CHAPITRE X
De l'office divin.
0 Dieu! qui est semblable à vous? (Psul. xxxiv, 10.) Faites-nous connaître que vous êtes le seul Très-Haut. Percez notre chair de votre crainte, que nous soyons saisis de frayeur en votre divine présence, que nous vous servions avec tremblement. Les saints qui étaient pénétrés de son infinie grandeur, ne pouvaient assez s'étonner de cequesa Majesté suprême voulait bien faire l'honneur à l'homme de l'admettre à sa divine conversation; et de vrai, y a-t-il rien de plus étonnant ? Quoi donc, disait un ancien patriarche : je parlerai au Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre, {ùen. xvm, 27.) « Malheur à moi, s'écriait saint Augustin, de ce que j'ose bien vous parler, mon Dieu ! » (Test une grande vérité, que quand il faudrait souffrir toutes sortes de peines durant toute la vie, pour avoir l'honneur de lui parler seulement un instant, ce nous serait une faveur inestimable et ^excessive. Comment donc se plaindre ou s'ennuyer pour des distractions importantes et involontaires, pour des sécheresses, [des dégoûts, des répugnances, des ennuis, des pensées crucifiantes et autres peines qu'il faut quelquefois supporter daiîs la prière?
Mais les pauvres et chétives créatures sont • pomme ceux dont parle le Psalmiste, et dont il dit: Ils n'ont rien connu, ni rien compris,
ils marchent dans les ténèbres. (Psal. lxxxi. 5.) Dieu est pour la plupart des hommes un Dieu qui leur est inconnu, toujours environné à leur égard d'obscurité et de nuages. On traite avec sa majesté infinie, avec des familiarités dont l'on n'userait pas avec de misérables créatures : l'on va même jusqu'à l'irrévérence. Plusieurs, comme il a été remarqué au sujet de la célébration du trèssaint sacrifice de la messe, en récitant l'office divin, en prononcent les paroles d'une manière si précipitée, que bien loin de parler de la sorte à une personne de haute qualité, on ne le ferait pas à un valet, ou on passerait pour un fou ou un railleur. Il y en a qui ne prononcent qu'à demi, qui entrecoupent les mots, qui omettent des syllabes : « cependant, dit le concile de Bâle, si quelqu'un allait parler à un prince, ne lui parlerait-il pas posément , distinctement , avec respect, se tenant dans tout le respect possible intérieurement et extérieurement? »
11 semble qu'il n'y ait que Dieu que l'on ne doive pas considérer ; on lui parle sans préparation et à contre-temps. Il y en a qui récitent leur office en particulier en des lieux où il y a des personnes qui parlent, ou d'autres objets qui naturellement portent à la distraction; qui, sans aucun recueillement le disent ayant l'esprit tout plongé dans les affaires, ou embarrassé dans les études, ou dans l'empressement des bonnes actions, comme par exemple de la prédication, et ainsi ils sont désoccupés de Dieu avec qui ils ont l'honneur de s'occuper extérieurement, et commettent grand nombre d'irrévérences. Il y en a qui prient en faisant des choses extérieures qui servent d'obstacle à l'attention requise, ou en se promenant dans des lieux qui en divertissent ; cependant on se repose, et l'on quitte toute autre action pour la table et pour se nourrir d'une viande périssable. Il s'en trouve qui à peine trouvent le temps pour s'acquitter de leur office, et ils en trouvent pour toute autre chose ; ce qui les leur fait dire hors les heures qui y sont destinées, récitant vers le midi ce qui doit être dit le matin, et le soir ce qu'on a dû réciter avant midi, et quelquefois ils s'acquittent tout à la fois de l'office entier.
Si les irrévérences sont grandes lorsque l'on récite l'office divin en particulier, elles sont encore plus considérables lorsqu'on le récite mal en public. Les personnes séculières en sont scandalisées et les hérétiques en font le sujet de leurs plaintes et de leurs risées. Je ne dis rien ici de ceux qui, entrant dans l'église pour le chanter, y entrent comme dans un marché causant les uns avec les autres, faisant du bruit, y marchant avec peu de modestie et en sortent de la même manière, y parlent plus haut que dans une maison profane; qui pendant l'office y tournent la tête et les yeux légèrement, et qui, ce qui est terrible, osent même y causer. Ces profanations sont si indignes de la majesté infinie de Dieu, et des ministres qui
DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. — CHAP. X
font profession de le servir, qu'il n'y a point de paroles qui en puissent expliquer l'horreur.
Mais comment déclarer à fond l'irrévérence de ceux qui se hâtent de telle sorte, qu'il semble qu'ils n'arriveront jamais assez tôt à la fin du verset? qui anticipent les uns sur les autres ; les uns commençant que les autres n'ont pas encore achevé, ou laissant des syllabes. L'on a écrit d'une grande sainte, qu'elle vit un jour un démon qui marquait jusqu'aux syllabes que l'on omettait durant l'office divin, pour en accuser au jour du jugement. L'on peut appliquer à ces indignes ministres de Dieu, ces paroles du Psalmiste : Que Satanest à leur droite. Lorsqu'ils seront jugés, ils seront condamnés, leur prière même leur tournant à péché. (Psal. cvin, 6.) Que les supérieurs qui souffrent ces désordres, tremblent, et qu'ils sachent que leur molle et criminelle négligence ne demeurera pas impunie.
■ N'est-ce pas un dérèglement intolérable de voir un Dieu traité de la sorte : mais il faut remarquer une illusion assez commune qui arrive lorsqu'on récite au chœur le petit office de Notre-Dame, ou les psaumes graduels, ou ceux de la pénitence. 11 semble que les prières ne s'adressent plus à Dieu de la manière que l'on s'y comporte, les disant avec une précipitation singulière, ne faisant pas réflexion que le Dieu de toute grandeur mérite toujours les mêmes respects, et que c'est un désordre lamentable d'y manquer un seul instant.
Un autre dérèglement qui arrive, et particulièrement en quelques cathédrales, est d'y voir des chanoines qui sortent du chœur, et qui quittent l'office, comme s'il leur tardait d'être en conversation avec le Roi du ciel et de la terre, et que sa divine conversation leur fût ennuyeuse. Mais avec quelle conscience pensent-ils s'acquitter de leurs obligations ? peuvent-ils recevoir leurs distributions? Il est vrai que, pour remédier à,ce désordre, l'on a ordonné en quelques églises qu'ils en seraient privés, s'ils n'étaient pas présents au commencement et à la fin de l'office divin, mais tres-inutilemenl, puisqu'ils s'y rendent lorsqu'on le commence et qu'on le finit, et qu'ils s'en absentent durant tout le reste, et que quelquefois ils emploient ce temps-là à se promener plusieurs ensemble, soit dans le cloître ou en d'autres endroits proches, ou à quelque autre divertissement. !
Mais il ne faut pas s'aveugler; nos ténèbres volontaires n'empêcheront pas, pour parler le langage de l'Ecriture ( Psal. xvi, 2 ), que notre jugement ne sorte de la lumière du visage de Dieu. L'on peut tromper les hommes, mais on ne peut jamais tromper celui qui est la lumière même, et une lumière infinie. S'il est de foi que nous rendrons compte à son sévère tribunal d'un instant de temps mal employé, comme d'une pirole inutile, quel jugement épouvantable fera-t-il de ceux qui le perdent et le dérobent à son culte? Ce sera dans cette heure
redoutable que les fondateurs de leurs prébendes ou des autres bénéfices s'élèveront contre eux et deviendront leurs accusateurs, demandant raison à ce juge suprême de l'abus qu'ils ont fait des biens qu'ils ont aumônes, en faisant comme leur propre et ne considérant pas qu'ils n'y avaient aucun droit, qu'aux conditions qu'ils ont été donnés. C'est ce que devraient considérer fortement les chapitres, qui n'ont pas le pouvoir d'en disposer à leur volonté, et qui ne peuvent pas tenir pour présents à l'office ceux qui en sont absents, si ce n'est pour des causes très-légitimes, et conformément aux saints canons. Comment autrement ôter en conscience ce secours de prières aux fondateurs? et quelle reititution leur en faiton?
*» Mais voici un autre désordre qui se présente, auquel l'on ne réfléchit guère, et Dieu fasse qu'il ne soit pas ordinaire. C'est l'esprit d'avarice qui meut et qui fait agir plusieurs ecclésiastiques dans les choses les plus saintes; de telle manière que l'on assistera à l'office divin avec la dernière exactitude les jours où il y a de bonnes distributions, pendant que l'on s'en absente, lorsqu'elles sont de peu de conséquence. C'est une chose merveilleuse, ces jours de grandes distributions, de voir aller, ou pour mieux dire, courir les ecclésiastiques à l'office divin. Pour lors le chœur est tout plein, et les absences sont bien rares. Je laisse à Dieu qui sonde le cœur et qui l'examine durant la nuit, d'éclairer ces ténèbres. Cependant, il est d'une étrange conséquence de s'examiner soi-même en sa divine présence, non pas selon l'opinion trompeuse de l'homme, mais dans la lumière de Dieu, pour porter un juste jugement du fond de l'intérieur qui fait agir dans ces occasions. Une chose m'étonne, et je ne puis la comprendre, c'est de voir les œuvres les plus saintes qui regardent le culte de Dieu délaissées, aussitôt que le lucre qu'on en tirait cesse. Je me suis trouvé dans l'une des plus grandes villes du royaume, durant le temps de l'Octave de la fête du très-saint sacrement de l'autel, et j'ai vu que, dans une des paroisses les plus considérables, l'on faisait un salut solennel autant de jours qu'il y avait de distributions, et que les autres jours il n'y en avait point. Oserait-on le dire, il y a des prêtres qui offrent le très-saint sacrifice de la messe les jours où ils en reçoivent quelque récompense temporelle, et les autres ils ne célèbrent point ! Je passe sous silence ceux qui en demandent ou qui reçoivent ce que l'on donne d'une manière si sordide, et qui marque un cœur si attaché à l'argent, qu'il semble en apparence qu'ils fassent un commerce de ce qu'il y a de plus divin en la religion. Ah ! qu'il faut bien dire que le cœur de l'homme est dans une étrange, corruption, et qu'il y en a peu où le seul intérêt de Dieu domine. Cependant présentons-nous devant sa'face en célébraat ses louanges, et diantons-lui des cantiques avec joie ; car c'est le Seigneur qui est grand Dieu, qui tient dans
iOOfi
sa main les extrémités de la terre, qui jette ses regards sur les plus hautes montagnes, à qui la mer appartient, et dont les mains ont formé la terre : Venez, dit le Prophète- Roi, adorons-le, et nous prosternons devant lui ; pleurons devant ce Seigneur qui nous a faits, car c'est lui qui est le Seigneur notre Dieu. (Psal. xciv, 6.)
La grandeur infinie de son être suradorable mérite bien elle seule tous les respects et toutes les adorations de ses créatures. C'est le grand motif qui demande tous les devoirs de la religion qui lui sont rendus. Mais, pour s'en acquitter saintement, l'on doit toujours s'y préparer avec réflexion. L'admirable saint François Xavier invoquait toujours le Saint-Esprit par une application spéciale, avant que de commencer son office, qui est une action angélique, et qui doit toujours être faite saintement. A quoi quelques-uns ne pensent pas assez, qui le récitent en particulier avec assez peu de dévotion, quoique dans les autres oraisons particulières, soit mentale ou vocale, ils y agissent avec beaucoup de piété, llfaudrait donc considérer la majesté suradorable d'un Dieu h qui l'on va parler et son propre néant en sa présence, faire des actes de contrition de ses fautes, et se souvenir que les montagnes se fondent comme de la cire à sa vue, que toute la terre tremble et frémit de crainte, que les puissances des cieux sont saisies de frayeur. (Ibid., 5.)
Sans doute que la réflexion sur ces vérités produirait une singulière retenue, et une composition très-modeste à l'intérieur et à l'extérieur. Mais il est nécessaire de le faire de temps en temps, et particulièrement au commencement de toutes les heures que l'on récite , se demandant à soi-même : O mon âme, mon âme, à qui parlons-nous? et en même temps se pénétrer de la grandeur infinie de Dieu, et se laisser abîmer devant sa majesté suradorable. Le soin de faire [ces réflexions doit être grand ; car autrement l'on récitera l'oflice divin, soit en public, soit en particulier, par habitude et par une pure coutume, ce qui arrive aisément aux ecclésiastiques, parce que c'est leur emploi ordinaire.
Si une fois on est vivement pénétré de Dieu , l'on sera bien éloigné de commettre la moindre petite légèreté et la plus petite immodestie, bien éloigné de rire s'il arrive quelques manquements au chœur. L'on se donnera bien de garde de la vanité, si l'on chante bien , car ce n'est pas la douceur du chant, dit saint Jérôme , que Dieu demande, mais l'affection du cœur. Oh! que les belles voix qui flattent le plus agréablement les sens, sont souvent en horreur ,à Dieu à cause de l'esprit de la nature qui s'y mêle! 11 est difficile d'avoir une grande attention à Dieu, lorsque les sens sont occupés avec plaisir. Ce qui faisait que saint Augustin trouvant quelque chose de trop doux dans la musique, croyait plus sûre la pratique de saint Athanase , qui faisait réciter les psaumes par un lecteur avec si peu de réflexion
de voix, que c'était plutôt une prononciation qu'un chant.
Mais qu'aurait pensé et dit ce Père, s'il avait vu les profanations qui arrivent aux églises à l'occasion de ces belles musiques? C'est un désordre qu'on ne peut assez déclarer, et qui mérite un torrent de larmes de voir un Dieu outragé par ce qui est destiné pour son service. Combien de mondains et de mondaines se trouvent aux églises, lorsque de belles voix s'y font entendre, pour satisfaire à leur plaisir, y commettre d'autre part plusieurs irrévérences par leur immodestie, et leurs entretiens les uns avec les autres? Cette profanation éclate particulièrement la semaine sainte aux leçons des Ténèbres, quand elles sont chantées par quelques voix fort agréables. Les'chaisesse louent [tour avoir celte satisfaction. En attendant les Ténèbres, l'on cause comme dans un lieu public. Plusieurs mêmes continuent leurs entretiens l'office commencé : mais à même temps que la belle voix se fait entendre , l'on remarque un silence universel; elle n'a pas plutôt cessé, qu'il se fait un murmure de tous côtés, les uns parlant avec les autres. C'est de la sorte qu'un Dieu fait homme est traité. Le plaisir du chant produira une attention générale , et sa présence réelle sur le saint autel ne fera aucune impression. Dans le temps que toute l'Eglise est dans la douleur , ce qu'elle marque par toutes ses cérémonies, et tout occupée du souvenir de la passion douloureuse de son Sauveur, ceux pour qui son sang a été répandu, se rendant insensibles à un amour si pressant, ne sont touchés que de leur plaisir. Cependant ces désordres sont communs ; ils arrivent clans les églises, et le plus souvent des religieuses ; et qui pense à y remédier? Est-il possible qu'un tel aveuglement soit si commun? Ne serait-il pas aisé aux prélats d'ôter ces profanations?
Si un concile dit que ceux qui récitent mal leur office, semblent se moquer de Dieu, et qu'ils agissent comme des insensés ; car c'est une folie extrême de le déshonorer, au lieu de l'adorer; de se procurer des peines en cette vie et en l'autre, au lieu de recevoir des grâces; que sont ceux qui par leurs musiques donnent lieu a mille et mille irrévérences qui se commettent en la maison de Dieu , et eu sa propre présence? qui, bien loin de servir d'occasion aux pécheurs de gémir et de pleurer, pour obtenir le pardon de leurs ofl'enses , leur servent par leurs agréables concerts à irriter de plus en plus la justice divine, et à en attirer les malédictions?
Cependant les ecclésiastiques et les personnes religieuses qui font l'office public, doivent se souvenir qu'ils prient commedéputés de toute l'Eglise, pour satisfaire en son nom pour la tiédeur et la lâcheté de ceux qui s'oublient de ce devoir; pour satisfaire pour les fondateurs, lorsqu'ils ont donné des aumônes pour obtenir le pardon de leurs péchés et de ceux des peuples, afin d'apaiser Ja colère de Dieu, pour les peines
DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. — CIIAP. XL
qu'ils méritent, pour impétrer les grâces et les biens dont on a besoin; et qu'ainsi leurs louanges et leurs prières doivent procéder d'un cœur pur, comme parle l'Apôtre (/ Tim. i, 5) , d'une bonne conscience et d'une foi sincère. Elles doivent être bien saintes, et dignes de l'esprit qui demande pour nous avec des gémissements inénarrables, et il faut s'unir à celles que notre adorable Sauveur a rendues à son Père, qui ne voit rien d'agréable- à ses veux divins, que ce qui se fait dans la bienheureuse union de son Fils bien-aimé.