CHAPITRE VI
Vu peu de foi des mystères.
Dieu étant la fin dernière de toutes choses, le raisonnement nous apprend qu'elles doivent toutes être rapportées à lui. Le raisonnement nous découvre Ténormité du péché, étant une offense commise contre sa majesté souveraine, contre un être d'une grandeur infinie. Dieu seul faisant notre béatitude, nous pouvant lui seul rendre parfaitement heureux, il est aisé d'entendre que sa privation est un mal incompréhensible, que les peines des enfers qui suivent cette privation passent toute pensée. Ainsi que l'affaire du salut est l'unique atfaire
d'une consé-
d'importance, et qu'elle est quence infinie.
Mais au-dessus de tout cela, ce qu'un Dieu a fait pour sauver l'homme surpasse tous les raisonnements que les plus forts esprits en pourraient faire; toutes les pensées que les chérubins même , dans la plénitude de leurs lumières , en pourraient avoir. Nous le croyons, et toute l'Eglise le chante si souvent "dans son symbole, que le Fils unique du Père, lui qui est avant toute créature, avant tout commencement, qui est le même Dieu que lui , est descendu des cieux pour nous autres hommes et pour notre salut.
Nous le disons, nous le croyons , et cela est bientôt dit : Un Dieu s'est fait homme, un Dieu a été crucifié pour nous, un Dieu nous a donné son corps et son sang en nourriture, un Dieu habite corporellement dans nos tabernacles en autant de lieux que nous avons d'églises, et demeurera de la sorte avec les hommes jusqu'à la consommation des siècles. Mais qui dit, qui parle de ces grandes et étonnantes vérités, étant pénétré de leurs divins mystères? Us jettent l'étonnement dans les e'sprits les plus sublimes du ciel ; les séraphins, parmi toutes leurs clartés, ne cesseront jamais de les admirer, et les hommes en parlent avec moins de sentiment que des choses viles de la terre, dont ils seraient un peu touchés; à les entendre discourir des mystères, il sembleraient qu'ils n'en ont point de foi.
Les hommes n'ont aucun égard à l'œuvre du Seigneur, et ils ne considèrent pas ses ouvrages. (Isa. v, 12.) Mais, Seigneur, qu'ils sont grands! que vos pensées sont profondes! L'insensé ne les connaîtra point, et le fou ne les pourra comprendre. (Psal. xci, 6, 7.) Il faut pratiquer sa foi pour en avoir la lumière et l'intelligence véritable ; il en fait voir la puissance à son peuple, la gloire et la magnificence y reluisent. Je serai rempli de joie, je serai dans le ravissement en les voyant.
Depuis le commencement du monde , dit le prophète Isaïe , les hommes n'ont point entendu, l'oreille n'a point oui et Vœil n'a point vu, hors vous seul, mon Dieu, ce que vous avez préparé à ceux qui cous entendent. (Isa. lxiv, 4.) C'est le mystère de l'Incarnation, qui est appelé souvent par saint Paul le mystère de Dieu, et qui est le mystère par excellence. C'est le grand ouvrage du Seigneur, dont l'Apôtre parlant se sert des paroles d'Isaïe que nous venons de rapporter. C'est de cette œuvre de Dieu, do"nt le même prophète, parlant à sa divine majesté, lui adresse ces paroles : Lorsque vous ferez éclater vos merveilles , nous ne les pourrons supporter; vous êtes descendu, et les montagnes se sont écoulées devant vous. Et il s'écrie dans le commencement de ce chapitre-: Oh! si vous vouliez ouvrir les cieux et en descendre , les montagnes s'écouleraient devant vous !
Dans quelle confusion les désirs si ardents du Prophète nous devraient-ils met-
tre ! Quelle impression n'a point faite la seule attente de ce mystère dans leur cœur! Et Jes nôtres, dans la jouissance où nous en sommes , y demeurent insensibles. Dans la plupart des Chrétiens , on ne remarque que des indifférences dignes de larmes.
Ces merveilles que Dieu a fait éclater ont été faites pour notre salut; il faut bien dire et penser que c'est une affaire d'une grande importance ; nous ne pourrons jamais assez la concevoir, puisqu'elle renferme une éternité de gloire ou une éternité de peines ; mais nous pouvons bien en être pénétrés de la grandeur, à la vue de ce que Dieu a fait, à la vue de ce qu'il a souffert, et pour nous faire arriver à la gloire qu'il nous a destinée, ou pour nous préserver de l'enfer que nos péchés méritent. Certainement il n'y a rien qui nous puisse convaincre plus fortement de la conséquence de l'affaire du salut ; car enfin Dieu, qui est la lumière même, ne se peut tromper dans l'estime qu'il l'ait des choses. Mais quelle estime l'ait-il du salut de l'homme, si l'on fait attention à ce qu'il fait et à ce qu'il souffre pour ce salut? Ahl si nous le considérions, nous dirions avec le Prophète : Après cela, après ces merveilles, nous ne les pourrons supporter; non, il n'y aurait plus de moyen de résister à la grâce , nous ne pourrions plus nous supporter dans nos indifférences , dans nos négligences, dans nos ténèbres, dans notre dureté. C'est pour l'homme que Dieu tout bon et tout miséricordieux opère tous ces grands mystères par une pure miséricorde, puisque "la damnation de l'homme ne le rend pas moins Dieu , qu'il est toujours et sera à jamais infiniment glorieux; c'est de l'homne dont il s'agit, c'est de son propre bonheur ou malheur éternel. Que ne devraitil donc pas faire? que ne devrait-il pas souffrir? et néanmoins c'est ce qu'il néglige, pendant qu'il e>t tout dans l'empressement pour des affaires de la terre qui passent et qui ne sont rien.
Mais écoutez, sourds, crie le prophète Isaïe (Isa. xlii, 18, 19) , aveugles, ouvrez les yeux et voyez. Qui est aveugle, dit Dieu, sino7i mon serviteur? Qui est le sourd, sinon celui à qui j 'ai envoyé mes prophètes ? Mais ce n'est plus Israël qui est dans l'aveuglement, ce sont les Chrétiens, les enfants de lumière ; ce n'est plus Israël qui est sourd à la voix des prophètes, ce sont les Chrétiens qui n'écoutent pas le Dieu des prophètes, le Fils bien-aimé du Père éternel. C'est à eux qu'il faut le reprocher avec plus de justice. Vous .qui voyez tant de choses , n'observez-vous point ce que vous voyez? qui avez les oreilles ouvertes , n'entendez-vous point ? Le monde a ses serviteurs, ils ont les yeux, les oreilles, le cœur ouvert à tout ce qu'il désire d'eux; on est actif et intelligent en toute autre chose qu'en ce qui regarde Dieu. Le démon, qui est appelé par le Fils de Dieu le prince du monde, en est écouté, et le monde ne connaît point Dieu, et il ne l'écoute pas.
Ohl combien ce divin Maître aurait-il plus
de sujet de nous faire cetreproche 1 A quoi pensez-vous, avez-vous encore si peu de lumière et d'intelligence? Votre cœur est-il encore aveuglé ? Est-il possible que les Chrétiens, après tant de vérités si divines qu'un Dieu nous a enseignées, mais après tant d'exemples si puissants qu'il nous a donnés, demeurent encore dans les ténèbres et dans l'insensibilité?N'est-ce pas à nous qu'il a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu. (Luc. vm, 10.)
Ne savons-nous pas que !e Verbe a été fait chair, et qu'il a habité parmi nous (Joan. i, 11); et qu'en se faisant homme, il s'est anéanti lui-même? (Philip, h, 7.) 0 vérité, l'étonnemenl des siècles, mais l'elonnement de toute !a longue et interminable éternité 1 Si le Saint-Esprit ne nous l'avait révélée par l'Apôtre, qui des hommes et des anges aurait jamais osé parler de la sorte? Si l'on disait que toute la terre, et les hommes qui l'habitent vont être anéantis; si l'on nous disait que Dieu va anéantir le ciel et tous les bienheureux anges, dans quel étonnement se trouverait-on? Cependant les cieux et la terre, les anges et les hommes ne sont que des créatures qui ne sont rien dans leur origine; mais d'apprendre que le grand tout, que celui qui possède l'Etre divin s'est anéanti lui-même, c'est ce qui fait perdre dans un abîme d'admiration, d'où l'on ne peut revenir.
Ce n'est pas qu'il se soit changé, quoiqu'il se soit abaissé; qu'il se soit privé de soimême de sa majesté divine : mais il l'a voilée, se faisant aussi petit dans l'enfance que s'il n'eût pas été infini ; aussi faible que s'il n'eût pas été tout-puissant ; aussi pauvre que s'il n'eût pas eu la plénitude de l'être, et par conséquent toute richesse. C'est pourquoi Jésus dit à Dieu en entrant dans le monde : Vous navez point voulu de victime ni d'oblation; mais vous m'avez formé un corps. (Hebr. x, 5.) Voilà ce que notre adorable Sauveur a dit dès lors qu'il entra dans le monde; qu'il fut formé dans le pur sein de la Vierge sa bienheureuse Mère, aussitôt il s'offrit en sacrifice à son Père, en s'anéantissant lui-même.
Or l'Apôtre nous crie à la vue de ce mystère : Vous devez avoir les mêmes sentiments que Jésus a eus. Ahl s'il a entré dans le monde par l'anéantissement de lui-même, comment voudrons-nous être quelque chose, et dans nous et dans les autres créatures? Mais si le divin Sauveur a commencé tous ses mystères par l'anéantissement, il les a tous continués et achevés dans le même esprit, et il les continue et continuera de la même manière jusqu'à la consommation des siècles. En vérité il s'est bien humilié luimême ; voilà qui est bientôt dit ; mais c'est ce qui se dit d'un Dieu. Que deviendront toutes les créatures? Il entre dans le monde en se sacrifiant, il en sort dans la même disposition, s'humiliant lui-même en obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. O mon Seigneur et mon Dieu, il faut bien dire que nous sommes pius durs que les pier-