CHAPITRE II
Le Chrétien est transféré de V état du péché à l'état de la grâce.
Créatures, qui êtes les ouvrages du Seigneur (Dàn. m, 57-89), bénissez toutes celui qui vous a créées, célébrez sa louange et sa
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
gloire éternellement; anges du Seigneur, bénissez son nom! cieux, bénissez le Seigneur 1 que la terre bénisse le Seigneur 1 que toutes les nations et les peuples qui y sont le louent, parce que sa miséricorde est affermie sur nous (Psal. cxvi, 2); parce qu'il a racheté notre vie de la mort et qu'il nous couronne de grâce et de miséricordes.
Nous savons, dit le disciple très-aimant et bien-aimé (Joan. m, 14), que nous sommes passés de la mort à la vie : science très-certaine et infaillible, puisqu'elle nousestenseignée par le Saint-Esprit. (Luc. i,79.)Oh ! l'he ureuse et agréable nouvelle, à nous qui étions ensevelis dans les ténèbres et l'ombre de la mort; nous sommes transférés de l'état de péché à l'état de la grâce : mais qui est bien pénétré de ces grandes et divines vérités?
Dieu appelle son peuple celui quin était pas son peuple (Osée n, 1k) et la nation qui n était pas chérie, la nation chérie (Osée i, 22.) L'Apôtre ensuite, appelle les Chrétiens, les chéris de Dieu (Rom. i, 7), ceux qui sont appelés saints, ceux qui ont été sanctifiés par Jésus-Christ (/ Cor. i, 2) et qui sont saints par leur vocation , pour qui le Fils de Dieu s'est Hvré lui-même pour nos péchés, afin de nous retirer de ce siècle corrompu, selon la volonté de Dieu notre Père (Galat. i, k) à qui la gloire soit rendue dans les siècles (Colas, i, 13), qui nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transférés dans le royaume de son cher Fils, qui nous a rendu la liberté et nous a appelés de sa vocation sainte ; c'est de la manière que «l'Apôtre qualifie notre vocation, parce qu'elle est divine et qu'elle nous rend saints.
Or, dans l'Ecriture, la sainteté signifie séparation; c'est pourquoi les Chrétiens y sont appelés saints, parce qu'ils sont retirés du siècle corrompu et séparés des infidèles.
Oh ! si nous savions ce don de Dieu 1 C'est ici que l'abîme de ses miséricordes immenses découvre où il faut que tout esprit se perde. O mon Seigneur et mon Dieu 1 que vous avons-nous fait? D'où vient qu'entre tant de nations et de peuples qui ont vécu sur la terre, vous nous avez choisis pour nous appeler à une vocation si sainte ? Considérons, Chrétiens, mes frères, mais considérons à loisir une grâce si grande et si singulière, et laissons-nous perdre dans un abîme d'admiration sur les miséricordes de Dieu sur nous.
Etonnons-nous et ne cessons jamais de nous étonner de ce que Dieu- ne nous a point fait naître il y a deux mille ans dans le pays où nous sommes, qui était pour lors plongé dans les ténèbres du paganisme; de ce que présentement nous ne sommes point nés parmi tant de peuples qui sont encore dans l'infidélité, ou de parents hérétiques au milieu du christianisme. Mais que plusieurs Chrétiens méditent d'où vient qu'ils ont reçu tant de grâces particulières, de ce qu'ils n'ont pas été élevés dans les campagnes, où souvent il y a si peu d'instruction » t si peu de secourspour aller à Dieu. Que l'on en recherche la cause tant que l'on
voudra, et l'on n'en pourra jamais trouver d'autre, qu'un amour extraordinaire de Dieu envers nous.
Nous l'appeions un amour extraordinaire envers les Chrétiens , parce que Dieu a un amour général pour tous les hommes. 7/ veut, dit l'Apôtre, que tous les hommes soient sauvés (I Tim. il, ko), et quils connaissent la vérité (car il ny a qu'un Dieu, et un Médiateur entre Dieu et les hommes, qui est Jésus- Christ homme) ; mais il ny a qu'un Dieu (I Tim. n, 6) ; il est par conséquent le Dieu de chacun, et qui ne veut donc pas de luimême qu'aucun périsse : il n'y a qu'un Dieu médiateur, qui s'est donné lui-même pour la rédemption de tous; c'est donc lui seul qui a satisfait pour tous, Dieu veut dont; que tous soient sauvés par lui. La preuve, dit un savant et pieux interprète sur ces paroles, serait trop vaste, si Dieu ne voulait sauver que quelques-uns. Aussi le Prince des apôtres (Il Petr. m, 9) nous enseigne qu'il ne veut pas qu'aucun périsse ; car Dieu de sa part veut le salut de tous les hommes.
Mais si nous ne pénétrons pas les moyens dont il se sert à l'égard des infidèles , nous ne devons pas ignorer que ses voies sont inaccessibles ; c'est ce qu'il nous découvre en sa divine parole, qu'il veut que tous les hommes soient sauvés. Qui est entré dans l'abîme des richesses de sa sagesse et de sa divine conduite ? (/ Tim. n, k.) Si nous ne connaissons pas les moyens dont sa divine providence se sert à l'égard de tous les particuliers, faut-il les nier, parce que nous les ignorons ? Les hommes savent-ils même les causes de plusieurs choses qui arrivent dans l'ordre de la nature, et la manière dont Dieu les fait? Révérons les conduites de Dieu dans un profond respect, sans les vouloir pénétrer, et adorons-les dans une entière soumission.
Cependant, l'on peut dire avec le Psalmiste (Psal. îv, 7j, que la lumière du visage du Seigneur est gravée sur nous; et avec l'Apôtre , que par la connaissance que les créatures de ce monde ont des choses qui ont été faites, ce qui est invisible en Dieu leur devient visible, même sa puissance éternelle et sa divinité (Rom. i, 20), de sorte qu'ils sont sans excuse. Les missionnaires apostoliques découvrent de temps en temps cette vérité parmi les infidèles qu'ils instruisent, et même dans les peuples dont l'esprit est le moins cultivé, ut qui sont les plus barbares, comme ceux qui vivent dans les forêts du Canada. Ceux qui y ont travaillé avec plus de force en notre Seigneur, et avec plus de bénédiction, nous ont témoigné que ces peuples féroces, non-seulement n'étaient pas sans lumière, mais qu'ils raisonnaient fortement, et leur faisaient des objections difficiles; qu'ils en ont trouvé qui connaissaient Dieu, sans jamais en avoir été instruits de personne de sa connaissance.
Mais les gentils , nous enseigne l'Apôtre (Ephcs. îv, 18], dont Cesprit est obscurci ie
ténèbres, par leur ignorance née de l'aveuglement de leur cceur, sont éloignés de la voie de Dieu. Voilà la cause de leurs ténèbres, l'aveuglement de leur cœur, le dérèglement de leur volonté, l'abandon à leurs passions corrompues. Ceux qui n'ont point obscurci la lumière naturelle par leurs péchés. Dieu leur donnant sa grâce pour les éviter, ont connu Dieu, et plusieurs l'ont glorifié comme Dieu. Les mômes missionnaires nous ont assuré que, rencontrant des personnes au milieu des barbares du Canada, dont nous venons de parler, qui demandaient à recevoir le saint baptême dès les premières instructions qu'on leur en donnait , ces hommes apostoliques voulant le différer, de peur de quelque récidive dans l'infidélité, s'en trouvaient néanmoins pressés, ces gens leur disant qu'ils avaient toujours taché d'aimer celui qui avait tout fait ; mais ne s'arrêlant pas à leurs paroles, après s'être informés de ceux avec qui ils vivaient, de leur conduite dans leur vie, ils avaient connu qu'ils avaient toujours observé la loi naturelle : c'est le sentiment de l'angélique docteur, que Dieu ne manquera pas à ceux qui l'auront gardée; et qu'ainsi, ou Dieu leur adressera quelque missionnaire, ou un ange pour leur donner la connaissance de Jésus-Christ auparavant leur mort.
Dieu donc veut sauver tous les hommes, et notre Seigneur Jésus-Christ est mort pour tous, mais il n'est pas mort également pour tous, Les Chrétiens, qui en sont les favoris, participent d'une manière singulière au bienfait de sa rédemption ; c'est ce que nous avons considéré dès le commencement de ce chapitre , et à même temps que son seul amour en est la cause. O combien les Chrétiens sont ingrats, qui reconnaissent si peu une grâce si particulière! L'Eglise célèbre tous les ans une fête, et c'est l'une de ses plus grandes solennités qu'elle appelle l'Epiphanie, ou l'Apparition du Seigneur, et que le vulgaire nomme la fête des Rois. C'est en mémoire de la grâce que nous autres gentils avons reçue en la personne des saints mages , à qui un Dieu fait homme s'est manifesté. Cette fête a été célébrée avec une piété spéciale par les Chrétiens des premiers siècles ; mais ils ont fini par la chair ce qu'ils ont commencé par l'esprit (Galat. in, 3) : présentement c'est une solennité qui se passe dans les plaisirs des sens, et la joie au Seigneur des anciens chrétiens est changée en de vaines satisfactions de l'homme animal (I Cor. n, 14), qui étant dominé par les sens ne comprend pas les choses de l'esprit de Dieu : ainsi ils célèbrent la fête dans laquelle le Fils de Dieu s'est manifesté à nous par une grâce inestimable, sans en avoir l'esprit. Un de leurs plus grands soins est de boire et de manger, ne considérant pas que le royaume de Dieu ne consiste pas dans l'usage de ces choses, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie du Saint-Esprit. C'est dans cette joie spirituelle et divine que nous devrions tous ensemble rendre grâces à Dieu par Jésus-
OElyres compl. de Boldon. I.
Christ de notre vocation au christianisme, le bénissant, le louant, publiant ses immenses miséricordes , donnant plus de temps qu'à l'ordinaire à la méditation d'une faveur si précieuse, nous approchant des sacrements, exerçant les œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles en l'honneur de la magnificence de sa grâce sur nous.
Mais le don de Dieu demande avec toute sorte de justice que nous ne l'oubliions jamais ; que pour nous en souvenir avec toutes les reconnaissances possibles, nous nous appliquions ou un jour toutes les semaines, ou au moins un jour par mois à y faire de sérieuses réflexions, à méditer avec une grande attention les sujets d'étonnement que nous en devons avoir , ce que nous avons remarqué dans ce présent chapitre; à inviter la très-sainte Vierge, tous les neuf chœurs des bons anges et des saints, à en remercier pour nous la divine Providence; mais surtout à offrir Jésus-Christ au Père éternel pour lui en rendre une gloire infinie, et pratiquer plusieurs bonnes œuvres en témoignage de notre gratitude.
Mais, ô ténèbres lamentables de la plupart des Chrétiens, qui sont des ingrats, qui à peine savent le don de Dieu, ou qui savent si peu l'estimer, qu'à peine en remercient-ils l'infinie bonté du Père des miséricordes! Notre bon Sauveur (Luc.
xvu, 12) ayant guéri dix lépreux, un d'entre eux se voyant guéri , retourna glorifiant Dieu à haute voix , et se jeta à ses pieds le visage en terre, en lui rendant grâces ; sur quoi Jésus dit : Les dix n ont-ils pas tous été guéris, ou sont donc les neuf autres? Il n'y a que cet étranger qui soit revenu, et qui ait donné gloire à Dieu. Le bienfait que nous avons reçu dans notre sainte vocation est bien autre que la guérison d'une maladie corporelle; et notre bon Sauveur a bien plus de sujet de nous reprocher notre ingratitude , et de dire à un grand nombre de Chrétiens qu'il s'en trouve peu qui en rendent gloire à Dieu. O que la grâce du christianisme est peu connue !