CHAPITRE IV
Les ténèbres épouvantables des Chrétiens qui pensent si peu à acquérir le paradis, et à éviter l'enfer.
Nous avons parlé dans le chapitre précédent de l'extrême aveuglement des Chrétiens, qui s'appliquent si peu à la connaissance de la tin dernière et comme ensuite du peu de réflexion qu'ils y font, ils n'arrivent point à la fin pour laquelle nous avons été mis au monde, ils perdent un bonheur infini, et s'engagent dans un malheur éternel : c'est ce qui nous oblige dans ce chapitre de traiter de leurs ténèbres épouvantables. Nous les qualifions de la sorte sans aucune exagération : mais afin d'en être pleinement convaincus , nous considérerons quatre ou cinq vérités bien capables de nous le persuader.
La première, qu'il y a un paradis, et un enfer. Ce n'est point ici une vérité que la seule raison nous persuade, que l'autorité des sages nous enseigne, qui soit seulement fondée sur l'autorité des Pères; mais qui nous est révélée par le Saint-Esprit, le Dieu de toute vérité dans les Ecritures, que Jésus-Christ notre Dieu et notre maître nous a apprise. Ce n'est point seulement une vé-
rité que les catholiques croient, mais dont tous les Chrétiens, de quelque secte qu'ils soient, et d'autre part dans l'erreur, conviennent. Les mahométans, tout infidèles qu'ils sont, en demeurent d'accord : mais bien plus, les païens mêmes ne l'ont pas ignorée. Ils reconnaissaient des lieux eu l'autre vie, où la vertu était récompensée, où l'on jouissait d'une grande félicité; ils admettaient des châtiments pour le vice, et des peines auxquelles ils n'assignaient point de bornes.
Après cela il faut convenir, qu'une vérité est bien certaine, quand elle est reçue généralement par toutes sortes de personnes de toutes les religions différentes. Les hommes sont sujets, comme l'expérience ne nous laisse pas lieu d'en douter, à se partager dans leurs sentiments selon leurs lumières qui ne sont pas égales, et dès -lors que tous conviennent dans un même sentiment, c'est une preuve qu'elle est incontestable. Puisque donc en toute sorte de pays, et parmi tant de différentes religions, on demeure d'accord qu'il y a un paradis, un enfer, c'est une marque assurée que c'est une vérité indubitable.
La raison même nous le dicte assez; car Dieu, non-seulement est juste, mais infiniment juste. Ainsi il récompense les bons pour leur vertu, et il punit les méchants pour leurs vices; ce qui n'arrivant pas souvent en cette vie, il faut nécessairement qu'il y en ait une autre où la vertu reçoive les récompenses qui Jui sont dues, et les vices la punition qu'ils méritent.
Mais le paradis et l'enfer sont des mots qui sont bientôt dits, et que l'on dit souvent sans en pénétrer la signification. Les pauvres païens dont l'esprit était obscurci de ténèbres, ne laissaient pas d'admettre de grands plaisirs ou de grandes peines, par rapport à ce qui se passe dans le monde dans les personnes qui y avaient vécu vertueusement, ou qui s'étaient abandonnées aux (■rimes.
Mais la religion chrétienne nous apprend, et c'est la seconde vérité que nous avons à méditer, que le paradis est ce que l'œil n'a point vu, ni l'oreille entendu, ni le cœur de l'homme conçu. (/ Cor. h, 9.) 11 faut dire la même chose de l'enfer , puisque si les bienheureux sont enivrés de l'abondance de la maison du Seigneur; et s'ils boivent du torrent de ses délices, comme parle le Prophète- Roi (Psal. xxxv, 9), dans la possession do Dieu, qui est un bien infini, les malheureux damnés en sont privés, et c'est ce qu'il est impossible de comprendre.
Allez donc en esprit tant que vous voudrez dans l'enfer, le lieu de la colère de Dieu; allez-y avec les lumières les plus vives et les plus pénétrantes des saints les plus éclairés. Eigurez-vous toutes les horreurs, tous les supplices imaginables, et de toutes les manières les plus affligeantes; toutes ces horreurs, toutes ces peines n'approcheront pas de celles de l'enfer, et cela pour un jamais, pour un jamais, autant que Dieu sera
Dieu; et cela sans la moindre consolation, ce sont de purs tourments. Ah 1 représentezvous l'état d'une âme malheureuse condamnée à ce lieu d'horreurs, qui commençant à en ressentir la grandeur des peines, est entièrement convaincue qu'elles ne finiront jamais. Oh 1 quelle rage ! quels désespoirs! Souffrir des tourments extrêmes, et savoir, sans en pouvoir douter, qu'ils n'auront point de tin. Avoir Dieu pour ennemi durant toute une éternité, qui fera couler a jamais les torrents de sa divine colère sur ces misérables 1 Avoir pour ennemis la très -sainte Vierge, tous les bons anges, tous les saints; tous ceux mêmes qui habitent dans l'enfer, se porteront une haine enragée; l'homme et la femme, le père, l'enfant, et enfin toutes les créatures leur seront opposées.
Elevez vous ensuite jusque dans l'empirée parles plus nobles idées que vous pourrez vous en former; le Paradis dans ses grandeurs, dans ses beautés, dans ses délices est toute autre chose que ce que vous pourrez vous en représenter. Car enfin le bienheureux entre par participation dans la joie de son Seigneur. O Dieu 1 s'écrie ici saint Augustin, nous n'apprenons pas de la divine parole que la joie du Seigneur entrera dans le cœur du serviteur fidèle, [Matth. xxv, 21) car c'est, ce qui ne se peut pas, elle est infinie, et le cœur deérhomme fini, ainsi il né la pourrait pas recevoir; mais que le cœur du bon serviteur entrera dans cette joie; car il pourra bien s'y abîmer glorieusement, se perdre dans une mer d'une joie infinie. Ps'est-ce pas ce que notre bon Sauveur nous a voulu enseigner, lorsqu'il a dit [Apoc. m, 21) : Qu'il fera asseoir dans son trône celui qui sera victorieux. Que de grandes et admirables vérités 1 Etre bienheureux pour une éternité, sans jamais de mélange de la moindre petite peine, non pas même pour un seul instant ; mais être bienheureux du bonheur de Dieu, même par participation ; répétons cette vérité, être bienheureux du bonheur de Dieu par participation. Jusqu'où nous mène une vérité si douce, mais si étonnante?
Cependant, et c'est la troisième vérité à laquelle nous ne pouvons jamais assez penser, nous sommes incessamment exposés à perdre tous ces biens infinis, et à tomber dans ces supplices incompréhensibles. Personne ne sait, nous déclare le Saint-Esprit, s'il est digne de haine ou d'amour. Personne donc ne connaît s'il est en état ou de jouir de Dieu, ou de le perdre : C'est pourquoi l'Apôtre nous crie [Philipp.n, 12) : Travaillez avec crainte et tremblement à votre salût. Et le Prophète-Roi [Psal. n, 11) : Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en lui avee tremblement. Remarquez que le Prophète-Roi et l'Apôtre ne se contentent pas de nous avertir de la crainte dont nous devons être saisis durant cette vie ; mais de plus ils nous font connaître que nous avons sujet de trembler; et dans la vérité c'est un sujet d'une frayeur terrible, de se voir dans
tous les moments de ia vie, dans le danger de perdre Dieu pour un jamais.
On a vu des solitaires, dans cette vue, passer leurs jours en tremblant ; ils étaient néanmoins éloignés des occasions, séparés de tout ce qu'il y a de dangereux dans le siècle, dans une" continuelle application à Dieu ; et après tout ils vivaient dans un continuel tremblement , parce qu'ils étaient continuellement dans le danger de se perdre. 11' n'v a point de moment, dans la vie, dans lequel nous ne puissions tomber dans le péché mortel, et par conséquent il n'y a point de moment oans lequel nous ne puissions être damnés, puisque nous pouvons mourir è tout moment. Que celui donc qui se croit debout, dit l'apôtre (/ Cor. x, 12), prenne garde qu'il ne tombe; et parlant de lui-même, il dit : Je traite rudement mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu ayant prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. [I Cor. ix, 27.) Il faut être après cela dans une présomption excessive, ou être saisi de frayeur. Eh ! qui ne craindra d'être damné/ si le grand Apôtre est dans cette crainte? Il assure néanmoins qu'il ne se sent coupable de rien, et qu'il n'est pas justifié pour cela. (ICor. îv, h.) Après cela il faut crier à l'aveuglement épouvantable des Chrétiens qui vivent au milieu d'une infinité d'occasions très - dangereuses , et d'autre part pleins de faiblesses et même de péchés, vivent comme s'ils n'avaient rien à craindre pour leur salut.
Mais voici une quatrième vérité capable de faire répandre des torrents de larmes ; c'est que non-seulement on est exposé au danger de se perdre ; mais c'est, ah ! le peut-on dire sans être brisé de douleur? qu'un grand nombre de Chrétiens non-seulement sont, dans le péril du péché, mais qu'effectivement ils sont dans le péché ; qu'il y en a peu, ou qui aient gardé leur innocence baptismale, ou qui, par une vraie pénitence aient quitté leurs vices, observent avec fidélité les commandements de Dieu : cependant c'est une nécessité ; notre grand Maître nous a lui-même dit [Matth. xix, 17) : Si vous voulez entrer en la vie, gardez les commandements. Un a pas épargnerai le prince des apôtres [II Petr. n, k.) les anges qui ont péché, mais il les a liés des chaînes de l'enfer^ où il les a précipités, les livrant aux supplices, et les réservant pour le jour du jugement. Le saint apôtre nous veut par cet exemple apprendre l'horreur que Dieu a du péché ; car s'il l'a puni si sévèrement dans les anges qui lui étaient si chers, il ne le laissera pas impuni dans les hommes. Or quiconque garde toute la loi, et en viole un seul précepte, est coupable de les violer tous. C'est ce que la divine parole nous enseigne [Jac. n, 10), c'est-à-dire, que par le mépris de chaque précep'e, on viole l'obéissance et le respect que l'on doit à son Souverain.
Etre coupable d'un seul péché mortel, c est mériter l'enfer. La justice des hommes même condamne à la mort celui qui aurait commis un homicide,, ou quelque autre crime
OEUVRES COMPLETES DE BO'uDON.
cousidérable ; et il ne serait pas justifié, parce que d'autre part il est honnête homme : comment donc pouvoir se divertir dans cet état déplorable? Comment pouvoir vivre eu tranquillité? Comment pouvoir dormir en repos, rire, se divertir, se coucher tranquillement dans un état dans lequel, si l'on était surpris de la mort, on serait damné pour jamais? Cela ne se peut comprendre, et c'est ce qui est assez ordinaire.
J'ai un jour rencontré dans un voyage une pauvre fille fondant en larmes, de ce que, gardant les bêtes, il y en avait une égarée, qu'elle cherchait; elle nousdemanda si nous ne l'avions pas vue, et aussitôt, sans s'arrêter, elle poursuivit son chemin, la demandant à tous ceux qu'elle rencontrait, jetant des soupirs et des sanglots qui donnaient beaucoup de compassion. A cette vue, je me sentis puissamment touché. Hélas 1 disaisje, voilà une pauvre créature toute plongée dans la douleur pour une bête égarée, et dont elle n'était pas certaine de la perle. Ah ! les Chrétiens sont insensibles dans la perte de leurs âmes, mais dans la perte de Dieu!
Comme on est tout plongé dans la terre, on ne parle que de la terre, on ne pense qu'à la terre (Joan. m, 31) : la mort qui de soi est capable de nous appliquer à la considération de la vanité de toutes les choses du monde, dont elle nous prive, ne nous tire point de rattachement que nous y avons ; la plupart des Chrétiens s'y comportent comme s'ils n'avaient point de foi : un homme meurt souvent, on craint de lui parler des véritables dispositions où il doit être pour finir sa vie chrétiennement, et on dit que c'est qu'on a peur de lui faire de la peine, et une peine de quelques moments, et qui n'est rien ; et l'on ne se soucie pas de l'exposer à une damnation éternelle. Chacun s'entretient de la perte que sa famille peut faire par sa mort, et on ne parle point de celle qu'il peut faire pour un jamais de son âme. S'il arrive une mort subite, et ce qui est terrible, une mort même dans le péché; quand c'est la mort de quelque personne considérable, c'est le sujet des entretiens des compagnies ? on la rapporte, on en cite les circonstances, c'est le sujet des nouvelles ; mais qui considère, qui s'entretient des suites de la mort? Qui fait réllexion sur la longue et interminable éternité où la personne morte est entrée?
Cependant, comme nous l'avons déjà remarqué d'ans un autre chapitre, le Saint- Esprit nous assure par le prophète Isaïe ( v, 14 ), et c'est la cinquième vérité infiniment terrible, qui doit fortement nous occuper : L'enfer a étendu ses entrailles, il a ouvert sagueule jusqu'à l'infini, et tout ce qu'il y a de puissant, d'illustre et de glorieux avec tout le peuple y descendra en foule ; et néanmoins, pour me servir des paroles du mémo prophète (Ibid., 15), les hommes ne connaissent rien, et ne comprennent rien d'une vérité si épouvantable; ils sont tellement couverts de boue, que leurs yeux ne voient
point, et que leur cœur n'entend point; ils ne rentrent point en eux-mêmes : ils ne font point de réflexion, et il ne leur vient pas la moindre pensée de dire, que si l'on descend en foule dans l'enfer, tout le monde doit trembler et vivre dans une continuelle crainte.
Mais Dieu, qui nous a parlé par ses prophètes, nous instruisant d'une vérité si effroyable, veut encore nous l'apprendre par son propre fils même: écoutons-le donc, ô Chrétiens; il est la vérité même, rendonsnous à ses paroles. Si nous ne croyons pas aux prédicateurs qui nous l'annoncent , croyons à ce qu'un Dieu nous dit. Il nous déclare qu'il y a peu d'élus, peu de personnes sauvées. (Mat th. xx, 16.) Après une vérité si certaine et si terrible, il n'est pas possible de concevoir les ténèbres el la dureté de cœur de ceux qui n'oseraient en douter, sans en donner un démenti à Jésus- Christ, dont ils font profession d'être les disciples.
Quand ce divin Maître nous aurait déclaré qu'entre tous les hommes il n'y en aurait qu'un seul de damné, cela serait bien capable de nous faire trembler dans l'incertitude où nous serions si ce ne serait pas nous; hé! que devons-nous faire donc, apprenant de sa divine bouche qu'il y aura peu de personnes sauvées? En vérité, en vérité la plupart vivent comme si cette vérité était une fable. Nous voyons par une expérience générale de tout ce qui se passe en la lerre, les soins et les travaux des hommes , les peines qu'ils prennent ou pour acquérir les biens temporels, ou pour éviter les maux de la vie. Le comprenne qui pourra, n'y aura-t-il qu'un bien infini , ou un malheur éternel, qui seront négligés? Que fait-on, ou pour acquérir le ciel ou pour éviter l'enfer? Que l'on rentre ici dans soi-même, et que l'on regarde avec attention les pensées de nos esprits, l'application que nous donnons aux choses , ce que nous faisons tous les jours depuis le matin jusqu'au soir; quelle part la grande et importante affaire du salut ya-t-elle? Y pensons-nous comme à unchétif procès, y pensons-nous comme à tout ce qui regarde la vie présente? O mon Seigneur et mon Dieu, quelle différence! mais quelle application y donnons-nous, lorsque même nous y pensons? Y sommes-nous appliqués avec une attention pareille à celle que nous donnons à ce qui regarde une vie qui fiasse si vite? Hé quoi donc ! l'éternité ne lèra-t-elle pas, nous le disons avec honte, une pareille impression? Ah! nous ne le savons que trop. Si l'on prie, si l'on veut s'appliquer à Dieu et aux choses éternelles, notre pauvre imagination n'est remplie que de distractions; s'il arrive quelque affaire temporelle considérable, l'esprit et le cœur s'y appliquent avec la dernière attention.
Mais que fait-on ou pour éviter le péché, ou pour en sortir? Péché qui est la cause et la perte du paradis , et de l'engagement à l'enfer. J'ai considéré plusieurs fois les soins extraordinaires que l'on prend pour éviter
la peste , maladie contagieuse , qui cause la désolation où elle se rencontre : quels ordres ne donne-t-on pas dans les lieux qui en sont infectés, pour y apporter quelque remède? Quelles précautions ne prend-on pas pour s'en préserver dans les autres? On met des gardes dans toutes les avenues des villes , on interroge exactement tous ceux qui y entrent; ou n'en souffre pas l'entrée non-seulement à ceux qui en seraient infectés, mais à ceux qui viendraient de quelque Jieu où elle serait.. On ne se rapporte pas à ne sujet aux témoignages que les particuliers pourraient rendre, on veut des assurances par écrit, par des billets bien avérés : on a recours aux prières; on fait des processions publiques ; enfin on n'oublie rien pour éviter un mal qui cause ordinairement une mort temporelle.
Cependant ce n'est qu'une mort qu'il faut subir tôt ou lard, et dont toutes les précautions des hommes ne peuvent pas dispenser. I! y aurait bien lieu ici de soupirer, si l'on pense bien à ce que l'on fait pour ne pas tomber dans le péché qui cause une mort éternelle. Le péché règne de tous côtés ; on a beau changer de pays, partout on le trouve. La divine parole assure que tout le monde est dans la malice (I Joan, v, 19) ; mais partout on ne rencontre qu'une insensibilité incompréhensible à l'égard d'un mal incomparable; les pères et les mères, le voient dans leurs enfants , les maris dans leurs femmes, les femmes dans leurs maris : on le voit dans les personnes qui nous sont les plus chères : on le voit dominer dans les lieux que l'on habite , et l'on s'en met bien peu en peine, la moindre incommodité corporelle toucherait cent fois davantage ; que fait-on pour y apporter le remède? Où sont les gouverneurs des villes, les magistrats, les î aîtres dans leurs familles : Où sont même e ix qui par leur état y doivent veiller davai âge, qui y donnentdes soins qui approchent de ceux que l'on prend pour éviter la peste? Si un serviteur, si un enfant, si quelqu'un dans une ville ou village se trouve avoir la peste, aussitôt l'alarme est dans le lieu, dans la maison, on met à l'écart le serviteur, l'enfant, la personne infectée, personne n'en approche; et l'on verra et les domestiques, et les enfants, et toutes sortes de personnes dans le péché sans en être touché : on rit, on se divertit avec eux, souvent même les personnes d'autre part qui ont quelque zèle se contentent de dire, cela n'est pas bien ; il ne faut pas faire cela. Elevons-nous ensuite à la vue de la majesté infinie d'un Dieu qui en est outragé; que fait-on pour réparer cet outrage ? Si on attentait à la vie ifr'un monarque, que ne ferait-on pas et avec toute sorte de justice? Où serait le père, où serait le maître, où serait le magistrat qui le souffrirait?
Oh! combien la foi est rare parmi les Chrétiens 1 de quelque côté que l'on se tourne on en voit bien peu. Qu'elle est faible à l'égard du paradis et de l'enfer 1 qu'elle est
faible à l'égard des autres vérités 1 Je me sens pressé de faire ici une digression a. l'égard du purgatoire. Les catholiques conviennent de cette vérité, et le Saint-Esprit nous déclare dans VApocalyse (xxi, 27), que rien de souillé n'enivra dans le royaume des deux; il faut être entièrement purifié, non-seulement du péché, mais des taches du péché; il faut être entièrement saint pour être uni dans la gloire au Saint des saints, à Dieu qui est la sainteté même; ce qui fait assez voir la nécessité du purgatoire, et combien il y en a peu qui ne soient dans le besoin d'y être purifiés.
D'autre part, 'les tourments que l'on y souffre sont extrêmes, soit à raison de la peine du dam temporel, soit à raison de la peine du sens ; et néanmoins ces considérations ne font presque point d'impression. Je me suis bien des fois étonné de l'insensibilité des Chrétiens, à l'égard d'une vérité d'une si grande conséquence. Il est vrai que nous méritons tous l'enfer, mais l'on espère d'en être délivré par les miséricordes infinies de Jésus-Christ, en faisant de dignes fruits de pénitence : après cela le mieux qui nous puisse arriver est d'aller en purgatoire ; car à moins d'une sainteté achevée , l'on ne peut pas attendre autre chose ; voilà donc ce que l'on doit communément attendre.
Mais comment y être si peu sensible , nous que les maux de cette vie touchent si vivement? En vérité, en vérité l'on n'a point de foi; si l'on nous disait dans la vie présente qu'il faudrait y brûler tout vif, y être rôti sur un gril comme un saint Laurent , la nature demeurerait tout effrayée, quoique ce. tourment ne puisse pas durer longtemps ; mais brûler dans des feux dont ceux de la terre ne sont que des ombres, et peut-être plusieurs années, et peut-être un très-grand nombre d'années, et y être privé de Dieu, c'est ce qui touche bien peu.
J'avoue qu'une horreur me saisit de toutes parts quand je pense, si Dieu tout bon et tout miséricordieux me traite selon la multitude de ses grandes miséricordes par les mérites de notre Sauveur Jésus-Christ, sous la protection puissante de son immaculée Mère Vierge , des bons anges et des saints, et que je ne sois pas damné, ce que je mérite, et ce que je déclare en la présence de toute la cour céleste et de toutes les personnes qui liront ce petit ouvrage ; j'avoue, dis-je, que je suis saisi d'une crainte inexplicable, quand je fais réflexion que ce que je puis attendre de plus doux est de brûler dans ces feux et ces flammes de la justice vengeresse de Dieu. Ah! mon Seigneur, où en sommes-nous! Le moindre charbon ardent qui nous tomberait sur la main nous ferait crier, et nous regardons les feux du purgatoire comme très-peu de chose 1
Nous attisons cependant ces feux par nos péchés, par nos immortifications, et l'on dit que c'est que l'on est faible ; que l'on ne peut pas se surmonter; mais comment demeurer dans l'ardeur de ces flammes arden-
tes? Quelques-uns répondent qu'au moins l'on est assuré de ne point ofï'enser Dieu; mais cette assurance n'empêche pas la grandeur des tourments que l'on y souffre.
Quelle misère Ion verra un malade gémir dans les douleurs vives qu'il ressent; ceux qui l'approchent lui portent une grande compassion, et le malade et ceux qui l'assistent ne pensent pas qu'il faudra en souffrir d'incomparablement plus grandes après la mort : c'est l'ordinaire même d'entendre après le décès d'une personne dont la maladie était bien douloureuse : ô qu'elle est heureuse d'en être délivrée 1 ayant peu la foi du purgatoire, qui nous doit apprendre qu'elle y endure bien d'autres tourments. Je parle toujours du mieux qui lui arrive si elle n'est pas damnée, si peu qu'il lui reste à expier de ses fautes passées.
O enfants des hommes, jusqu'à quand serez-vous pesants de cœur! Gomment ne travailler pas fortement à mortifier ses passions, à se détacher des choses de la terre , de l'amour-propre de nous-mêmes, qui sont la matière des feux et des'llammes du purgatoire ? Comment prendre si peu de soin d'assister les âmes qui y expient leurs fautes? Répétons-le encore : ô combien la foi du purgatoire est rare ! Si nous voyions des yeux de notre corps des personnes qui nous sont chères être tombées dans quelque grand feu, que ne ferions-nous pas pour les en retirer, pendant qu'on laisse brûler à loisir des âmes, à raison que leurs tourments ne sont pas aperçus de nos sens? Toutes sortes de raisons nous contraignent de les assister en toutes manières, par les prières, par l'application des bonnes œuvres que l'on fait ; les offrant à Dieu à leur intention, et spécialement par les œuvres de miséricordes spirituelles et corporelles, gagnant les indulgences , qu'on peut leur appliquer et surtout par le saint sacrifice de la Messe , et ne nous lassant pas de les secourir; les jugements de Dieu étant bien autres que ceux des hommes, et ces pauvres âmes demeurant quelquefois dans ce lieu de supplices bien plus longtemps que l'on ne pense.
Je finis en ne pouvant jamais assez m'étonner de la cruauté des personnes qui empêchent l'exécution des testaments en faveur de ces pauvres âmes ou qui sont cause, ou par leur malice, ou parleur négligence, qu'ils ne s'exécutent pas, ou qu'ils ne s'exécutent qu'en partie : ôter le peu de bien qui reste à un pauvre, c'est ce qui crie vengeance contre Dieu; on regarderait comme un crime qu'on ne saurait assez punir si quelqu'un était cause qu'un autre en ce monde brûlât. Ah 1 quelle cruauté de laisser brûler des âmes dans les feux de la justice de Dieu, leur ôtant les secours destinés ou pour diminuer leurs peines, ou pour les en délivrer? Que ces barbares fassent ici réflexion, qu'en ôtant les fondations faites pour leur soulagement , qui auraient pu subsister si eliessont bien assurées jusqu'au jour du jugement, ils privent ces âmes de
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON. lilt
ce secours destiné au milieu de leurs flammes jusqu'à la fin du monde ; parce que si celles pour lesquelles elles ont été faites, n'en ont plus de besoin, elles servent aux autres : au reste il n'y a point à tarder, et on ne doit pas différer les fondations sans un sujet très-légitime ; il serait même plus à propos de les avancer. Une maison brûle, ce n'est qu'un amas de pierre et de bois, tarde-t-on à empêcher le feu de peur qu'il ne la consume? On sonne les cloches, chacun y court , et de là e^t venu le proverbe : On y court comme au feu ; on se lève la nuit pour y aller, on n'en diffère pas le secours. Des âmes brûleront un père, une mère, et on les laisse brûler. Réitérons-le encore une fois ; ô combien la foi des vérités catholiques est-elle rare 1 la divine Providence, notre bonne mère, nous a fait donner un petit livre sur ce sujet, De la gloire de Dieu, ui se rencontre dans l'assistance des âmes u purgatoire , de la grandeur de leurs peines, et des moyens de les assister.