisansont pour les souverains d'ici-bas l: Il est à propos de remarquer ici, qu'il arrive un abus qui est très-ordinaire à la plupart des prêtres, lorsqu'ils récitent les versets qui se disent immédiatement après le Gonfiteor, au commencement de la sainte messe, ou quand ils récitent le Kyrie, eleison, ils se hâtent avec tant de précipitation, qu'à peine donnent-ils le loisir à celui qui les assiste, de leur répondre : et presque tous les répondants sont si accoutumés à ce désordre causé par les prêtres, que, lorsqu'il s'en trouve qui prononcent posément ces prières, ceux qui répondent achèvent presque en uiêuie

un:

temps ce qu'ils ont à dire, que Jes autres commencent.

11 semble présentement et a ceux qui célèbrent, et à ceux qui assistent aux divins mystères, qu'une demi-heure dure trop ; ce qui paraît incompréhensible à l'égard des gens qui assurent qu'ils croient qu'un Dieu se trouve réellement présent avec le corps et l'âme qu'il a pris sur le saint autel. Anges du ciel, combien êtes-vous étonnés d'un aveuglement si terrible et d'une dureté si achevée. Ces gens passeront non-seulement une demi-heure, mais les heures entières, mais la plus grande partie de leur vie, à visiter, à être visités descréatures, à converser avec elles, à se divertir, et quelquefois à jouer. 11 y en aura qui n'ont que le jeu en tète, et les autres d'autres divertissements; l'on s'ennuie si l'on est seul, on veut de la compagnie, toujours des créatures. Des riens occuperont de la sorte, et une demi-heure dure trop, quand on a l'honneur de converser avec Dieu. La compagnie de Dieu pendant un si petit espace de temps, devient ennuyeuse. On ne la peut souffrir; on crie, on s'impatiente. On court après les prêtres qui se défont bien vite d'une telle compagnie. On applaudit à ceux qui paraissent les plus habiles. Il y a des prêtres même qui s'enfont honneur, qui se vantent même d'avoir bientôt dit une messe. Et cette messe est l'immolation d'un Dieu présent qui sacrifie à son Père. En vérité, en vérité, on ne connaît point Dion.

Les grands du monde qui sont dépourvus de sa connaissance, font assez voir leurs ténèbres lamentables, quand ils veulent des aumôniers qui leur disent une messe bien courte ; et c'est une chose déplorable de voir plusieurs de ces aumôniers faire effort pour se précipiter en la célébration des mystères divins, pour plaire à ces grands du monde qui ne connaissent pas Dieu. J'ai connu l'un des serviteurs de ce Dieu d'une majesté intime, qui, se trouvant dans le palais d'un de ces princes du siècle, fut prié de célébrer le très-saint sacrifice en leur présence. On ne manqua pas de l'avertir d'êtrecourt ; et à ces paroles sa pauvre ûmefutsaisie de frayeur et d'horreur. « Ah 1 » répondit-il généreusement, «je ferai ce que je dois faire, je parlerai à mon Dieu à l'ordinaire avec toute la vénération possible; je n'en prononcerai pas une parole plus vite.» Oh! combien toutes les grandeurs de la terre sont petites devant le grand Dieu du ciel 1

Saint Augustin se plaignait de son temps de ce qu'il se trouvait des Chrétiens qui trouvaient la messe trop longue. Cependant les prières étaient beaucoup [plus longues qu'elles ne sont aujourd'hui. Mais que doit-on penser soit de ceux qui causent et qui sont immodestesdurantce temps où les puissances des cieux tremblent,soit de ceuxqui y demeurent inutiles, s'y tenant seulement présents de corps ? Ce qui urive fréquemment aux hommes de la campagne qui assistent à la messe par une pure coutume, sans savoir ce qu'ils l'ont, et qui presque jamais ne l'entendent

en esprit et en vérité. C'est ce qui obligea saint Charles d'ordonner que l'on ferait pendant la messe des instructions, de Fesprit avec lequel on y doit assister, et des adorables mystères qui s'y passent. Mais, ô malheur! quelquefois les ministres du saint autel les ignorent eux-mêmes, ou ils en sont peu pénétrés, et souvent les confesseurs n'interrogent pas sur ces matières. Nous renvoyons le lecteur à ce que la divine Providence nous a fait écrire de ce sujet dans notre livre Des horreurs de la profanation des églises.

Un prêtre qui en serait pénétré vivement serait dans un continuel tremblement au saint autel. Oh ! dans quel abîme d'anéantissement se laisserait-il perdre lorsqu'il consacre le corps du Fils de Dieu! Avec quelle majesté ferait-il toutes les cérémonies dont quelques-uns s'acquittent si mal, qu'ils donnent lieu aux hérétiques d'en faire le sujet de leurs railleries, disant qu'ils chassentles mouches. Avec quel recueillement, quelle attention divine toucherait-il au corps adorable de notre Sauveur, le prendrait-il entre ses mains? Il faut bien dire que ceuxqui font autrement célèbrent par routine, par coutume et sans piété. Il serait à désirer qu'ils donnassent autant d'attention à cette table divine qu'ils en donnent à la table dont ils se servent pour nourrir leur malheureux corps . ^

C'est un abus intolérable de lire des choses profanes durant la célébration du trèssaint sacrement de la messe. Les magistrats qui y obligent les curés doivent savoir que ce n'est pas à Dieu qu'il faut se prendre et lui insulter jusque dans sa propre maison. Ils ne font pas réflexion que c'est servir les démons, qui n'oublient rien durant ce saint temps pour distraire les esprits de l'application à Dieu. Mais comment pourrait-on s'y mieux prendre que de faire publier des mandements pour la taille ou autres choses profanes, lorsque le prêtre est sur le point de crier hautement à l'autel : Sursum corda. Que tous les fidèles élèvent leurs esprits et leurs cœurs en haut pour ne plus penser à la terre. Y a-t-il rien plus capable de les eu empêcher que de leur remplir l'esprit de ce qui leur est plus sensible et de ce qui les touche davantage? Comment ces pauvres gens pourraient-ils s'occuper de Dieu, leur imagination étant pleine de mille inquiétudes que ces lectures y ont causées? Après tout, les volontés du prince seront aussi bien publiées après la messe, et c'est ce qui se devrait faire par une personne laïque et non pas par un prêtre, non-seulement hors de l'Eglise, mais encore du cimetière dans un lieu commun et non dans un lieu saint.

La célébration des saints mystères achevée, l'action de grâces les doit suivre; ce qui se fait bien mieux par une vive considération de ce que la toute-puissance divine y opère et de l'amour excessif qu'elle y fait paraître envers les hommes, que par une multitude de prières vocales. C'est un désordre de se répandre immédiatement après

DE

LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE

Page 1