CHAPITRE XII
Des prédicateurs.
Si tous les Chrétiens sont appelés à la sainteté et que parmi les fidèles les ecclésiastiques y ont une vocation spéciale , certainement entre tous les ecclésiastiques les prédicateurs sont obligés à une sainteté éminente et à marcher dans les voies les plus pures de la perfection. C'est pourquoi l'Ecriture nous enseigne [que les premiers qui ont été envoyés immédiatement par le Fils de Dieu, non-seulement ont reçu le Saint-Esprit qui sanctifieies âmes, mais qu'ils en ont reçu la plénitude (/ Thess. i, 5) ; et c'est cette plénitude qui fait le caractère de J'homme apostolique. Ainsi il n'est pas écrit seulement de quelques-uns, que cette grâce leur a été donnée, mais généralement de tous. 11 est écrit qu'ils ont été tous remplis du Saint-Esprit. Si saint Paul est uni au collège apostolique, s'il est destiné avec eux pour prêcher l'Evangile, il reçoit aussi la même plénitude. Les apôtres choisissent saint Barnabe pour annoncer la parole de pieu, lions Ijsofls qu'il était plein du Saint-
Esprit. Saint Jean-Baptiste a été rempli dès le ventre de sa mère, parce qu'il la devait prêcher.
La plénitude donc du Saint-Esprit est une disposition nécessaire à la prédication évangéliqne; et elle est tellement nécessaire, que les apôtres ayant reçu un ordre exprès de la propre bouche du Fils de Dieu pour prêcher, cependant, comme ils n'avaient pas encore reçu le Saint-Esprit , le même Fils de Dieu leur ordonne Je se tenir dans la ville de Jérusalem , jusqu'à ce qu'ils fussent revêtus de sa vertu, et de n'en point partir, mais d'y attendre la promesse du Père. Le royaume de Dieu ne s'établit point par l'homme, son établissement appartient au seul esprit de Jésus-Christ. Le grand saint Jean Chrysostome s'écrie> ici : Comme un navire équipé de toutes choses , de cordages, de voiles, de pilote , demeure au milieu de la mer si le vent lui manque; de même l'homme avec toute la science possible , toute l'éloquence imaginable , le bel esprit, les belles-lettres, le crédit, l'agrément , l'applaudissement , la réputation et faisant de grandes choses en apparence , ne fera rien aux yeux de Dieu, si son divin esprit n'agit en lui.
Une douzaine d'hommes, dit ce Père, pauvres, abjets, sans lettres, convertissent le monde par toute la terre, parce qu'ils en étaient remplis ; et une infinité de prédicateurs dont la terre est pleine y font peu de chose , parce que la plupart ont peu de cet Esprit, et plusieurs en sont dépourvus. Ohl qu'il est vrai que partout où Dieu est, il y opère de grandes choses : et que les hommes qui ont beaucoup de son Esprit , ont fait beaucoup pour sa gloire. Leurs paroles, comme saint Bonaventure le rapporte de l'humble saint François d'Assise, étaient des paroles toutes de feu, qui entlammaient divinement les cœurs du pur amour. Ainsi les peuples qui écoulaient cet homme mort à toutes les choses du siècle, et qui ne vivait que de la vie de Jésus-Christ , se convertissaient, faisaient pénitence, changeaient leurs mœurs; et les pays où il prêchait, étaient tout renouvelés dans la grâce, et l'on courait de tous côtés pour entendre l'homme de Dieu. Que n'a point fait saint François Xavier , qui a prêché l'Evangile dans vingt-quatre royaumes, et baptisé plus d'uD million de personnes?
C'est que ces hommes étaient des hommes de Dieu, qui avaient la plénitude de son Esprit; et ils avaient celte bienheureuse plénitude , parce qu'ils étaient vides de leur propre esprit, de l'esprit de la nature, de l'esprit du monde, que le grand Apôtre proteste n'avoir point reçu. Us n'étaient point du monde : comme les premiers prédicateurs de l'Evangile, ils avaient renoncé à tous les désirs du siècle ; ils ne désiraient ni honneurs, ni richesses, ni plaisirs; ils mettaient leur gloire dans les alfronts, dans les ignominies, dans les abjeclions, les mépris, les contradictions; et ils ne se glorifiaient que dans la croix, à
DE LA SAINTETE DE L'ETAT
laquelle ils demeuraient attachés avec Jésus-Christ. Ils étaient bien éloignés de rechercher l'applaudissement, l'estime et la réputation parmi les créatures ; ils mettaient tout leur bonheur à en être délaissés, à en être séparés, a en être rebutés. La pauvreté était leur trésor, elle faisait leur revenu , elle était pour eux un riche et ample bénéfice. C'était le bénéfice qu'ils couraient. ils étaient des hommes de douleur à l'imitation de leur Sauveur , toutes (les mortitications des sens faisaient leurs délices; les austérités , les pénitences , leurs plaisirs. Leur joie était de n'en point avoir de celle du siècle: ils se plaisaient d'avoir l'esprit crucifié, aussi bien que le corps. S'ils avaient soin des âmes comme les saints anges, s'ils étaient envoyés comme eux pour les préserver et retirer de la corruption du monde, ils en imitaient la pureté, l'innocence et la sainteté. Ils étaient comme au milieu du monde , sans rien contracter de sa contagion. Ils y vivaient dans un parfait désintéressement comme ces esprits célestes. Ils y voyaient toujours la face du Père dans un entier oubli d'eux-mêmes, du siècle et de tout ce qui s'y passe. Leur conversation était dans les cieux, leur occupation ordinaire intérieure avec le Dieu du ciel , par la sainte oraison, qui leur servait d'une nourriture divine. Ils étaient au milieu des conversations et parmi toute sorte de compagnies, aussi dégagés que les solitaires les plus retirés dans les déserts. Enfin Dieu seul était leur grand et unique tout, leur tout en toutes choses.
Ces hommes de Dieu prêchaient plus par leurs exemples que par leurs discours. Ils enseignaient davantage par leurs actions que par leurs paroles. La sainte voix d'un prédicateur est une forte voix qui crie bien haut et qui se fait entendre des sourds et de ceux qui ont le moins de sentiment. Ainsi saint François d'Assise se montrant seulement par les rues (sans dire mot , sa pauvreté prêchait efficacement1, contre tout ceux qui étaient attachés aux biens temporels , son mépris du monde contre ceux qui en recherchaient l'estime et l'amitié. Le prédicateur doit être puissaut en œuvres, aussi bien qu'en paroles; et toutes ses paroles, quand elles seraient dites avec toute l'éloquence possible, tombent, si elles ne sont soutenues par ses actions.
Malheur à ceux qui détruisent par leur vie ce qu'ils prêchent! Us condamnent, disent les Pères , en une manière ce qu'ils enseignent , les vérités évangéliques qu'ils annoncent. Leurs discours qui ne sont pas conformes à leurs œuvres, non-seulement ne profitent pas, mais ils nuisent beaucoup. Car que peuvent penser ceux qui les voient pratiquer tout le contraire de ce qu'ils disent ? Comment pourraient-ils se persuader qu'ils croient les vérités qu'ils publient ? Ils ne disent que des choses divines en chaire, et dans leurs conversations ils ne parlent que de la terre. Ce sont les premiers à y débiter les nouvelles du monde : à s'y entretenir