CHAPITRE III
Dieu inconnu dans rétablissement du christianisme.
Nous commençons ce chapitre par la prière que l' Apôtre fait, écrivant aux Ephésiens : Que Dieu éclaire les yeux de notre
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cœur, afin que nous sacnions quels biens s\
vocation nous fait espérer. (Ephcs. i, 18.) I, demande des yeux éclairés, c'est-à-dire des lumières ardentes qui portent autant d'amour en la volonté que de clartés en l'entendement. Et certainement il est de la dernièrejustice que nous connaissions les bienfaits que nous recevons de la main libérale de Dieu, et qu'en même temps nous l'aimions de tout notre cœur et de toutes nos forces.
Mais c'est une chose étrange que, bien loin de reconnaître par un saint amour les obligations infinies que nous avons à sa divine bonté, nous ne les connaissions pas même, et nous vivions dans une grossière ignorance de ses plus précieuses faveurs, ce qui paraît d'une manière lamentable à l'égard de la grâce inestimable de notre vocation au christianisme, la plupart des Chrétiens ne sachant pas ce que c'est d'être véritable Chrétien. Ce qui est très-étonnant ; car, si un homme, comme le remarque sainte Thérèse, qui ignore ce que c'est que d'être homme, ne mérite pas d'être appelé un véritable homme, que devons-nous penser de tant de Chrétiens qui ne savent pas ce que c'est que d'être Chrétien? C'est pourtant une grande* vérité ; car combien s'en trouve-t-il qui entendent bien qu'ils sont les membres de Jésus-Christ, qu'ils sont une même chose avec lui, que c'est son Saint-Esprit qui les doit animer, conduire et gouverner, qui doit être le principe de toutes leurs actions et de toutes leurs souffrances, et qu'ainsi leur vie est une continuation de la vie de ce Dieu homme, et, par suite toute divine, qu'ils doivent agir d'une manière digne de Dieu ? Un grand nombre vivent d'une vie animale, et ne connaissent guère que ce qui tombe sous les sens, ou ce qui demeure dans l'humain ; plusieurs même qui font une profession spéciale de piété , s'arrêtent à de certaines dévotions particulières, comme à assister aux offices divins, à réciter des prières, à jeûner, à secourir les pauvres, et à d'autres actions semblables qui certainement sont très-louables, et que nous louons beaucoup, mais qui cependant ne font pas l'essentiel de notre divine vocation.
.C'est ce qui nous presse de nous écrier ici avec l'Apôtre : Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptises en Jésus-Christ avons été baptisés dans sa mort, parce que nous avons été ensevelis avec lui par le baptême pour mourir avec lui, afin que, comme Jésus-Christ est ressuscité par la gloire et par la puissance de son Père, de même aussi nous marchions dans une nouvelle vie, étant certains que, si nous sommes entés en lui par la ressemblance que nous avons eue à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection. (Rom. vi, 3-5.) L'Apôtre donc, et Dieu par l'Apôtre ne veut pas que personne d'entre les fidèles ignore les mystères et la nature du baptême. Nous devons donc tous savoir que, par le baptême , nous sommes entés en Jésus-Christ, et que nous devenons un seul corps et un seul homme avec lui, comme là
ŒUVRES COMi LETES DE DOUDON.
branche devient un avec l'arbre avec lequel elle est entée ; c'est ce qui fait dire à notre Apôtre que dans Jésus-Christ il n'y a ni gentil, ni Juif, ni circoncis, ni incirconcis, ni barbare, ni Scythe, ni esclave, ni libre, mais que Jésus-Christ est tout en tous, c'està-dire qu'il n'y a plus de diversité causée par le péché, mais un seul Jésus-Christ qui remplit, par l'étendue de sa grâce, la dévotion et les devoirs de tout, de qui il exclut toute autre chose que lui-même.
Et, en effet, étant entés en lui, et faits une seule chose avec lui, tout ce qui est en lui nous devient propre, sa mort, sa résurrection et tout le reste. Nous sommes morts avec lui, morts au péché ; si donc nous sommes morts au péché, comment vivrionsnous pour le péché? c'est contre la nature qu'un mort revive. Nous sommes morts à toutes les choses de la vie présente, aux plaisirs, aux honneurs, aux biens temporels et aux espérances de la terre , ayant été ensevelis par le saint baptême. Nous sommes morts à toutes les créatures, aux personnes qui nous sont les plus proches, aux emplois, aux choses et aux états les plus saints, par un divin dégagement, n'étant affectés qu'à Dieu seul, et notre cœur ne doit non plus se porter vers toutes les choses du siècle qu'un mort qui en est séparé.
Mais la grâce de Jésus-Christ ne nous a pas communiqué la mort pour nous laisser morts ; nous avons en lui une meilleure vie que celle que nous lui avons sacrifiée. Tous ceux qui sont baptisés deviennent une nouvelle créature en Jésus-Christ, ayant été régénérés par le Saint-Esprit : il faut être, par lui, réformés et comme créés de nouveau, afin que nous vivions d'une manière digne de Dieu. Nous quittons le vieil homme et nous nous en dépouillons dans le saint baptême, et nous sommes revêtus du nouveau, non pas comme d'une robe qui ne couvre que l'extérieur, mais comme le fer chaud l'est du feu. Nous devons être ses images vivantes ; nous sommes obligés de vivre comme il a vécu, et d'entrer dans toutes ses dispositions et tous ses sentiments; et comme la figure d'un cachet et marque et s'imprime dans la cire, de même il doit s'imprimer en nous.
Enfin l'Apôtre (7 Cor. xu, 27) nous déclare que nous sommes le corps de Jésus- Christ; si donc nous sommes son corps, nous avons son esprit; car le corps de Jésus- Christ n'est pas animé d'un esprit étranger; le Saint-Esprit, par suite, est l'esprit de notre esprit, l'âme, pour ainsi parler de notre âme. Nous ne devons plus avoir rien de l'esprit du monde; le Chrétien n'y peut avoir aucune part : c'est cet Esprit- Saint qui donne la vie spirituelle à nos âmes, comme nos âmes la donnent à nos corps; or, l'opération suit l'être. Un animal agit animalement, parce que cela est conforme à son être. L'homme doit opérer raisonnablement, parce qu'il a un être raisonnable; le Chrétien doit agir divinement, parce qu'il est élevé à un être divin ; comme c'est le Saint-
Esprit qui est le principe de toutes sas opérations chrétiennes , que c'est un principe divin, et qui est même Dieu, sa vie et ses actions doivent être toutes divines.
O vous, qui lisez ces grandes vérités, je vous conjure par les miséricordes immenses de Dieu, de méditer avec une grande attention, si jusqu'à présent vous avez pénétré la grâce de votre vocation, et si l'ayant connue vous avez mené une vie digne d'une si haute grâce. Avez-vous bien pénétré que vous étiez une même chose avec Jésus-Christ, car ensuite vous avez dû, comme nous l'avons dit, vivre comme il a vécu. Faites ici un examen sur toute votre vie; considérez à loisir quel rapport il y a eu avec celle de l'adorable Jésus, avec sa mort au monde et à tout ce que le monde estime et aime, avec son innocence, avec sa sainteté? Ahl votre vie a dû être toute divine , et peut-être qu'elle a été tout animale et terrestre. Vos pensées, vos sentiments, vos affections ontils été semblables à ceux de Dieu-Homme? avez voiis agi, avez-vous souffert, avez-vous conversé, avez-vous parlé d'une manière digne de Dieu?
Avez-vous bien su que votre corps était l'un des membres de Jésus-Christ? en avezvous usé dans cette vue? n'avez-vous point fait de ces membres tout consacrés pour sa sainte union, des membres d'impudicité? ce qui fait la dernière horreur, et qui néanmoins est très-véritable; et ce qui est terrible, très-commun. Au moins épargnez Jésus- Christ en vous, ayez du respect pour votre corps, qui a l'honneur d'être l'un de ses membres : que tous vos sens, vos yeux, vos oreilles, votre odorat, votre goût, votre toucher, votre bouche, votre langue, vos mains et tout le reste qui est en vous soit saint, comme des choses qui appartiennent à un Dieu-Homme, et qui sont une partie de son corps mystique. Car enfin la grâce du christianisme nous transferme en Jésus-Christ, nous faisant une même chose avec lui : cette grâce est commune à tous les Chrétiens de tout âge, de tout sexe, de quelque condition que l'on puisse être. Tous ceux qui sont baptisés sont morts au vieil homme, et ne doivent plus vivre que de la vie d'un Dieu-Homme. Si donc vous êtes baptisé, vous êtes une même chose avec Jésus- Christ, soit que vous soyez prince, général d'armée, soldat ; soit que vous soyez savant ou ignorant, riche ou pauvre; soit que vous soyez dans le cloître, ou engagé dans le siècle ; soit que vous viviez dans le célibat, ou dans le mariage : et étant une même chose avec Jésus-Christ, vous devez aimer ce qu'il a aimé, haïr ce qu'il a haï, avoir estime pour ce qu'il a estimé, avoir du mépris po.ur ce qu'il a méprisé. C'est son divin Esprit qu' doit vous faire voir, entendre, parler, converser, agir, souffrir, prendre des desseins, et enfin qui doit être toute votre plénitude en toutes choses. Voilà la volonté de Dieu dans l'établissement du christianisme : voilà la grâce de notre vocation, qui est très-inconnue, et dont la pratique est
DIEU INCONNU. — PARI-. II, DIEU INCONNU EN CE QU'IL FAIT
encore plus rare. La divine Providence nous en a fait donner au public un traité tout entier, intitulé : La Science et la Pratique du Chrétien.