CHAPITRE II
Dieu inconnu dans le mystère de i Incarnation.
Quand leProphète-Roi parle des ouvrages de la création, il les appelle les ouvrages des doigts de Dieu (Psal. vm, 4) ; mais quand la très-heureuse, très-sainte et immaculée Vierge parle de ce qu'il a fait dans son incarnation, elle déclare qu'il a déployé la force de son bras. Aussi le Verbe fait homme est ce que l'Apôtre appelle par excellence le mystère de Dieu : mystère qu'il enseigne avoir été caché aux siècles et aux générations passées, et dont il a voulu faire connaître les richesses parmi les gentils, à nous qui étions ensevelis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort.
11 appelle ces richesses magnifiques, les richesses de la gloire et incompréhensibles; car Dieu le Père nous a bénis en Jésus- Christ de toute bénédiction spirituelle audessus des cieux; c'est-à-dire nous faisant participer à celle de Jésus-Christ même qui est monté au-dessus des cieux : et nous avons été remplis de Dieu en toute pléni-
tude, non-seulement de tous ses dons, mais de lui-même et en nous donnant son propre Fils. II nous a aussi donné toutes choses : c'est par lui et en lui que nous avons été rétablis en sa grâce, que toutes choses ont été réconciliées, que la paix a été faite entre ce qui est dans le ciel et ce qui est sur la terre ; c'est par lui que nous apaisons sa colère, et que nous lui rendons une reconnaissance qui égale ses bienfaits.
Mais c'est par le Verbe incarné que nous rendons à Dieu un honneur proportionné à sa grandeur. Quant toutes les créatures du ciel et de la terre, tous les anges et tous les hommes s'immoleraient incessamment à sa gloire; quand on lui sacrifierait lout l'univers, la destruction de tout l'être créé ne suffirait pas pour lui rendre toute la révérence qu'il mérite. C'est un abîme de grandeur qui épuise toutes nos louanges, et toutes nos adorations ne sont rien devant lui; mais en Jésus on trouve de quoi satisfaire et de quoi s'acquitter de ce qui est dû à l'infinité divine, puisqu'il est une hostie infinie , qui, possédant l'être divin, dit l'Apôtre, s'est toutefois anéanti lui-même en prenant la forme d'un esclave, en se rendant semblable aux hommes, et en se faisant tel que les autres hommes.
Mais le même Apôtre nous enseigne que cette grâce du Sauveur a été découverte à tous les hommes, et il nous apprend à renoncer à l'impiété et aux désirs du siècle, pour vivre en ce monde sobrement, justement et religieusement. Voilà la fin de ce mystère de Dieu , qui nous a été révélé. C'est pour mourir en vérité au péché, au monde et à soi-même. Qui pense avec attention à ce dessein de Dieu, et qui en est fortement pénétré? Le péché ne règne-t-il plus en nous ? sommes-nous hors de l'esclavage de nos passions; vivons-nous dans la justice et dans la sainteté? ne sommes-nous pas plus dominés par l'esprit du monde, par les désirs du siècle, des biens temporels, des plaisirs et des honneurs? Quels hangemenls ce divin mystère a-t-il faits parmi ceux à qui il a été découvert ? L'ambition, l'amour des plaisirs et des richesses de la terre ne règnent-ils pas encore de tous côtés? vivons-nous sobrement en ce monde, n'y prenant que le nécessaire dans l'ordre de Dieu, gardant toute la justice à l'égard du prochain, et rendant à Dieu les devoirs que la religion demande?
Vivre selon le mystère de l'incarnation, dit saint Basile, c'est ne plus vivre pour soimême. C'est ce que notre grand et divin Maître nour apprend, lorsqu'il nous déclare que celui qui veut le suivre, doit renoncer à soi-même; c'est la première leçon qu'il fait à tous ses disciples. O mon cher lecteur 1 nous avons vous et moi l'honneur d'être du nombre. Je vous demande en même temps si, après tant d'années passées dans l'école de ce divin Maître, nous avons appris celte première leçon qu'il nous fait ? Quelle misère de voir la plupart des disciples du Fils de Dieu mourir sans jamais l'avoir bien ai>-
DIEU INCONNU. — PART. Il, DIEU INCONNU EN CE QU'IL I AIT.
prise ? Que dirions-nous si dans l'école des nommes ceux qui les fréquentent après bien des années n'en savaient pas la première leçon? qui n'en serait pas surpris? Etonnonsnous donc sur notre stupidité inconcevable, et gémissons amèrement de savoir si peu ce qu'un Dieu fait homme nous, enseigne : renoncer à nous-mêmes. Hélas ! la propre humeur, nos propres inclinations nous emportent; nous les suivons aveuglément, et la propre volonté vit en nous.
Cependant un Dieu s'est fait homme, afin que les hommes ne vivent plus pour euxmêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux; pour qu'ils entrent dans les dispositions de Jésus-Christ et particulièrement de son esprit de sacrifice; pour qu'ils défèrent avec lui les respects, les adorations et les louanges qu'il donne au Père éternel. Dès qu'il vient au monde, il ne se présente devant lui qu'en esprit d'anéantissement; et chétives et pauvres créatures que nous sommes, véritables néants, nous voudrions toujours subsister en nous-mêmes par nos attachements, toujours être quelque chose dans l'esprit et dans le cœur des créatures p^r leur estime et par leur amitié; et bien loin de nous réjouir et de bénir Ja divine Providence, quand elle no ts donne des occasions d'en être dégagés, nous nous en faisons de grandes peines, et nous n'oublions rien pour les éviter. 0 Dieu ! si vous vouliez ouvrir les deux, et en descendre, s'écrie le prophète Isaïe, les montagnes s'écouleront devant vous; lorsque vous ferez éclater vos merveilles , nous ne les pourrons supporter. [Isa lxiv, 1-3.) La seule révélation qui en est faite à ce prophète lui fait connaître que les cœurs des hommes, quelque glacés qu'ils soient, lorsque Dieu paraîtra sur la terre, doivent se fondre comme de la cire aux feux de son divin amour; que toute leur grandeur doit s'abîmer comme des montagnes en sa présence suradorable : et nous qui sommes nés après l'incarnation du Sauveur, qui savons les merveilles qu'il a fait éclater dans ce mystère, nous demeurons toujours en nous-mêmes, notre orgueil subsiste toujours, et nos corps que nous devons immoler à Dieu comme une victime vivante et sainte, parla mortification, sont réservés aux plaisirs et à la satisfaction des sens. Le Verbe s'incarne, et en même temps s'anéantit, pour apprendre la grandeur infinie de Dieu, et le néant des créatures, et qu'elles doivent toujours se tenir dans leur rien en sa divine présence, n'occuper ni l'esprit ni le cœur açs autres, et ne pas y remplir la place qu'il y doit tenir; c'est ce que l'on ne comprend guère, et à quoi peu de personnes s'appliquent : et ainsi Dieu est peu connu dans l'incarnation.