CHAPITRE XL
Le Chrétien rend à Dieu des honneurs infinis.
« L'honneur, » dit un pieux auteur, « tire son prix et son excellence, non de celui qui est honoré, mais de la personne qui honore. » Or comme toutes les créatures ensemble sont infiniment éloignées de la grandeur de Dieu, elles ne peuvent pas l'honorer autant qu'il le mérite. Toutes les nations, dit le prophète Isaïe (Isa. xl, 15, 16), ne sont devant lui que comme une goutte d'eau. Toutes (es îles sont devant ses yeux comme un grain de poussière. Tout ce que le Liban a d'arbres ne suffirait pas pour allumer le feu de son autel, et tout ce qu'il y a d'animaux serait trop peu pour- être un holocauste digne de lui. Tous les peuples du monde sont devant lui comme s'ils n étaient point , et il les regarde comme un vide et un néant. Quand donc nous lui aurions offert en holocauste tout l'univers, ce ne serait qu'un néant que nous lui présenterions.
C'est ici qu'il faut s'écrier que Dieu est admirable dans sa sagesse, dans les moyens qu'il a trouvés pour le faire dignement honorer. Le Verbe éternel se fait homme, afin qu'en ses abaissements il puisse rendre à son Père un honneur infini, pour nous- mettre en état d'honorer et de servir Dieu d'une manière digne de Dieu. Qui des hommes, ma;s qui des anges et des séraphins aurait pu jamais penser rien de pareil? Ayant un Dieu-Homme, nous sommes en pouvoir de rendre à Dieu par lui toutes les louanges, tout l'amour, toute !a gloire que Dieu mérite. Dieu est glorifié par Jésus autant qu'il le peut et qu'il le doit être , tout cela lui étant rendu par une personne infinie qui Jui est égale en toutes choses, et qui s'est rendue son inférieure tout exprès pour lui rendre tous ces honneurs,
C'est ce qui montre très-bien la grandeur et la vérité de la religion catholique; car elle fait rendre à Dieu le culte qui lui est dû , et elle le fait de la manière la plus parfaite qui se puisse jamais concevoir, puisqu'elle ne lui immole pas de pures créatures en témoignage de sa souveraineté et des excellences de son être suradorable, comme l'on faisait dans l'ancienne loi , mais qu'elle lui offre en sacrifice un Homme-Dieu, l'adorable Jésus.
Le sacrifice de Jésus est le supplément du zèle de ceux qui , désirant passionnément s'immoler eux-mêmes, se sentent incapables d'honorer Dieu autant qu'il le mérite par leur sacrifice. Par celui de l'adorable Jésus, on défère une louange infinie à la sainteté de Dieu, à sa justice, à la suffisance qu'il a de soi-même , en un mot à toute son infinité. On proteste par ces divins anéantissements que non-seulement l'univers, mais encore ce Fils bien-aimé a dû s'anéantir de la sorte devant lui , et qu'il n'y a que lui seul qui puisse lui rendre un honneur proportionné à sa grandeur. C'est pour cela que celte victime morte une fois se présente tous les jours sur nos autels, pour y donner à Dieu une gloire parfaite. Tous les Chrétiens, pendant qu'il s'y immole, doivent s'immoler avec lui, adorant le Père éternel dans sa grandeur infinie, s'anéantissant devant lui en esprit et en vérité , confessant qu'il surpasse toute adoration et toute louange, qu'il est par-dessus tout amour; et, dans cette vue , n'étant pas contents de ce qu'ils peuvent faire , ils doivent ajouter l'offrande du Seigneur de la gloire crucifié, publiant avec lui qu'il a voulu mourir pour offrir à sou Père tout ensemble et un recueil et un excès de toutes sortes d'honneurs et de respects.
Oh l si nous savions estimer le trésor que nous avons en Jésus-Christ 1 il est si riche que nous trouvons de quoi nous acquitter parfaitement, rendant à Dieu ce qui lui est dû; et nous pouvons dire en toute vérité avec l'Apôtre (Rom. vin, 32) : Se peut-il faire que le Père éternel, en nous le donnant, ne nous ait pas aussi donné toutes choses? Le zèle que nous devons avoir pour sa gloire, nous doit combler d'une joie incroyable : considérant que Dieu trouve en ce Fils bien-aimé l'accomplissement de tous les souhaits qu'il fait pour soi et pour tous ses enfants ; qu'il est le refuge des saints dans leur impuissance, la perfection de toutes les vertus et la source inépuisable de la vie éternelle.
Celte adorable victime est comme la ressource générale de la perte de toutes les grâces, comme la restitution de tous les larcins qui sont faits à Dieu; c'est elle qui arrête la sévérité divine, la présentant au Père éternel, le priant de tourner ses yeux sur le visage de son Fils , et de ne point avoir égard aux folies et aux ignorances des hommes; lui demandant qu'en son tribunal, leur impiété ne prévale pas sur la religion de son Fils ; mais que le poids d'une si pure e»
iUl
si innocente hostie mise en la balance, remporte î-ur celui des crimes et des abominations de la terre.
Cependant l'iniquité inonde la terre, et le Saint-Esprit nous apprend par l'apôtre de la dilection (I Joan. v, 19) , que tout le monde est dans la malice : et le monde, dans l'aveuglement où sa malice l'a réduit, pense peu à l'état déplorable où il se trouve ; c'est ce qui nous presse de faire encore réflexion sur les horreurs du péché, quoique nous en ayons déjà parlé. Des pécheurs font peu d attention que le plus petit péché véniel est cependant quelque chose de considérable, qu'il vaudrait mieux que tout l'univers pérît que de le commettre. Que l'on pense a cette vue , quand la désolation arrivera à la consommation des siècles, quand tout le monde brûlera et que tout ce qu'il y a au monde de royaumes, de provinces, de palais, d'édifices, sera consumé dans les flammes, il est difficile de le bien méditer sans être saisi de crainte et de tremblement. Néanmoins un seul péché véniel est un mal plus grand, car c'est un mal commis contre Dieu, et il ne serait pas permis de s'y laisser aller, quand il s'agirait de l'anéantissement de tous les anges et de tous les hommes. 11 ne faut pas après cela être surpris si les saints ont dit qu'ils auraient mieux aimé souffrir tous les tourments imaginables, que d'en commettre le moindre; mais il ne s'en commet pas quelques-uns, niais tous les jours des millions par toute la terre ; quel moyen de réparer l'injure qui en arrive à Dion?
Mais comment satisfaire à la divine justice, non-seulement pour des offenses légères, mais pour le péché mortel, dont un serviteur de Dieu a écrit avec bien de la vérité, que tous les anges, ni tous les hommes ne sauraient en toute l'étendue de l'éternité, concevoir jusqu'au fond l'importance ni l'énormité d'un seul, attendu que l'excès de son horreur se mesurant par celui dés perfections de Dieu, à qui il est contraire, ces mômes perfections étant infinies, la malice qui les combat prend une certaine infinité d'abomination impénétrable à tout esprit créé. En suite de quoi il est très-vrai, mais très-étonnant, qu'il n\- a que l'esprit de Dieu qui puisse parfaitement connaître la grandeur ou profondeur de cette malice, comme il n'y a que lui seul qui sache ce qu'il est, ce qu'il mérite et jusqu'où vont ses perfections.
Quand tous les hommes qui ont été depuis la création de l'univers, et qui seront jusqu'à sa fin, feraient tous leurs efforts; quand ils endureraient tous les supplices que l'on pourrait s'imaginer; quand tous les anges s'anéantiraient, ils ne pourraient pas satisfaire en rigueur à la justice divine, pour l'énormité d'un seul de ces péchés ; comment donc le pourraient-ils faire pour tous ceux qui ont été et qui seront commis jusqu'à la consommation des siècles ? Mais nous l'avons dit, nous trouvons en Jésus- Chrisl une ressource générale ; nous Pré-
sentons au Père éternel la mort d'une personne qui lui est égale, afin qu'il trouve dans la dignité de la victime que nous lui offrons la juste rançon de nos offenses, et que les injures faites à sa majesté infinie soient dignement réparées.
Mais comme Jésus-Christ peut lui seul donner une louange accomplie au Père éternel, comme il peut lui seultsatisfaire en rigueur à sa divine justice, aussi peut-il seul dignement reconnaître ses grâces, son amour, ses bienfaits. Il est le remerciement universel de toutes les créatures; c'est par lui que nous rendons de dignes actions de grâces pour tous les biens que Dieu a faits, soit à nous tous les jours de notre vie, soit à tous ceux à qui nous sommes obligés, pour toutes les grâces qu'il accorde et qu'il a accordées à tous les hommes, bons et méchants, à tous le* anges du ciel, à tous les saints de la terre, à la glorieuse Reine des anges et des saints, devant prendre une part particulière à ce qui la regarde.
Mais quelle part ne devons-nous pas prendre à la gloire du tout aimable Jésus? Les excès incompréhensibles de son divin amour, qui l'ont toujours transporté dedans nos intérêts, doivent bien nous obliger au réciproque. Que nos cœurs tressaillent d'une sainte allégresse, et que nos âmes se remplissent d'amour et de réjouissance, dit l'un de ses zélés serviteurs (Col. n, 9), de savoir que cet Homme-Dieu possède la plénitude de la Divinité, et celle d'une grâce créée comme infinie. Sera-ce assez d'une éternité pour étudier et contempler les merveilles que la Divinité a fait réduire en la trèssainte humanité? Où est l'esprit qui puisse concevoir qu'étant dans le rang et dans la condition de créature, elle ait été élevée à posséder un être personnel divin, un être de subsistance et d'hyposîase aussi noble et aussi éminent qu'est l'Etre personnel du Père éternel et du Saint-Esprit? Ah! est-ce chose que les anges puissent comprendre et suffisamment admirer en tout le cours de l'éternité?
Quel excès de la gi âce n'a pas été donné à la sainte âme de l'adorable Jésus? ensuite quelles connaissances a-t-elle eues, soit par la contemplation de la Divinité, soit par les sciences infuses qui lui ont été départies et ajoutées par surcroît? Toute puissance lui a été donnée au ciel et en Ja terre; tous les anges et les hommes lui sont assujettis, et il faut que les démons reconnaissent et soient soumis à son empire. (Philip, n, 10.) L'adorable Jésus jugera les vivants et les morts en la consommation des siècles, récompensant les bons et châtiant les méchants.
11 n'y a jamais eu et il n'y aura jamais aucun rayon de grâce ou de sainteté sur la terre que par ses mérites; il sera vrai de toute éternité, que tous les saints lui devront leur éternité bienheureuse ; que toutes les belles actions qui seront exercées dans toute l'immensité des siècles, le regard ':nt comme leur principe et retourne"
ront dans ses plaies comme dans leur origine.
Cependant nos cœurs doivent triompher de joie, de ce que Jésus seul vaut mieux qu'une infinité de momies, quand tous ces mondes ne seraient peuplés ni remplis que de saints, et chaque moment de sa vie divinement humaine est plus précieux que toute l'éternité des bienheureux; toutes ses actions sont d'un prix infini devant Dieu, et une seule vaut mieux que toute la félicité des anges; toutes ses paroles sont des paroles de Dieu; ses actions, les actions d'un Dieu; son corps, le corps d'un Dieu : avoir la grâce de le servir, de lui rendre ses hommages, d'en être aimé et de l'aimer, sont un honneur préférable à la monarchie de tout l'univers.
O merveille, par-dessus toules merveilles imaginables , qu'un homme né d'une Vierge et homme comme nous, soit monté à ce prodigieux et ineffable comble d'éminentissimes grandeurs, au prix desquelles toute la noblesse des chérubins n'est que bassesse : c'est comme s'exprimeson zéié serviteur, dont nous avons parlé. Après cela quels remerciements pourrons-nous faire au Père éternel pour toutes les grandeurs de l'adorable Jésus ? rendons-lui grâces avec toute l'Eglise pour sa grande gloire; mais rendons-lui par lui-même, répétons-le; lui seul peut se remercier autant qu'il le mérite.
11 est notre refuge dans notre impuissance, il est le supplément à toutes nos louanges, à toutes nos satisfactions, à
toutes nos actions de grâces, et il l'est encore à nos prières. « Nous employons, » disait l'un des prodiges de la grâce de nos jours , le saint homme le Père de Condren (et une grande partie de ce chapitre est tiré de ses sentiments), « nous employons le sacrifice de Notre-Seigneur, pour obtenir toutes sortes de faveurs, connue la sainte et la plus grande prière de l'Eglise, par laquelle le corps et tous les particuliers reçoivent ce qu'ils ne sont pas seulement dignes de demander en leur nom. Il n'est pas seulement la plus efficace des oraisons, il est même l'oraison universelle par laquelle nous demandons tout ce qui regarde la gloire de Dieu et nos besoins; et il nous assure que tout ce que nous demanderons à son Père en son nom, il nous le donnera. » (Joun. xv, 16.)
O Seigneur 1 nous vous louons de tout notre cœur, racontant toutes vos merveilles. (Psal. ix, 2. ) Chrétiens, rendez-iui grâces , chantez en son honneur, offrez-lui des hymnes , glorifiez son saint nom ; mais souvenez-vous des merveilles qu'il a faites en se faisant homme; de ce que nous avons été comblés par lui de toutes sortes de richesses , de sorte qu'il ne nous manque aucune grâce. Soupirez de ce que vous les avez si peu comprises, de ce que vous connaissez si peu l'excellence de votre sainte vocation et les grandeurs de votre religion, à laquelle vous avez été appelés par une miséricorde si particulière.