CHAPITRE VI
Dieu inconnu dans son amour.
Saint Augustin remarque que le cœur ae l'homme est si naturellement porté à aimer* qu'il est très-rare de mourir à une inclination si douce et si générale : l'on aime, et l'on veut être aimé ; mais l'on s'intéresse particulièrement à l'être des personnes considérables. Que les hommes ne font-ils pas pour avoir les bonnes grâces des grands du siècle ? et ce leur est une joie sensible lorsqu'ils en sont considérés : cependant l'amitié des princes et des rois même se termine tout au plus à quelques biens temporels qu'ils peuvent faire, qui n'ont rien de solide, et qui ne demeurent point, puisqu'il les faut quitter aussi bien que les personnes. Ne mettez pas votre confiance dans les princes, dit le Prophète-Roi, ni dans les enfants des hommes, qui ne peuvent vous sauver : leur âme sortira de leur corps, et eux retourne' ront dans la terre d'où ils ont été tirés; en ce jour tous leurs desseins et toutes leurs entreprises s'évanouiront. ( Psal. xlv, 2, 4. ) Cette seule pensée est bien capable de nous découvrir pleinement la vanité des amitiés des créatures; il yena peude véritables; celles qui sont les plus sincères sont peu de chose : il est difficile de les acquérir, elles sont inconstantes et très-sujettes au changement : mais quand elles dureraient toute la vie, ce qui est rare enfin ; il faut qu'elles cessent à la mort. Ah ! pour lors que nous servirontelles? Nous restera-t-il la inoindre chose des
biens apparents qu'elles nous ont procurés? les personnes qui nous ont aimés nous accompagneront-elles au redoutable tribunal de Dieu? la faveur des grands au monde nous y servira-t-elle de quelque chose?
Helas ! c'est où leur pouvoir ne va point, et où toutes leurs grandeurs leur sont à euxmêmes inutiles.
Heureux celui pour lors qui a le Dieu de Jacob pour son défenseur, et qui a mis sou espérance au Seigneur son Dieu, qui a fait le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent. Les créatures périssent, et Dieu demeure : elles vieillissent comme un vêtement, elles changent, mais Dieu est toujours le même. Qu'il est avantageux d'en êire aimé, puisque son amitié ne finit point, et que la mort, qui est une privation générale de tout ce qu'il y a au monde, ne sert qu'à l'établir davantage, pour durer autant que Dieu sera Dieu, pour un jamais, pour un jamais 1
Cependant Dieu est peu aimé par les hommes. Une infinité d'infidèles et d'hérétiques ne l'aiment point ; la terre est remplie de pécheurs, et même parmi les catholiques qui vivent sans son amour. Cette vérité a l'ait pleurer les saints inconsolablement ; et en elfet, il n'est pas aisé de contenir les larmes à ceux qui ont de la lumière ; et il est de la dernière justice de les répandre à torrents. 0 mon Seigneur et mon Dieu, que les hommes ne vous connaissent-ils 1
Ils disent qu'ils aiment ce qui est aimable, la beauté les charme, la douceur les gagne, les bienfaits, l'espérance des honneurs, les mérites des personnes, leur qualité leur emporte le cœur ; tout cela a lieu parmi les créatures qui devant vous ne sont que de vilaines laideurs, ne sont que des riens. Et vous, ô mon Dieu 1 dont les grandeurs sont infinies, ainsi que le bien que vous faites à ceux qui vous servent , vous n'êtes point aimé. 0 vous qui lisez ces étonnantes vérités , rentrez un peu en vous-même, et dans un profond recueillement, considérez s'il y a un aveuglement semblable et une insensibilité pareille,
Les hommes donc aiment ce qui est beau : et qui pourrait dire, et qui pourrait penser les beautés de l'être de Dieu? elles fiassent tout entendement ; jamais l'œil n'a vu, ni l'oreilie entendu rien qui en approche. Les hommes s'empressent après la faveur des grands, et les grandeurs de Dieu sont infinies ; et tous ceux qui l'aiment sans aucune exception, ceux qui en ce monde en sont les opprobres même et l'abjection, seront de grands rois dont le royaume n'aura point de lin. Les hommes aiment les biens, et Dieu en destine d'inénarrables et d'éternels à ceux qui l'auront aimé. Les hommes cherchent leurs plaisirs, et Dieu enivrera ceux qui le servent, pour parler avec lePsalmistef de l'abondance de sa maison, et les fera boire du torrent de ses délices (Psal. xxxv , 9) : ses délices les inonderont, car ils entreront dans la joie du Seigneur. 11 n'est pas écrit, dit saint Augustin, que cette joie du Seigneur entrera en eux, car elle est im-
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mense, ils ne la pourraient pas contenir ; mais ils y entreront et ils y seront abîmés pour jamais : c'est ce qui est incompréhensible; être abîmé éternellement dans les plaisirs infinis d'un Dieu! être bienheureux du bonheur de Dieu même par participation! Ce sont les biens , les douceurs, les couronnes immortelles qui sont préparées au divin amour, dont néanmoins la plupart des cœurs sont vides.
Venez et écoutez, ô hommes 1 venez et voyez ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment. Que les justes dans cette bienheureuse espérance soient comme dans un festin et dans la joie en sa sainte présence , et qu'ils soient comblés d'allégresse, qu'ils chantent des cantiques et des hymnes à la gloire de son nom. O hommes, si vous saviez ce que c'est d'aimer Dieu, et d'en être aimé! Mais Dieu qui est inconnu dans ses grandeurs , est inconnu dans son amour. Cependant finissons cette première partie, en criant aux hommes : Ou mourir , ou aimer Dieu, et mourir et
l'aimer , pour ne cesser ^amais de l'aimer. O bienheureuse Vierge 1 la mère du bel amour, dont le précieux cœur a été entre les pures créatures le cœur le plus aimé, le plus aimant et le plus aimable qui fut jamais. O la reine de tous les divins amants 1 prosternés à vos pieds sacrés, le lieu ordinaire de notre refuge, nous vous demandons en toute humilité par les bontés du cœur adorable de Jésus votre Fils bien-aimé , que tous les moments de. notre vie soient pleins du pur amour de Dieu seul; que nous vivions continuellement dans ce pur amour, que nous y mourions, pour être abîmés dans l'amour éternel de la sainie Sion , où Dieu seul fera toutes choses en tous. Anges du pur amour, saints et saintes du pur amour, après vous avoir salués avec tous les respects dont la grâce nous rend capables, obteneznous le seul amour de Dieu seul , pour la seule gloire de Dieu en trois personnes, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, Trinité suradorable, la fin aussi bien que le principe de toutes choses.
SECONDE PARTIE