CHAPITRE III
Le Chrétien est fait une nouvelle créature, et il entre dans un nouveau monde.
Nous avons deux sortes de naissances, l'une dans la corruption du péché , l'autre dans la sainteté de la grâce. Nous tirons la première d'Adam, nous recevons la seconde de Notre-Seigneur Jésus-Christ. De là vient que dans l'Apocalypse il est appelé le commencement de la créature de Dieu, c'esi-àdire le premier chef-d'œuvre de Dieu, le principe de tout le monde nouveau, celui qui en contient toute la beauté et la perfection, et avec lui nous sommes une nouvelle créature créée en lui, comme nous l'apprend l'Apôtre (Ephes.n, 17.) Le christianisme est une nouvelle naissance, quiconque est baptisé est une nouvelle créature en Jésus- Christ (Joan. m, 7) ; c'est pourquoi il naît de nouveau, c'est-à-dire, eomme le remarque un savant interprète , qu'il faut être refondu
comme un vase infecté et pénétré partout de venin; qu'il faut avoir un nouvel être, une nouvelle vie , mourir à tout ce que l'on est, pour vivre en Jésus-Christ , non-seulement par le sacrement extérieur, mais par sa réalité et par son opération intérieure : car on ne renaît pas seulement pour recevoir la grâce du baptême , mais pour la vie qui suit cette nouvelle naissance, et les opérations qui doivent accompagner cette vie; vie qui avant pour principe l'esprit de Dieu, est une vie au-dessus de toutes les vies.
C'est une vie qui est une continuation de la vie d'un Homin'e-Dieu. Comme les enfants d'Adam reçoivent en leur naissance les inclinations de leur père, comme ils sont naturellement possédés de son amour-propre, de sa cupidité , de son affection pour les vaines satisfactions de la terre , de sa passion pour la domination et la grandeur; de même les enfants de Dieu dans leur génération reçoivent les inclinations de Jésus-Christ ; et lorsqu'ils lui sont parfaitement unis, ils ne sont animés que de son esprit, qui ne peut prendre aucune complaisance qu'en ce qui est régénéré de lui.
Notre Sauveur, par le mystère de son Incarnation , fait un nouveau monde , et c'est à lui qu'il appartient de tirer les âmes du péché et de la malignité du siècle corrompu, pour nous transférer dans un autre monde; monde surnaturel, élevé incomparablement au-dessus du monde visible, pour être associés à Dieu, la très-sainte Trinité nous consacrant à son honneur, en nous séparant des créatures et de nous-raêm^s.
Dans ce monde surnaturel , on ne respire que le pur air de grâce, toutes les choses anciennes sont passées, tout nous est rendu nouveau, une nouvelle naissance (Philipp. iii,20), un nouveau Père, une nouvelle conversion qui doit être dans les cieux avec les anges et les saints (Ezech. xxxvi , 25). Comme nous y sommes une nouvelle créature en Jésus-Christ, nous y avons un cœur nouveau et un esprit nouveau [Psal. l, 9), un cœur pur et un esprit droit.
Les grandeurs, les biens, les joies saintes que l'on possède dans ce monde surnaturel, font connaître que ce n'est rien d'être du monde de la nature, qui n'a rien parmi tous ses honneurs, toutes ses richesses et vaines satisfactions, qui en approche, et qui ait aucune proportion Nous ne sommes plus du monde qui est dans la malignité (Joan. xvu , 14; J Joan. v, 19); nous n'y devons pas prendre plus de part que notre bon Sauveur , qui est notre chef, et avec lequel notre vie est cachée en Dieu. Nous ne sommes plus delà Judée ni de la Grèce ni libres ni esclaves (Rom. x, 10), mais une même chose avec Jésus-Christ. Nous ne sommes plus des créatures de ce inonde, comme l'Apôtre appelle les infidèles à la différence des Chrétiens (Galat. m, 28), dont le Psalmiste avait prédit qu'ils devaient être le peuple qui sera créé, et qui louera le Seigneur. (Psal. ci, 19.) C'est dans ce sens que l'interprète syriaque et l'arabe prennent ces paroles du Prophète-Roi.
Or, nous n'entendons pas, par tout ce que nous venons de dire, que le Chrétien même parfait ne tombe en de légères offenses, quoique celui qui marche dans les voies de la perfection n'en commette pas la moindre de propos délibéré et dans une pleine connaissance. Mais de même que le disciple bien-aimé écrit (Joan. in, 6, 9), que celui qui est né de Dieu ne pèche point, et qu'il ne peut pécher, c'est-à-dire, pendant qu'il n'éteint point la charité , ou pendant qu'actuellement il aime Dieu de tout son cœur; de même aussi nous disons ce que le Chrétien fait et doit faire agissant en Chrétien, et quelle est la grâce de sa vocation sainte, de laquelle plusieurs abusent avec tant d'infidélité , qu'ils s'abandonnent même à de grands péchés.
Cependant le Fils de Dieu nous déclare que nous ne sommes plus du monde, et il le répète plusieurs fois, pour nous insinuer plus fortement cette doctrine dans nos esprits ; mais qui l'entend et qui la croit? Oui y pense môme? On est tellement persuadé du contraire que souvent l'on se sert du prétexte %du monde pour chercher des excuses dans ses. péchés [Psal. cxl, k). On dit: 11 faudrait donc n'être pas du monde; certainement c'est bien ignorer la doctrine du Fils de Dieu , qui nous enseigne que ses disciples n'en sont point.
Mais si nous ne sommes plus du monde présent, il faut donc vivre dans un autre inonde, qui est le monde de grâce, le monde chrétien, et en observer les lois et les règles. En Jésus-Christ (s'écrie l'Apôtre aux Galates) il ne sert de rien d'être circoncis, ou incirconcis, mais il faut-être une nouvelle créature (Galat. vi, 15). Ce n'est rien pour la vie chrétienne, les qualités que l'on peut avoir, les actions purement naturelles et humaines quelque éclatantes qu'elles puissent être ; il faut être une nouvelle créature opposée à l'ancienne dans des sentiments et dans des affections contraires. 0 que peu de Chrétiens entendent bien ces vérités l