II
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
choix par la seule considération des intérêts de Dieu seul, sans y mêler les respects humains, et qu'ils fissent ce choix auparavant qu'ils pussent être importunés par des recommandations et des prières.
Il est certain que, selon l'esprit de l'Eglise, les stations de l'avent et du 'carême sont de grands moyens pour rétablissement du règne de Dieu, et particulièrement à l'égard des bourgs et des villages de la campagne, où souvent il est besoin d'instruction et d'exhortation. Mais ces grands moyens servent de peu par le défaut de ceux qui y sont envoyés. Des catéchismes pleins d'une bonne morale y seraient nécessaires, c'est ce que l'on n'y fait pas; au moins il en faudrait faire de temps en temps. Les sermons que l'on y fait devraient être fort intelligibles, proportionnés à la capacité de ces pauvres gens, et aux péchés auxquels ils sont sujets. Mais c'est à quoi on ne s'applique pas. On a des sermons que l'on a faits, que l'on débite partout en la même manière. Il arrive même que, dans ces stations, les paroisses qui en sont, et où les âmes sont plus dans le besoin, y demeurent négligées, parce que le propre intérêt ne s'y rencontre pas comme dans les autres.
Mais après tout, ces stations ne sont-elles pas de véritables missions? Pourquoi donc n'y voit-on pas les saintes bénédictions que l'on remarque dans ce qu'on appelle missions ordinairement; dans lesquelles les pécheurs se convertissent, font des confessions générales, restituent le bien mal acquis, quittent les occasions du péché, se réconcilient avec leurs ennemis. L'on dira que dans ces missions il y a un grand nombre d'ecclésiastiques, et que dans les stations, le prédicateur est seul. 11 est vrai que cette réponse fait voir que l'on n'y peut pas s'appliquer à un si grand nombre de personnes ; mais il faut aussi considérer que s'il y a dix ecclésiastiques dans une mission, ily viendra des peuples de plus de dix paroisses. Mais les saints apôtres prêchaient seuls sans compagnie : mais plusieurs hommes apostoliques ont fait la même chose : mais nous avons su des stations où les prédicateurs, pleins de l'esprit de Dieu, ont détruit le règne du péché, et y ont, fait de grandes choses pour la gloire de notre divin Maître.
C'est qu'enfin il n'y a plus de Dieu dans les missions : les peuples qui y assistent y sont conduits par le dessein de faire un saint usage de la parole de Dieu. Ils y vont pour recevoir l'esprit d'une véritable pénitence, pour remédier à leurs désordres. Les missionnaires s'y emploient par un pur motif de l'intérêt de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ils n'y vont point pour le lucre, ou pour avoir des bénéfices. Dieu donc se trouve uans les prédicateurs et dans les auditeurs. Il n'en va pas de même dans les stations ordinaires : souvent les auditeurs y assistent aux sermons, parce que c'est la coutume, ou par curiosité, ou sans faire beaucoup de réflexion sur ce qu'ils font. Ordinairement auparavant les sermons, la plupart causent et
parlent dans les églises ; et quelquefois, ce qui fait horreur , le saint sacrement étant exposé, ce que l'on ne devrait jamais permettre dans ces temps-là. C'est de la manière qu'ils se disposent à recevoir la parole de Dieu, par les irrévérences qu'ils commettent contre la présence de son corps adorable. Les prédicateurs, comme nous venons da le dire, quelquefois y ont des motifs bien humains. Voilà ce qui fait la grande ditférence des missions et des stations de l'avent et du carême. Cependant ces stations, particulièment à l'égard des campagnes, seraient d'un merveilleux secours pour les âmes, et spécialement pour ce qui regarde les confessions : les pauvres gens qui les habitent celant en plusieurs occasions leurs péchés a leurs curés ou vicaires, qui s'en accuseraient avec liberté aux prédicateurs, qui devraient s'appliquer avec zèle à cet emploi divin.
Mais qui donnera ce zèle de l'Esprit de Dieu? et comment recevoir cet Esprit, que par la mortification et l'oraison ? Un homme rempli de soi-même, de son propre esprit, ne peut pas recevoir cet esprit de vérité. « Videz-vous, disait saint Augustin, afin que vous soyez remplis. » Il faut renoncer aux honneurs, aux plaisirs, aux biens temporels et encore à soi-même. L'oraison doit accompagner la mortification, et c'est par elle que l'on obtient toutes choses; mais le malheur est que plusieurs prédicateurs ne s'y appliquent guère, quoique ce doive être leur plus grande occupation. Elle est si nécessaire, que les plus grands hommes apostoliques, parmi une infinité d'affaires, en ont toujours fait leur premier emploi. Saint François Xavier, chargé des soins presque d'un inonde, y passait une partie nies nuits. Mais nous avons un exemple plus pressant, celui do notre Sauveur, qui s'y occupait les nuits entières. Hélas! l'on peut dire de presque tous les prédicateurs : ce sont gens d'étude, mais non pas, ce sont personnes d'oraison. 11 y en a qui passent des trente et quarante années à feuilleter les livres, et qui à peine conversent-ils avec Dieu intérieurement. Les heures, les jours et quelquefois une partie des nuits, s'emploient à l'étude, et l'on a de Ja peine à donner quelques heures à l'oraison. Le docte et pieux Suarez, religieux de la Compagnie de Jésus, disait qu'il n'aurait pas voulu laisser l'exercice de quelques heures d'oraison pour toutes les sciences. Ces gens d'étude sont ordinairement secs, languissants, tièdes, et ils vivent, et ils meurent de la sorte, et l'on raconte que plusieurs se sont perdus vivant et mourant de cette manière. La séparation du commerce du siècle est assurément nécessaire aux hommes apostoliques, et ils doivent pratiquer la retraite au moins de temps en temps; mais ce n'est pas seulement pour vaquer à l'étude, mais pour obtenir la science ùes saints. Un prédicateur qui va prêcher, sortant de la conversation avec Dieu, parlera d'un langage de feu, ses paroles tout ardentes enflammeront divinement tous les cœurs. Plusieurs
DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. — CHAP. XI1U
personnes saintement zélées souhaiteraient qu'il y eût des maisons pour les personnes qui sont appelées à la prédication, où elles pussent auparavant raquer à la retraite, à la mortification et à l'oraison, et que l'on obligeât ceux que l'on emploierait à une fonction si divine, auparavant que de s'en servir, à y passer quelque temps. Mais un ministère si saint ne demanderait-il pas bien un examen exact de ceux qui s'y présentent, pour en connaître l'esprit et la vocation? Mais ne serait-il pas à désirer que tous les prédicateurs fissent ensuite de temps en temps des retraites ? On, pourrait même se servir des séminaires oïdinaires pour le dessein dont nous venons de parler. Les supérieurs devraient veiller à ce que ceux qui dépendent d'eux ne se répandissent pas si fort au dehors; d'où il arrive de grands scandales, comme on l'a vu en des prédicateurs illustres de notre temps : c'est un grand abus d'en voir quelques-uns passer une bonne partie de leur vie dans les maisons des séculiers, sous prétexte de la prédica.tion, allant d'un lieu en l'autre, et vivant dans une pitoyable dissipation extérieure. Notre bon Sauveur a été trente ans dans la retraite, et dans les jours de sa conversation il se séparait encore des compagnies, il se retirait à l'écart sur les montagnes ou dans le désert. Nous avons dit que c'était dans la retraiie que les premiers prédicateurs, les apôtres, avaient reçu le Saint-Esprit ; mais l'Ecriture (Act. i, \k) nous enseigne qu'ils y étaient avec Marie, la mère de Jésus. Comme elle est la mère de la parole de Dieu incarnée, il faut lui avoir une dévotion grande et solide; et c'est un usage très-saint de l'Eglise, d'implorer son secours dans le commencement de tous les sermons.