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CHAPITRE V

Là folie des Chrétiens, qui prétendent se sauver, et qui n'en prennent pas les moyens.

Tous les hommes désirent être heureux sans réserve, d'où vient donc qu'il y en a si peu qui arrivent à ce bonheur, qui, cependant, est le sujet des désirs et des recherches de tous les hommes? Tous les Chrétiens disent et assurent même qu'ils veulent être sauvés, et il n'y en a point qui parle autrement, s'ils en parlent avec une sérieuse réflexion : chacun dit qu'il prétend bien se sauver; que Dieu ne nous a pas créés pour nous damner; qu'il est mort pour nous sur une croix; qu'au reste, si on l'offense, qu'il est infiniment miséricordieux.

Cependant, l'adorable Jésus, que nous reconnaissons pour notre Dieu et notre divin Maître nous apprend qu'il y en a peu qui soient sauvés, comme nous l'avons remarqué dans le chapitre précédent. Il est vrai, néanmoins, que Dieu, tout bon, ne veut la perte d'aucune âme : notre perte vient de nousmêmes [Osée, xni, 9); c'est que nous ne coopérons pas à ses divins desseins : nous nous perdons, parce qu'en disant que nous voulons le salut, nous n'en prenons pas les moyens. Ainsi, après avoir fait voir, dans les deux chapitres qui précèdent, et l'extrême aveuglement des Chrétiens qui s'appliquent si peu à la connaissance de la fin pour laquelle ils ont été créés, et leurs ténèbres épouvantables dans leur peu d'application à acquérir le paradis et à éviter l'enfer, nous avons cru devoir soupirer dans celui-ci sur leur folie volontaire, en ce que, disant toujours qu'ils veulent leur salut, ils ne prennent pas les moyens nécessaires pour être sauvés.

Certainement, c'est ici qu'il nous faut crier avec l'Apôtre (Galat. m, 1) : O insensés, gui -vous a charmés de la sorte! n'est-ce fias une folie achevée de prendre le dessein d'aller en un lieu, et d'autre part, de marcher dans un. chemin qui n'y conduit pas, et

en disant toujours que l'on y veut aller, s'en écarter sans cesse, tenant une route qui lui est opposée. Que dirait-on d'une telle personne, quelque protestation qu'elle pûtfaire, qu'elle a un véritable dessein de se rendre dans ce lieu? Ne passerait-elle pas pour être entièrement ridicule? Voilà cependant ce que font la plupart des Chrétiens; ils disent sans cesse qu'ils veulent leur salut, et ils ne prennent point la voie du salut.

Ils considèrent peu leur folie dans les vains prétextes dont ils se servent, abusant des bontés et des miséricordes de Dieu, en disant qu'il ne veut pas perdre ses créatures. Tous ceux qui sont damnés sont ses créatures; Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu pour les sauver, et cependant ils sont perdus pour un jamais, parce qu'ils ne se sont pas servi des moyens nécessaires pour le salut.

C'est pourquoi le Prophète-Roi demande avec tant d'instance à Dieu (Psal. xxiv, k), qu'il lui fasse connaître ses voies; qu'il lui enseigne ses sentiers ; qu'il le conduise dans la vérité, parce qu'il est le Dieu qui le sauve ; et pour cela, il le prie de se souvenir de ses bontés et de ses miséricordes, qu'il exerce dès le commencement du monde. Il le prie qu'il lui donne une loi dans sa voie; qu'il le conduise dans un sentier droit à cause de ses ennemis. {Psal. xxvi, 1.) Il s'écrie: Heureux est l'homme qui ne s'est point arrêté dans la voie des pécheurs! (Psal. i, 1.) Serrez, dit-il, le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement ; embrassez la pureté de .sa doctrine, de peur qu'il ne s'irrite contre vous et que voies ne périssiez de la droite voie. (Psal. h, 11.) Or, la voie de mon Dieu, déclare-t-il, est sans tache. (Psal. xvn, 33.) Il appelle heureux ceux qui sont purs et sans tache dans cette voie et qui marchent dans la loi du Seigneur (Psal. cxvm, 1) ; car, ceux qui commettent des actions mauvaises ne marchent pas dans ses voies, ayant ordonné que ses lois soient gardées exactement (Ibid., 3, k) ; ce qui fait qu'il s'écrie ensuite : Oh! que je souhaite que ma vie soit réglée de telle sorte qu'elle tende toute à l'observance, ô mon Dieu, de vos commandements : je ne tomberai point dans la confusion lorsque j'aurai toujours vos commandements devant les yeux. (Ibid., v, 6.)

Les sentimens de ce saint roi nous marquent assez la nécessité que nous avons des miséricordes de Notre-Seigneur, pour ne nous pas tromper dans le chemin du salut que nous devons prendre; c'est ce qui le presse d'avoir recours à sa bonté, afin qu'il lui découvre ses véritables voies, qu'il appelle aussi des sentiers, parce qu'elles ne sont pas le grand chemin du monde : le monde en est bien éloigné, puisqu'elles sont sans tache, et que ceux qui font mal n'y marchent point. 11 prie Dieu qu'il le conduise dans un sentier droit, à cause de ses ennemis, qui rôdent incessamment pour faire prendre le change. Il y a une voie, nous dit le Saint-Esprit (Prov. xxi, :>o), qui semble droite à l'homme, et qui se termine à la mort. L'insensé, dans sa voie, pense aller

bien, et la terre est pleine d'aveugles, qui, se tenant les uns les autres par la main, se jettent dans le précipice. Tous se sont égarés dans leur voie, dit le prophète Isaie. (Isa. xlvii, 15.)

Mais le véritable Maître est venu, qui enseigne en vérité la voie de Dieu. C'est de lui dont le prophète Isaïe a prédit ( xlii, 16) : Je conduirai les aveugles dans une voie qui leur était inconnue, et je les ferai marcher dans des sentiers qu'ils avaient ignorés. Je ferai que les ténèbres devant eux se changeront en lumières, et que les chemins lortus seront redressés. Je ferai ces merveilles en leur faveur, et je ne tes abandonnerai point. Ce sont ces merveilles que l'esprit de Dieu prédit par le prophète Isaïe, des Chrétiens qui, étant à la suite du Fils de Dieu qui est la lumière du monde, ne marchent point dans les ténèbres, mais ils ont la lumière de vie. Heureux s'ils suivaient cette lumière; mais le sujet de leur condamnation est, dit notre divin Maître, que la lumière est venue au monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Mais l'Apôtre nous crie (Ephes. x, 8) : Vous qui n'étiez autrefois que ténèbres, et qui êtes maintenant la lumière en Jésus-Christ, vivez en enfants de la lumière.

Apprenons de notre grand et divin Maître la véritable voie du ciel ; c'est ce qu'il nous enseigne en saint Matthieu, lorsqu'un certain homme se présentant à lui, et lui demandant quel bien il devait faire pour avoir la vie éternelle, il lui répondit : Sivous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements. (Mat th. xix, 17.) C'est donc dans la voie des commandements de Dieu qu'il faut marcher indispensablement : c'est se tromper, c'est se laisser aller aux illusions du démon, de s'imaginer un autre chemin du salut; et c'est néanmoins l'illusion ordinaire du monde. Cependant le Saint-Esprit nous déclare par le Psaliniste [Psal. cxvni, 3, 4), comme nous l'avons dit, que ceux qui commettent des actions mauvaises ne marchent point dans les voies de Dieu.

11 faut ici considérer que l'illusion n'est pas seulement de ceux qui s'abandonnent à Jeurs passions manifestement ; mais encore d'un grand nombre, qui sous prétexte de vertu et de plusieurs bonnes actions qu'ils font, ne laissent pas d'avoir des attachements, et qui sont des péchés qui les privent de la grâce de Dieu. Mais comme ce sont des péchés qui ne paraissent pas, et qui ne les empêchent pas de passer pour gens d'honneur et de probité, et qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes, étant aveuglés par leur propre malice, ils se trompent malheureusement : Et c'est de ces gens que l'on peut dire ce que nous avons rapporté des Proverbes : Il y a une voie qui semble droite, à l'homme, et qui se termine à la mort ; à qui l'on peut appliquer ces paroles du Psalmiste (Psa/.Lxxxi, 15): Ils n'ont rien compris, ni rien connu ; ils marchent dans (es ténèbres ; et ces autres paroles des Pro-

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verbes (iv, 19) : Leur voie est ténébreuse, et ils ignorent où ils tombent.

Ce jeune homme était de ce nombre, qui se présenta à notre Sauveur, pour apprendre de lui la voie du salut. Il pensait avoir gardé Jes préceptes, et cependant, comme le remarque le P. Amelotte, il était si attaché à ses biens, que la seule proposition de s'en priver l'avait non-seulement rendu triste, mais l'avait fait retirer de Jésus-Christ. Cette tristesse et ce prompt éloignement font voir qu'il aimait excessivement le bien, et que par conséquent il était plein de cupidité; et qu'ainsi il n'avait pas accompli le grand précepte qui défend la concupiscence :

ce sont les paroles du Père Amelotte en sa traduction du Nouveau Testament, sur le verset 24J, du chapitre xvm de saint Luc.

Cet attachement aux biens de la terre souvent est caché à ceux qui en sont remplis, et néanmoins il est si commun, que le Saint- Esprit nous apprend en plusieurs lieux de l'Ecriture, que chacun se laisse aller à l'avarice depuis le plus grand jusqu'au plus petit. (Isa., lvi, 11.) Paroles terribles, mais dont l'expérience fait connaître hautement la vérité , et qui a fait dire à celui qui est la vérité même, Notre-Seigneur Jésus-Christ, au il est difficile que les riches entrent dans le royaume de Dieu. (Luc. xvm, 24.)

Grand nombre s'imaginent que le secours des pauvres n'est qu'une pure dévotion, et pour peu qu'ils donnent, ils pensent avoir satisfait à leur devoir ; mais ce qui est étonnant, c'est que, dans les besoins même les plus grands, où l'on est obligé de ne garder rien de superflu, on croit, encore, par une illusion criminelle, en faisant quelques aumônes, n'être pas obligé à davantage. Nous avons connu, des personnes, d'autre part de probité, qui ont été estimées et par les pauvres et par les autres, à raison de quelques aumônes qu'elles faisaient, qui néanmoins avaient de grosses sommes d'argent en réserve dans leurs coffres, pendant que les pauvres mouraient de faim. Nous avons connu de ces gens qui [tassaient pour personnes d'une dévotion singulière, qui fréquentaient les sacrements dans cet état; plusieurs même y meurent par un aveuglement déplorable.

Mais, ce qui est épouvantable, c'est que le Saint-Esprit parlant de ces ténèbres criminelles dans les lieux des prophètes que nous venons de citer, marque expressément que chacun se détourne de sa voie ; les pasteurs mêmes (Isài. lvi, 11) n'ont aucune intelligence; qu'ils se laissent aller à l'avarice. Et les prophètes et les prêtres, se trompant eux-mêmes et trompant les autres, et criant, la paix, la paix, tâchent d'apaiser le trouble que pourrait donner leur conscience ; mais il n'y a point de paix, dit l'esprit de Dieu. (Jer. \i, 13; vin, 10.)

Les saints Pères ont invectivé avec une force invincible contre les bénéliciers qui, après avoir pris une subsistance raisonnable, ~*ï elle ne doit pas avoir de l'excès, ne don-

nent pas le reste de leurs revenus, qui sont le patrimoine des pauvres. Ici on ne peut pas assez s'étonner de l'aveuglement de ces bénéficiers: car si ôter à un pauvre une très-petite somme d'argent, est un crime, que sera-ce de ceux qui leur ôtent chaque année, des dix, des vingt, des trente mille livres, ou plus ? Quelle attente terrible du jugement de Dieu pour ces genslà! Quel zèle de feu, pour me servir des termes de l'Apôtre, qui les consumera.

(Hebr. x, 27.)

Mais ce ne sont pas seulement les gros bénéficiers qui tombent dans ce crime ; les pasteurs ; comme l'enseigne le prophète Isaie (Isa. lvi, 11) sont en ce sujet sans aucune intelligence; souvent on entend dire quand ils sont morts, qu'on leur a trouvé de l'argent amassé, et nous en avons connu qui avaient cet argent, lorsque les pauvres étaient même dans le dernier besoin. Nous en avons connu qui l'avaient caché dans ce qu'il y a de plus saint dans leur église, et dont nous n'oserions rapporter les particularités. Après tout, ces gens meurent dans cet état. Nous avons vu de ces pasteurs, étant sur le point d'expirer, jeter des cris pitoyables en notre présence, dans la pensée qu'ils avaient qu'on leur avait ôté quelque chose de leur argent, dont on leur en trouvait après leur mort une partie dans leur lit, qui y était cachée sous leur corps. On peut bien dire de ces personnes les paroles du prince des apôtres : que leur cœur est exercé à l'avarice, et que ce sont des enfants de malédiction. (Il Petr. u, 14.)

Quand le Saint-Esprit parle de l'avaro (Eccl. x, 9), il assure qu'il n'y a rien do plus méchant :et, parlant de l'Apôtre (Ephes. v, 5, 6), il veut que nous sachions que nul homme sujet à l'avarice n'héritera du royaume de Jésus-Christ et de Dieu, et qu'on ne se laisse séduire à personne par de vains discours ; car c'est l'ordinaire que les gens qui amassent sont approuvés des hommes : ils passent pour des gens qui font bien leurs affaires, qui savent bien ménager ; et pendant que Dieu prononce par le prophète Isaïe cette malédiction contre eux par ces paroles : Malheur à vous qui joignez maison à maison, et qui ajoutez les terres aux terres (Isa. v, 8); les hommes les déclarent bienheureux.

Ce sont les maximes du monde, qui sont si générales, qu'il semble par là que Ton soit assez autorisé, et qu'il est de la prudence de faire comme les autres. 11 faut vivre, disent-ils, avec les vivants ; mais le Saint-Esprit nous parlant par le saint homme Job ( xxi, 13), nous déclare, que la maison des mondains est dans la prospérité, qu'ils sont exempts d'afflictions ; que tout y est dans le divertissement, et que passant ainsi leur vie dans les aises et les plaisirs, ils sont précipités en un moment dans l'enfer. Car enfin il faut entrer dans le ciel par la porte étroite,^ et le chemin qui y mène est étroit. (Matth. vu, 13, 14.) Ce n'est point un docteur seulement ni les Pères de l'Eglise

qui nous enseignent cette doctrine, c'est un Homme-Dieu, nous devons bien nous rapporter à lui du véritable chemin du salut ; mais ce que l'on ne peut pas jamais assez remarquer, c'est que le Fils de Dieu en parle d'une manière qui semble tenir de Tâtonnement ; car il s'écrie : Que la porte de la vie est petite 1 c'est-à-dire, plus qu'on ne le pense, et que le chemin qui y mène est étroit, et qu'il y a peu de gens qui le trouvent, c'està-dire donc, qu'il y en a peu qui seront sauvés. C'est pourquoi saint Luc nous rapporte ( xui, 23, 24), que quelqu'un lui ayant demandé : Seigneur, y aura-t-il peu de gens gui soient sauvés? il dit : Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Voilà le grand moyen du salut ; il faut s'efforcer, il faut faire violence à l'humeur, à l'inclination ; il faut se contraindre, ne se laissant pas aller aux maximes, ni à la pratique des personnes du siècle. 11 ne faut pas faire comme le monde, comme le grand nombre des gens du siècle, parce que la porte de la perdition est large, comme nous le dit notre Sauveur , et le chemin qui y conduit est spacieux, il y en a beaucoup qui marchent par ce chemin.

Si donc nous marchons parle grand chemin, par le chemin spacieux qui est au large, par où communément l'on marche, nous sommes dans la voie de perdition.

Il y en a peu, nous apprend encore notre divin Maître, qui trouvent le chemin étroit; il faut donc être de ce petit nombre, et ne pas agir comme on fait ordinairement. Or communément chacun court après les biens temporels, comme nous l'avons prouvé par les témoignages invincibles de la parole de Dieu, et comme l'expérience ne nous laisse point lieu d'en douter ; c'est pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ dit en saint Luc ( xii, 15) : l'oyez et gardez-vous de toute avarice, car quelques bie7is qu'un homme possède, ce n'est pas en leur abondance que ta vie consiste. Ensuite il leur propose cette parabole: Ln homme riche recueillit beaucoup de fruits en sa terre, de sorte qu il pensait en lui-même : que ferai-je, car je n'ai pas où serrer mes fruits? voici, dit-il, ce que je ferai, j'abattrai mes greniers, et j'en bâtirai de plus grands, et j'y amasserai tout ce que j'ai recueilli, et tous mes biens, et je dirai à mon âme : Mon âme , tu as de grands biens amassés pour plusieurs années, reposetoi, mange, bois, fais bonne chère. (lbid., 16, 19.) N'est-ce pas là ce que l'on fait dans le monde ; n'est-ce pas là le chemin large par où beaucoup marchent ?

Et cependant Dieu lui dit ; Insensé, cette nuit on te demande ton âme, et pour qui sera ce que tuasamassé? {Ibid., 20.) Notre grand Maître, dans le même évangéliste, dit encore: Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de soie, et qui se traitait tous les jours splendidement ; il y avait aussi un pauvre homme nommé Lazare, tout couvert d'ulcères, qui était à sa porte, qui désirait de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, mais personne ne lui en donnait. Il arriva que ce pauvre mourut, et

fut porté par les anges dans te sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, il fut enseveli dans V enfer [lbid.), et Abraham lui dit : Souvenez-vous que vous avez reçu vos biens durant votre vie, comme Lazare ses maux.

(Luc. xvi, 19 et seq.) Ce qui donne lieu de remarquer ici, que les délices sont les biens des réprouvés, qui passent bientôt, et que leurs maux sont les peines de l'enfer qui durent toujours ; et qu'au contraire les maux des justes sont temporels, et que leurs biens ne finiront point.

Cependant les biens temporels sont l'estime ordinaire des hommes, et leur cœur s'y attache. Voilà le chemin spacieux ; quoique l'Apôtre nous avertisse que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans les pièges de Satan, et en beaucoup de désirs vains et nuisibles, qui plongent les hommes dans la mort et dans la damnation, parce que l'avarice est la racine de tous les maux (I Tim. vi, 18] ; c'est néanmoins ce qui domine dans le monde, c'est ce qui l'égaré étrangement du chemin étroit. L'amour du bien , dit saint Jean Chrysostome, occupe tellement les yeux de l'avare, qu'il ne lui permet pas d'être attentif au droit chemin.

De là vient que l'apôtre saint Jacques (Jac. v, 1) ne leur laisse pour partage que les pleurs et les hurlements. Et l'Apôtre appelle l'avarice une espèce d'idolâtrie (Ephes. v, 3) ; il ne veut pas même que ce vice soit nommé parmi les Chrétiens ; il en a une si grande horreur, qu'il ordonne qu'on n'en entende pas parler. Le même Apôtre , considérant ceux qui s'attachent à leurs plaisirs sensuels, les appelle les ennemis de Jésus-Christ; il proteste qu'il n'en parle qu'en pleurant; il assure que la perdition en sera la fin, qu'ils font leur Dieu de leur ventre , car c'est l'idole à qui ils sacrifient tous leurs soins; leur esprit est toujours dans les plats, dans les viandes; leur grande application est à faire bonne chère. Ils mettent leur gloire, dit encore l'A pô Ire [Philip, ni, 18, 19), en ce qui les devrait confondre, et ils n'ont le cœur qu'aux choses de la terre; ils se glorifient dans les excès de leur bouche, et ils mettent le point d'honneur à bien boire et à bien manger. Toutes ces personnes dont nous venons de parler ne laissent pas de prétendre au salut ; elles disent hautement qu'elles veulent se sauver; mais, n'est-ce pas une folie que de vouloir aller au ciel sans en prendre le chemin ?

Après cela, écrions-nous encore ici avec le Psalmiste : Qui peut connaître les péchés? Purifiez-moi, Seigneur! de mes péchés secrets, et pardonnez-moi les étrangers. Un grand nombre de Chrétiens se perdent pour des péchés qu'ils ne connaissent point, mais qu'ils doivent connaître, et qu'ils peuvent ne pas ignorer, leur aveuglement venant de leur attachement volontaire et déréglé à eux-mêmes et aux autres choses créées. On les couvre de plusieurs actions bonnes, et sous ce prétexte on pense être très-

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bien lorsque .'on est très-mal ; nous venons de le remarquer. Un avare s'imagine bien faire son salut. Ces gens qui ne pensent qu'à boire et à manger, et qui font un Dieu de leur ventre, qui passent les nuits dans les jeux, les divertissements, les plaisirs, parce que d'autre part ils évitent les autres péchés, qu'ils pratiquent le bien , qu'ils ont soin de prier Dieu les soirs et les malins, d'assister aux offices divins, et qu'ils fiassent pour personnes de probité qui pratiquent la vertu.

Vous en verrez qui font des aumônes éclatantes, et qui ont une dureté étrange à l'égard de ceux qui les servent, de ceux qui travaillent pour eux; qui traitent dans la dernière sévérité des pauvres fermiers, et quelquefois de telle manière, qu'ils les réduisent à l'extrémité. Il y en a qui ont une assiduité merveilleuse à se trouver à leur paroisse, qui ne manquent pas d'assister à la messe paroissiale, à vêpres , à entendre les sermons, les exhortations qui s'y font, pendant qu'ils négligeront le soin de leur maison , qu'une femme donnera lieu à son mari, à ses enfants et à ses domestiques de crier.

Mais il faut avouer qu'il va un aveuglement particulier, et tout à fait déplorable à l'égard des péchés de l'état, il n'y a cependant rien de plus ordinaire, et rien qui cause une perte plus générale. L'Apôtre (/ Tint, v, 8) nous dit : Si quelqu'un n'a pas soin, surtout de ses domestiques, il renonce à la foi, il est pire qu'un infidèle. Après une vérité si terrible, quel soin les maîtres et maîtresses prennent-ils des âmes de leurs serviteurs et de leurs servantes? Que font-ils pour les empêcher de tomber dans le péché, ou pour les exciter à s'en relever? Quelle application donnent-ils pour les engager dans le service de Dieu, pendant qu'ils sont si exacts à s'en servir? Combien en voit-on qui ignorent même les principes de la religion, et dont on ne se met pas en peine. Nous avons parlé à undomestiqne d'une communauté, qui ne savait pas les premières vérités du christianisme. Nous avons connu des personnes d'une vertu estimée, et qui faisaient profession d'une singulière piété; c'étaient des personnes très-qualitiées, qui, ayant un grand nombre de domestiques, les négligeaient pour ce qui regarde leur salut et l'honneur de Dieu d'une manière pitoyable, et néanmoins nous venons de rapporter lès paroles de l'Apôtre, qui nous déclare que ces personnes sont pires que les infidèles, et ont renoncé à la foi.

Ah 1 si cela est dit d'un père et d'une mère à l'égard de leurs enfants , d'un maître et d'une maîtresse à l'égard de leurs domestiques, quoique personnes séculières et dans l'embarras de leurs ménages, que doit-on penser des ecclésiastiques qui ont charge d'âmes, dont remploi est de les instruire , l'occupation de veiller sur tout ce qui regarde leur salut, et de ne laisser perdre aucune âme par leur négligence? Ils sont appelés par le Fils de Dieu (Mat th. v, 13 ;

Marc ix, 49) le sel de la terre, dont il dit, que s'il devient insipide, il ne vaut plus rien qu'à être jeté dehors, et à être foulé aux pieds des hommes. C'est comme il parle en saint Matthieu et en saint Marc ; il demande, si le sel perd sa force, avec quoi le salera-t-on? Ce qui fait dire à un savant interprète sur ces paroles : Il n'y a point de principe en la nature qui puisse redonner la force du sel quand il l'a perdue; de même que ceux qui instruisent les peuples, s'ils en perdent le soin, qui le leur redonnera? Ils sont encore appelés par notre Sauveur la lumière du monde (Matth. v, lk), et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous un boisseau, mais sur un chandelier, afin qu'elleéclairetous ceux qui sont dans la maison. Combien néanmoins savons-nousde pasteurs, comme nous l'avons déjà remarqué, ou qui n'instruisent pas les peuples, particulièrement dans la campagne, ou qui les instruisent mal, ou qui ne veillent pas à l'égard de leur salut éternel, comme ils veillent sur leurs moindres affaires temporelles. Ces pasteurs-là vivent dans cet aveuglement, ils s'approchent des divins mystères, et presque tous les jours dans cet état sans aucun remords de conscience; ils y meurent sans s'en accuser.

De plus, que dirons-nous de plusieurs magistrats qui se laissent gagner par la faveur, ou qui n'empêchent pas les désordres par leur autorité? Quel compte rendront-ils au jugement de Dieu pour tant de crimes publics qui régnent, et. qu'ils laissent impunis ! Plusieurs de nos rois ont lait des ordonnances très-saintes pour empêcher les blasphèmes et les irrévérences dans les Eglises; cependant on entend blasphémer, les profanations de nos églises sont communes, et on n'y apporte aucun ordre. Chose étrange l Si lès rois envoient les moindres ordres pour ce qui regarde leur temporel, le tout est observé exactement, on ne manque à rien; ils envoient pour empêcher que la majesté infinie d'un Dieu ne soit offensée, on s'y rend insensible.

L'Apotre écrivant à Timothée , qu'il regarde pour lors comme juge ecclésiastique , lui adresse ces paroles : Je vous conjure devant Dieu, devant Jésus-Christ et devant les anges, d'observer ces choses. (J Tim. v, 21.) Il parle des choses dont il l'a instruit. Voici ce qu'un pieux interprète dit sur cette matière : Il faut que la fonction des juges soit de grande importance , puisque l'Apôtre oblige son très-cher fils à l'observer exactement par des paroles si puissantes. 11 prend Dieu à témoin du commandement qu'il fait à Timothée, parce que ce sera de l'autorité de Dieu que se fera le dernier jugement. Il prend aussi Jésus-Christ à témoin , parce qu'il jugera dans son humanité. Et les saints anges, parce qu'ils seront les ministres du juge. Il presse de la sorte Timothée , parce que l'office d'un juge est très-difficile et qu'il tient la place de Dieu. Ah I plusieurs y pensent bien peu qui s'y engagent si facilement, qui en achètent lés charges avec de

si grosses sommes-, et les parents qui mettent dans cet étal leurs entants avec si peu de considération.

Après cela, disons encore avec l'Apôtre (/ Tim. v, 24-) : Il y a des personnes dont les péchés sont si manifestés , qu'ils les condamnent avant le jugement ; d'autres qui ne sont connus qu'après la recherche , c'est-à-dire qu'il faut avoir beaucoup de lumière, de soin et de diligence, pour en découvrir la vérité; ce sont des péchés inconnus en cette vie par la propre faute de ceux qui les commettent,mais qui seront découverts devant Jésus-Christ après la mort. On y passe cependant malheureusement la vie; ce sont de ces péchés secrets et des péchés des autres dont l'on est cause, dont le Psalmiste prie le Seigneur de le purifier, et dont il s'écrie : Qui les peut connaître? (Psal. xvm, 13.) On s'imagine néanmoins dans cet état, à raison que d'autre part l'on pratique la vertu, que l'on est dans la voie du ciel. 11 est vrai que quelquefois on s'aperçoit que l'on n'est pas dans la voie étroite qui y conduit; mais on se flatte aussi de n'aller pas dans le chemin large , sans considérer qu'il n'y a que ces deux chemins, ou qui conduisent à la vie, ou à la perdition ; et que s'en figurer une troisième, c'est une vraie illusion, ce troisième n'étant autre que le grand chemin et spacieux qui mène en enfer. Ainsi répétonsle encore : Il y a une voie qui semble droite à l'homme, dont la fin se termine à la mort et à la perdition. (Prov. xvi, 27.) On meurt ordinairement dans ces ténèbres comme on a vécu, sans aucun esprit de pénitence , recevant les sacrements sans s'en accuser, sans y apporter le remède. Un magistrat}, un capitaine , un commandant à l'armée auront commis beaucoup d'injustices, des patrons des bénéfices y auront nommé des personnes qui n'y étaient pas propres, toutes ces personnes sont obligées à restitution. Hélas ! qui y pense ? On a vu un grand prince de nos jours ordonner une restitution exacte dans les lieux où ses soldats avaient commis des désordres , et l'on admire cette conduite comme une chose extraordinaire ; de même que si c'était quelque action de pur conseil , s'il y a à être surpris, c'est de voir que toutes les personnes qui sont dans de pareilles obligations ne s'en acquittent pas.

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