‹ Œuvres complétesChapitre 279 sur 397 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le malheur d'un grand nombre de Chrétiens pli ne connaissent pas les grandeurs et les devoirs de la qualité de Chrétien.

Ce malheur est plus grand qu'il ne se peut dire et que l'on ne peut penser; car comment s'acquitter des devoirs d'un état qu'on ne connaît pas? Si l'on a dit qu'un homme n'était pas un homme véritable , qui ne savait ce que c'était que d'être homme ; peuton dire qu'un homme soit véritablement Chrétien, qui ignore ce que c'est d'être Chrétien?

Les grandeurs du Chrétien sont admirahîes, puisqu'il a l'honneur d'être au service et d'être domestique de Dieu; qu'il est mis au nombre de ses favoris et de ses amis ; que le Père éternel lui donne son propre Fils pour l'instruire ; qu'il est fait heureusement l'enfant de Dieu ; qu'il a part à son royaume éternel ; qu'il est élevé à faire un même corps mystique avec Jésus-Christ, dont il est l'un des membres ; que dans cette union il est allié divinement avec les personnes suradorables de la glorieuse Trinité, et qu'il entre en participation même de la nature divine. Le Chrétien a Dieu pour son Père (// Petr. 1, 4) , et il est plus certain que Dieu est notre Père , et que nous sommes ses enfants, qu'il n'est Yrai que notre père naturel est notre père , et que nous sommes ses enfants (Joan. xx, 17). Le Fils de Dieu nous appelle ses frères (Joan. xiv, 14,17); le Père éternel nous a donné son Saint-Esprit, la Mère de Dieu est notre Mère, tous les anges, ces sublimes esprits, ces princes du ciel, sont à notre service. La vie du Chrétien est une vie surnaturelle (Hebr. 1, 14), une continuation de la vie de Jésus.

Ce sont les grandes choses que le Seigneur qui est tout-puissant fait dans le Chrétien. Mais se peut-on figurer rien de plus

glorieux? C'est pourquoi l'Apôtre appelle la grâce du christianisme un mystère qui a été caché aux siècles et aux générations passées , les hommes ne l'ayant point connu clairement jusqu'aux particularités, les principautés même (Ephes. m, 9, 10) et les puissances des cieux en ayant appris plusieurs choses par l'Eglise. C'est ce qui fait encore appeler par l'Apôtre cette grâce les richesses incompréhensibles de Jésus-Christ. (Ephes. m, 8.)

Mais que tous les hommes bénissent la sainteté du nom du Seigneur dans tous les siècles et dans la durée de toute l'éternité, de ce qu'il a fait paraître la magnificence de la grâce qu'il nous a faite parla bonté qu'il a eue pour nous en Jésus-Chrisi (Ephes. 11, 7), de ce qu'il nous a découvert les richesses incompréhensibles de Jésus- Christ (Ephes. m, 8, 9), et a éclairé tous les hommes , leur faisant voir quelle est la dispensation du secret caché de tout temps en Dieu, nous annonçant Je mystère qui a été caché aux siècles et aux générations passées, mais qui est maintenant découvert à ses saints, à qui Dieu a voulu faire connaître parmi les gentils les richesses magnifiques île ce mystère. (Coloss. 1, 26.)

Que Jérusalem donc, la sainte Eglise, chante les louanges du Seigneur ; que cette Sion chante les louanges de son Dieu, de ce qu'il annonce sa parole, et de ce que n'ayant point traité de la sorte toutes les autres nations, il nous découvre, selon ses grandes miséricordes, les richesses magnifiques de sa grâce, qui nous a délivrés de la puissance des ténèbres, et nous a transférés dans Je royaume de son cher Fils. (Jbid., 13.)

C'est dans ce royaume que le Chrétien rend à Dieu les honneurs qui lui sont dus , et que tous les esprits célestes, quelque sublimes qu'ils puissent être , ne sont pas capables de lui rendre ; c'est ce qui fait dire

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ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

l l'Apôtre que Dieu, en nous donnant son Fils (Rom. vm, 3-2), nous a aussi donné toutes choses, et qu'en lui il nous a. comblés de toutes sortes de richesses (/ Cor. v, 7) ; de sorte qu'il ne nous manque aucune grâce ; nous rendons à Dieu, à la justice divine les satisfactions qui lui sont dues pour nos péchés par Notre-Seigneur Jésus-Christ, les actions de grâces que nous lui devons pour tous ses bienfaits; nous l'honorons infiniment par le sacrifice que nous lui en offrons sur nos autels.

Ces vérités sont de foi , nous ayant été révélées par le Saint-Esprit dans les divines Ecritures ; et ces grandeurs divines où nous sommes élevés ne sont pas une imagination ni une doctrine que nous ayons reçue seulement des hommes et des saints docteurs. C'est de Dieu que nous la tenons; i] n'y a donc rien de plus assuré. Disons encore (Galat. n, 20) que le Chrétien vit de la vie de Jésus, que sa vie est une continuation de sa vie.

Iï est vrai que ces vérités sont si élevées au-dessus de l'esprit de l'homme et de son raisonnement , qu'on ne les peut connaître que par une lumière surnaturelle. C'est une sagesse de Dieu qui est cachée, et que nul des princes du monde, dit l'Apôtre , n'a connue, mais que Dieu nous a révélée par son esprit ; car l'esprit pénètre ce qu'il y a de plus caché, même les plus profonds secrets de Dieu. (I Cor. iï, 7, 8, 10.)

Après donc la révélation qu'il a plu a Dieu tout bon et tout miséricordieux de nous faire de ces divines vérités , nous sommes inexcusables si nous ne les connaissons pas ; mais quelle terrible attente du jugement de Dieu si, les ayant ignorées, la grâce de notre vocation demeure inutile en nous par les ténèbres volontaires de notre esprit? Malheur à nous, qui, dans le plein midi des plus beaux jours de la grâce, et lorsque le soleil de justice s'étant levé nous environne de toutes parts de ses célestes clartés , marchons encore dans les ténèbres de la mort 1 Faut-il que, par notre aveuglement volontaire, les plus grandes grâces de Dieu nous servent de justes sujets d'une plus grande condamnation? faut-il que le Chrétien , qui est élevé à un état tout divin, se ravale jusqu'à être semblable aux bêles par le péché ? faut-il que l'enfant de Dieu se fasse enfant du diable? faut-il qu'ayant été honoré de la qualité de membre d'un Homme-Dieu, ayant participé à. la nature divine, ayant été destiné à une couronne immortelle, à des joies, des biens , des plaisirs , des grandeurs incompréhensibles pour une éternité , il se prive de toutes ses faveurs divines , et s'engage à des malheurs, des tourments, aux peines de l'enfer pour un jamais, pour un jamais ?

Mais lorsque l'homme était dans l'honneur, il ne l'a pas compris. (Psal. xlviii ,21.) On peut dire d'un grand nombre de Chrétiens ce que notre grand Maître dit dans l'Evangile ne saint Matthieu (Matth. , xm , 13-15) : En voyant ils ne voient pas, et en entendant

ils n'entendent ni ne comprennent pas ; et cette prophétie d'Jsaie (vi, 9) s'accomplit en eux. Vous écouterez, et en écoutant vous n entendrez point; vous verrez, et en voyant vous ne verrez point, car le cœur de ce peuple est devenu tout charnel.

Isaie a bien prophétisé de vous : Ce peuple m'honore des lèvres, mais ils ont le cœur bien, loin de moi. On réduit le christianisme à ne pas tomber en des péchés honteux , qui ôtent la réputation d'honnête homme, comme des péchés d'impureté, d'ivrognerie , d'injustice et autres semblables, à des pratiques extérieures, à assister à la sainte messe, aux offices divins, à entendre les sermons, à réciter quelque office, à faire quelque lecture pieuse, à donner quelques aumônes. Toutes ces choses sont bonnes et excellentes, sont louables , on doit exhorter à les pratiquer; mais la grâce du christianisme ne se réduit pas à. ces exercices.

Venez donc, Chrétiens, vous qui êtes les enfants de la lumière, les enfants de Dieu, et écoutez; mais en écouiant, que votre cœur comprenne ; vous qui avez des oreilles pour entendre, entendez : Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés en Jésus- Christ, nous avons été baptisés dans sa mort ? C'est comme parle l'Apôtre aux premiers Chrétiens (Rom. vi, 3); et ces mots, dit un savant et pieux interprète, ne savez-vous pas, font voir que les Chrétiens ne doivent pas ignorer la nature et le mystère du baptême. Ensuite le même Apôtre nous enseigne que nous avons été ensevelis avec lui parle baptême pour mourir avec lui; afin que comme Jésus-Christ est ressuscité, nous marchions dans une nouvelle vie, étant certains que si nous sommes entés en lui par la ressemblance que nous avons eue à sa mort, nous le serons aussi en sa résurrection.

Ces vérités regardent tous les Chrétiens,puisque l'Apôtre les applique à tous ceux qui ont été baptisés. Tous ceux donc qui ont reçu le saint baptême sont morts au péché, ayant été baptisés en sa mort; tous ont été ensevelis avec lui, afin que le corps du péché soit détruit ; tous ont été entés en lui, expression forte et admirable du saint Apôtre : car si nous sommes entés en Jésus- Christ, nous devenons un seul corps avec lui, comme la branche devient une avec l'arbre où elle est entée.

Voilà la grâce de notre vocation, et qui nous est enseignée par le Saint-Esprit même parlant par l'Apôtre. Ce n'est donc pas assez au Chrétien de pratiquer l'extérieur de la religion. Mais qu'il est rare de trouver des Chrétiens qui connaissent la grandeur de leur vocation (I Joan. i, 3), qui ne se regardent que comme une même chose avec Jésus-Christ, sachant qu'ils doivent vivre comme il a vécu (1 Petr. i, 15); qu'ils doivent être saints en toute leur conduite comme celui qui nous a appelés, est saint; qu'ils doivent mener une vie toute ressuscitée Col. m, 1); rechercher Jes choses qui sont (en haut, la pureté céleste, la compagnie des saints, et non pas ce qui est dessus la terre,

LE CHRETIEN INCONNU. — LIV. p

toutes les choses présentes, les biens, les plaisirs, les honneurs temporels.

Qui entend ces paroles que le grand Apôtre crie â tous les fidèles (Galat. m, 27) : fous qui avez reçu le baptême de Jésus- Christ, vous avez tous été revêtus de Jésus- Christ. Ces divines paroles ne s'adressent pas seulement aux religieux et aux religieuses, mais à tous ceux qui ont reçu le baptêtême , à tous les Chrétiens sans aucune exception ; tous donc sans aucune réserve doivent être revêtus de Jésus-Christ. Or, l'on ne voit pas les parties du corps qui sont vêtues, mais seulement l'habit qui les couvre; c'est donc Jésus seul qui doit être vu dans tous les Chrétiens, ainsi il ne les faut pas tant regarder en eux-mêmes qu'en Notre-Seigneur. Mais l'on ne doit pas être revêtu de Jésus-Christ, dit un célèbre interprète sur ces paroles, comme d'une robe qui couvre l'extérieur ; mais comme le corps est revêtu de l'âme, comme toute matière l'est de sa forme, comme le fer chaud l'est du feu, ainsi que nous étions revêtus du vieil Adam et de nous-mêmes : ce vêtement est propre jiour tout âge, pour tout sexe, pour toute dignité; ni Salomon, ni les lis ne sont si bien vêtus que ceux qui ont cet habit.

Après cela, si on considère avec attention ces vérités, il n'est pas possible de ne pas voir très-clairement la nécessité qu'il y a de s'appliquer à la connaissance de la qualité de Chrétien. Je vous exhorte donc, vous qui lisez ce discours, qu'il a plu à la divine Providence me faire donner au public; mais je vous conjure par le sang d'un Homme-Dieu, répandu pour vous, par tant de peines qu'il a endurées pour vous faire avoir la qualité divine que vous possédez, de ne point recevoir en vain une grâce si précieuse : rendezvous attentifs à ces vérités que nous expliquerons plus au long, avec le secours divin, dans la suite de ce petit ouvrage. Nous prierons le Saint-Esprit par sa très-pure épouse, l'immaculée Vierge, par les bons anges, et en particulier de celui qui vous garde, quil vous pénètre de sa divine lumière, afin que vous connaissiez une bonne fois ce que c'est que d'être Chrétien ; mais je vous demande encore par votre propre salut, de ne pas passer légèrement sur un sujet d'une si grande conséquence, mais de le méditer à loisir et souvent, et dans le temps où vous serez plu? retiré des créatures et que votre esprit sera [dus tranquille.

Les personnes qui s'engagent dans les confréries, en apprennent les règlements : les religieux s'appliquent à lire et à relire, considérer leurs règles et leurs constitutions, et nous laissons les statuts de notre baptême, les règles de la religion chrétienne : les exercices que nous en faisons se pratiquent ordinairement par routine et par habitude; il est rare de les faire par esprit intérieur et d'une manière digne de notre vocation. On vit de la sorte, on passe ainsi sa vie; cependant les saints Pères (Tertlll., Apolog., 46; Salvian., De gubern. Dei, lib. u) ont appelé ces Chrétiens, ou des Chrétiens imaginaires.

ou des Chrétiens masqués ; ils ont dit que ceux qui n'étaient pas conformes aux règles du christianisme, n'étaient pas réputés de véritables Chrétiens parmi eux ; que le nom de Chrétien, sans la chose qu'il signifie, devenait bien inutile; car Dieu, dans sa lumière infinie, ne juge pas selon les apparences : Ne vous trompez pas, dit l'Apôtre (Galat. vi, 7), on ne se moque pas de Dieu. Il parle avec cette force, pour imprimer dans l'esprit la nécessité des bonnes œuvres. A l'instant redoutable de la mort, le masque sera levé , et les Chrétiens qui auront vécu dans des passions déréglées comme des gentils qui ne connaissent pas Dieu, seront condamnés avec eux auxflamines éternelles. [Mat th. vu, 22.) Quand on aurait prophétisé au nom de Noire-Seigneur, qu'on aurait chassé les démous et fait beaucoup de miracles, si l'on ne fait pas la volonté du Père qui est au ciel, le Fils de Dieu déclarera qu'il n'a jamais connu ces Chrétiens et il les rejettera ; car personne, dit l'Apôtre (Rom. vin, 9), n'est à Jésus-Christ, fil n'a soyi esprit, autrement il ne serait pas enté en lui, il ne serait pas de ses membres, il ne serait pas une branche de cette vigne, il ne serait pas un véritable Chrétien, il n'en aurait que le nom.

Ecoutons donc l'Apôtre (II Thess. i, 11), qui au milieu de ses chaînes pour le Seigneur, nous supplie de vivre d'une manière digne de notre vocation, ne nous contentant pas de pratiques extérieures, mais marchant sur les pas de Jésus-Christ, imitant ses exemples ; car c'est à cela, dit saint Pierre (/ Petr. u, 21), que nous avons été appelés

Ne cessons donc de prier Dieu (Col. i, 9), et de lui demander qu'il nous remplisse de la connaissance de sa volonté parles dons de toute sagesse et de toute intelligence spirituelle, afin que nous vivions d'une manière digne de Dieu et que nous avancions dans sa connaissance; afin qu'il éclaire les yeux de notre cœur (Ephes. i, 18), c'est-àdire afin que nos lumières soient accompagnées d'un véritable amour; afin que nous sachions quels biens sa vocation nous fait espérer, quelles sont les richesses de la gloire dans l'héritage de ses saints, et quelle est la suréminente grandeur de la puissance qu'il a exercée surnous,qui croyons par l'ellicace de sa force très-vive. (ïbid. , 19.) Nous voyons, par celte expression de l'Apôtre, qu'il ne trouve point de paroles qui le satisfassent, pour expliquer l'opération de Dieu par Jésus-Christ sur nous; adressons-nous donc à son Saint-Esprit, afin qu'il nous la rende, c'est la grâce que nous lui demandons en toute humilité, et pour nous qui en devons traiter dans ce petit ouvrage, et pour ceux qui le liront avec attention.

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