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CHAPITRE V

Le Chrétien a le Fils de Dieu pour son Maître.

Toutes les créatures sont autant de voix qui publient hautement les grandeurs du Créateur. Les deux racontent sa gloire et le firmament public les ouvrages de ses mains. Ce n'est point un langage ni des paroles dont on n'entend point la voix ; car leur bruit a retenti par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde. (Psal. xviif, 2-4.) Mais Dieu ne s'est pas contenté de nous parler par les éléments, les cieux et tout l'univers ; il n'a pas voulu même seulement se faire connaître à nos pères par divers degrés et sous des figures différentes (Hebr. i, 1), parles prophètes; il s'est servi de plus de ses anges, ces esprits bienheureux, ces princes du ciel, pour en faire ses ambassadeurs vers les hommes (Psal. cm, 5); il a voulu qu'ils aient disposé l'ancienne loi, comme l'Apôtre nous l'apprend écrivant aux Galates. (Galat. m, 19.)

Mais son divin amour ne s'est pas arrêté à toutes ces faveurs, il nous a parlé enfin par son Fils, qu'il a établi l'héritier de tous ses biens, par lequel même il a créé les siècles, qui est la splendeur de sa gloire et l'impression de sa personne ; qui soutient toutes choses par sa toute-puissante parole ; qui, après avoir purifié les péchés, est assis à la droite de la souveraine majesté dans les cieux; le Verbe incréé s'est incarné dans les entrailles de la très-pure et de la trèssainte Vierge , il s'y est fait homme pour se rendre visible; et "pour lors, ce que Dieu avait prédit par le prophète lsaïe s'est trouvé heureusement accompli : Vos yeux verront le Maître qui vous enseigne, et vos oreilles entendront sa parole. (Isa. xKx , 20; 21.)

C'est en lui que sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu (Joan. vi, 69); c'est en lui que l'on voit les pensées de Dieu, ce qu'il estime et ce qu'il aime; c'est lui qui a les paroles de la vie éternelle. Cet aimable Dieu-Homme a dit lui-môme qu'il était né et qu'il était venu au monde pour rendre téinoignageà la vérité (Joan. xvm) ; c'est pour cela qu'il est né, et il est venu pour cela. Quiconque, dit-il encore, aime la vérité, écoute ma voix. Il est venu en ce monde pour nous apprendre à honorer et à aimer Dieu par un véritable culte, pour nous instruire à l'adorer en esprit et en vérité.

11 nous enseignait, dit saint Luc (xix, 47), tous les jours dans le temple; mais il a eu deux chaires principales, la crèche et la croix : et, de plus, son amour, qui n'a point de bornes, nous fait continuellement de hautes et divines leçons dans le mystère adorable du très -saint sacrement de son corps et de son sang, dans lequel il demeurera jusqu'à la fin du monde, ce qui lui a fait dire à ses disciples : Soyez assurés que je serai toujours avec vous jusqu'à la fin des siècles. (Matth. xxvin,20.) Oh! quelles leçons ce divin Maître nous fait dans ces mystères !

Quel avantage et quelle gloire pour nous d'avoir un tel docteur, d'avoir l'honneur d'être de ses disciples, et avec quelle application devons-nous étudier dans son école? Mais la doctrine qu'il enseigne est du ciel : Celui qui vient de la terre est de terre, et ce qu'il dit tient de la terre. Voilà comme les philosophes ont parlé ; mais celui qui vient du ciel est au-dessus de tous, etc. ; celui que Dieu a envoyé dit des paroles de Dieu (Joan. ni, 32, 34), parce que Dieu ne lui donne pas son esprit par mesure. Or, ces paroles ne se comprennent pas par la lumière purement naturelle, quand elles nous apprennent que la pauvreté, le mépris et la douleur sont un grand bonheur; les sens s'irritent, la nature et la raison même s'en choquent; il semble que c'est parler contre le bon sens, il faut que ce soit la raison éclairée et conduite par l'esprit de Dieu, comme régénérée et soumise à lui comme celle qui est la lumière du nouvel homme, la recevant de lui et l'écoutant, au lieu que la raison humaine domine en elle-même et s'assujettit à sa propre lumière. Pour bien comprendre les paroles de Notre-Seigneur, il faut avoir son esprit, qui est bien opposé à l'esprit du monde, et sans cet esprit on n'y entend rien. Votre connaissance, dit le Prophète-Roi, est tout à fait merveilleuse, elle est au-dessus de, moi , elle est infiniment relevée , et je n'y pourrai atteindre. (Psal. cxxxvm, 5.)

Pour y arriver, on doit beaucoup s'abaisser; car le Seigneur, qui est le Très-Haut, regarde les choses basses, et voit de loin les choses hautes. (Psal. cxxxvn, 7.) Dieu fait connaître ses vérités aux humbles, et laisse les sages et les prudents du monde dans l'aveuglement que leur cause leur orgueil ; ce que considérant notre grand et divin Maître, son ..esprit en eut un transport de

joie, et ensuite il rendit grâcej à son Père, le Seigneurdu ciel et de la terre, de ce qu'il avait caché ces choses aux sages et aux prudents, et qu'il les avait découvertes aux petits, et il déclare que tel est le plaisir de son Père. (Matth. xi, 25.)

Que nul donc ne se trompe soi-même, dit l'Apôtre, si quelqu'un d'entre vous se croit sage, selon lejmonde, qu'il devienne fou pour être sage, parce que la sagesse de ce monde est folle devant Dieu, l'Ecriture disant (Job v, 13) : J'arrêterai les sages dans leurs subtilités.Et en un autre endroit (Psal. xcm, 11): Dieu a connu la pensée des sages, il en a découvert la vanité. .(/ Cor. m, 18, 20.) Le mémo Apôtre nous enseigne encore que l'Ecriture dit : Je confondrai la sagesse des sages et je rejetterai la prudence des prudents, (i Cor. i, 19.) Où sont 1rs philosophes? Où sont les docteurs de la loi? Où sont les curieux do la nature? Dieu n'a-t-il pas changé la sagesse de ce monde en folie ? Mais ce qui est bien remarquable, c'est que l'Apôtre (ICor. iv, lOetseq.) nous apprend même que, parmi les premiers Chrétiens, il y avait de ces sages de la prudence du siècle, qui usaient trop de précautions, qui se gouvernaient trop par la lumière de leur esprit et par une politique humaine. Ce qui fait qu'il s'écrie : Nous sommes fous pour Jésus-Christ, et vous, vous êtes sages en Jésus-Christ; nous sommes faibles, et vous êtes forts. (1 Cor., îv, 10.) 11 veut dire qu'il ne se munissait pas de la prudence humaine.

Mais ce qui semble faiblesse en Dieu est plus puissant que les hommes, et ce qu'on appelle esprits forts dans le monde, qui sont des personnes puissantes dans le raisonnement , qui ont l'esprit élevé dans la vanité, ne sont que faibiesse, s'ils ne sont unis à l'esprit de Jésus-Christ; l'esprit humain est si faible que les moindres choses l'arrêtent, Aristote avec toute sa philosophie n'a pu concevoir le flux et retlux de la mer. On ignore la cause des vents et mille autres choses naturelles, ce qui fait que les esprits sont partagés en tant de différentes opinions , et dès lors que les plus sublimes s'abandonnent à leur conduite, ils s'évanouissent dans leurs pensées, comme ou l'a vu dans Tertullien et dans Origène.

L'ange qui s'est regardé et qui s'est appuyé sur lui-même, en se trouvant il s'est perdu; celui qui se défie de lui-même et qui s'appuie sur Jésus-Christ, lui étant divinement uni, participe à sa sagesse et à sa lumière; sa connaissance a pour fin un Dieu, et du côté du principe elle vient de Dieu; ainsi elle est certaine, et il faut que tout raisonnement humain lui cède.

Salomon, dans i'Ecclésiaste (c. i), reconnaît la vanité de la science, lui qui, pendant son règne pacifique, s'était adonné à la science de la philosophie naturelle et morale, à la connaissance de la sagesse, au discernement de la vérité d'avec les erreurs , qui avait fait le modèle d'un prince parfait par ses belles lumières, qui n'ignorait rien, et qui jugeait si sainement des choses.

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDOS

II y a des savants curieux qui ont plus de soin de remplir leur esprit de connaissances que les avares leurs coffres d'or et d'&rgent. Comme ,il reste toujours plus de choses à savoir que celles dont on a la connaissance, on demeure toujours dans la curiosité d'en apprendre; il n'y a point de fin ; car pour bien pénétrer une chose, il faut bien du temps, et quelque temps apjès, comme il arrive de nouvelles difficultés, il faut aussitôt se remettre dans la recherche des autres ; et comme ils ont l'esprit tout plongé dans 1rs curiosités des sciences, ils se rendent inhabiles pour les choses de Dieu, se trouvant entièrement dans les choses extérieures qui la remplissent. Dieu, d'autre part, les abandonne à eux-mêmes; aussi voit-on ••es gens-là qui veulent tout savoir, qui regrettent d'avoir perdu une occasion d'apprendre quelque chose de nouveau, qui ne veulent rien ignorer de ce qui se passe dans le siècle, être peu occupés des affaires de l'éternité.

Leurs esprits s'attachent aux nouvelles doctrines ; ils cherchent les pensées curieuses ou relevées dans les livres et dans les sermons , ils s'apt liquent à former de nouvelles disputes ; mais ils pensent peu à imiter Jésus- Christ en sa doctrine de la pauvreté, du mépris et de la douleur, des croix et du dégagement de toutes choses, ces savants curieux sont bien éloignés du royaume de Dieu. On a écrit qu'il serait plus aisé de faire d'un charnel un spirituel que de ces doctes suffisants un véritable disciple de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Et de vrai , si tout attachement est un obstacle de l'union avec Dieu, celui que l'on a pour les sciences et à l'esprit est d'autant plus dangereux qu'il est moins aperçu, et qu'étant même souvent estimé et applaudi, on n'en voit pas le mal, et on y demeure pris; ces gens ordinairement sont secs et indévots, et pendant qu'ils donnent tant de temps à, l'étude, ils ont de la peine ù s'appliquer durant quelques heures à l'oraison, dans laquelle ils s'ennuient et dont ils sortent avec peu de fruit -, ils étudient peu aux pieds de notre divin Maître, et ainsi ils sont peu éclairés dans la science des saints, pendant que de simples personnes sans doctrine, comme les Thérèse, les Gertrude et plusieurs autres s'y rendent admirables par l'exercice de la sainte oraison.

Ils disent, et ils ne font pas (Matth. xxm, 3); ils enseignent quelquefois ce qu'il y a de plus saint dans l'Evangile, et il n'y a rien qui y soit moins conforme que leur vie ; leurs desseins et leurs désirs tendent aux choses temporelles, lis recherchent l'es bénéfices et quelquefois ils les accumulent ; ils si; servent du revenu pour le faste et les plaisirs; ils sont fort sensibles au point l'honneur, et ils ont de la peine à être humiliés ; ils s'offensent de tout ce qui les choque, et on les voit dans la recherche do l'estime des hommes, île leur amitié et de leur faveur; ils ne sont pas ennemis des {lises -de, la vie; leurs entretiens dans les

conversations sont des choses curieuses, qui regardent l'esprit, ou des affaires du siècle, et Dieu y a bien peu de part ; ils sont peu pénétrés du rien des choses créées, quand ils diraient cent fois que Je monde n'est rien, puisque dans la pratique ils regardent le monde et les choses du siècle comme dignes de leur estime et de leur affection. La science des saints qui consiste dans le dépouillement du vieil homme, dans un esprit de mort à soi-même, à tout ce qui n'est pas Dieu, ou pour Dieu, ne s'apprend pas par les lumières naturelles, ni elle n'est pas donnée à l'homme animal, qui n'est pas (dit le savant et pieux interprèle le P. Àmelot), seulement celui qui n'est pas dominé par les sens, mais celui qui étant justifié ne vit pas du seul esprit de Dieu. Celui-là même ne conçoit pas la pureté de la vie spirituelle, et cet homme animal, dit l'Apôtre, ne comprend point les choses de l'esprit de Dieu, et il n'est pas capable de les concevoir, parce que c'est par i esprit qu elles se discernent. (I Cor. n, ik.) Si quelqu'un, dit notre grand Maître, veut obéir à la volonté de Dieu, il connaîtra de sa doctrine. (Joan. vn, 17.) Saint Grégoire remarque que les disciples qui allaient à Enimaiis (c'est dans l'homélie qu'on lit dans l'office de la première fête après le saint jour de Pâques) , ne furent pas éclairés par les poroles du Fils de Dieu, mais eu faisant ce qu'il avait commandé.

Ce ne sont pas, dit l'auteur du pieux livre de Y Imitation de Notre-Seigneur Jésus- Christ, les grandes paroles qui rendent l'homme agréable à Dieu, mais une vie vertueuse. Que sert-il dedisputer des plus hauts mystères, comme celui de la très-sainte Trinité, si on n'a pas l'humilité, dont le défaut nous rend désagréables à la divine majesté? On ne saurait trop le dire : C'est aux petits et aux humbles de cœur que Dieu révèle ses secrets (Matth. xi, 25); ce sont ces humbles qui goûtent sa doctrine; qui, à l'imitât ion de la pi us humble des créatures, la glorieuse Mère de Dieu, en conservent les paroles, les cousin dérant dans leur cœur. (Luc. u, 19.) Ce sont les humbles qui s'appliquent à la pratique, et qui, par l'exercice qu'ils en font, méritent que la divine lumière s'augmente toujours de plus en plus en eux. Tout homme qui pratique la loi, dit le Psalmiste (Psal. ex, 10), en aura la lumière et l'intelligence véritable. A qui le Seigneur, nous déclare le Saint-Esprit par le prophète Isaïe {Isa. xxvm, 9), enseignera-t-il sa loi? A qui donnera- t-it l'intelligence de sa parole? A des enfants, à des enfants qu'on ne fait que sevrer? qu'on vient d'arracher de la mamelle. Ce ne sera donc pas aux esprits superbes, mais à ceux qui ont la simplicité des enfants; c'est pourquoi le même Saint-Esprit nous dit par le même prophète (Isa. xxix, 15) : Malheur à vous qui vous retirez dans la profondeur de vos cœurs, c'est-à-dire, aux sages, en eux-mêmes.

C'est de ces sages, dont nous entendons parler, dans ce chapitre, dont le cœur est

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